Servir
Parmi la vingtaine de lecteurs de ce recueil de broutilles qu’il me fut donné de publier à l’automne dernier quelques-uns, peu nombreux certes, daignèrent brièvement me faire connaître leur jugement – aussi péremptoire pût-il être parfois – et je me souviens aujourd’hui (pourquoi donc aujourd’hui ?) que l’un de mes admirateurs enthousiastes m’avait signalé quelques redites, ajoutant fort obligeamment qu’elles étaient sans gravité. Et ce matin me revient cette phrase de Gide soutenant qu’il ne faut pas craindre de se répéter car le public est fort distrait. Ouf ! Avec l’aval d’un tel auteur je peux donc tout me permettre – du moins dans le domaine du rabâchage –, je suis couvert. Et puis, tentons de nous montrer objectif : sur environ trois cent quatre-vingt textaillons écrits entre mars 2011 et octobre 2015, ne suis-je pas autorisé à revenir, fut-ce un peu lourdement diront d’aucuns, sur certains sujets sans avoir spectaculairement changé d’avis à leur propos ? D’ailleurs, est-ce que je vous demande votre avis concernant les criminels chargés de fabriquer ce produit que l’on nomme, le plus souvent improprement, du pain ? Non, bien sûr que non. Pourtant, il y aurait beaucoup à dire et je ne serais pas hostile à un recensement complet de la population – sans discrimination à l’égard des juifs, des arabes et des socialistes – des prétendus boulangers titularisés sous cette étiquette, avec contrôle inopiné de la production de chacun et élimination immédiate de tous les usurpateurs et autres faussaires, quitte à tenter le recyclage des simples incapables dans la confection du béton chez l’un ou l’autre de ces paysagistes néo-staliniens ou dans le remuement du fumier chez quelque exploitant agricole non encore reconverti dans l’élevage hors sol.
Il existe ainsi quantité de menus faits et événements, que l’on jugera ou non simplement anecdotiques et qui ont le pouvoir de me gâcher plus ou moins quotidiennement la journée. Je reconnais chez moi une assez remarquable prédisposition à dénicher, sans beaucoup finasser, l’exploit, même modeste, qui illustrera à merveille la tragique aptitude de mes congénères à m’empuantir l’existence, avec pour unique objectif final celui de nuire, y compris férocement à eux-mêmes – ce qui démontre sans la moindre ambiguïté l’invraisemblable perversion d’une humanité fille putative de Joseph Mengele. Je n’ignore certes pas que c’est là quelque chose qui s’apprend, sans nier pour autant qu’il existe des individus nettement plus doués que d’autres ; reconnaissons qu’atteindre un tel niveau d’excellence signale parfois d’authentiques génies qui mériteraient qu’on les transformât en compost ou en nourriture pour animaux afin qu’une fois dans leur vie, ou un peu au-delà, ils soient enfin utiles à quelque chose. Pour tout nuisible existe un prédateur.
Cela dit sans aucunement remettre en question ma préférence et mes choix en faveur de l’inutile dont je m’emploie chaque jour à saluer – discrètement afin de ne point contrarier les imbéciles – l’indiscutable nécessité, principalement lorsque c’est moi-même qui y consacre le meilleur de mon temps et l’essentiel de mon humble talent. Aussi ai-je décidé de m’autoriser à répéter, autant de fois qu’il m’agrée, la crème de mes exécrations, ne serait-ce que dans le but d’exciter la haine de mes détestateurs. Quant aux indifférents, abandonnons-les à leur ignorance et qu’à jamais pourrissent les racines de leur suffisance rance.
En choisissant de ne servir à rien je suis intouchable.
février 2016