Déchoir
J’ai une marotte, celle de toujours chercher à savoir, voire à vérifier, la signification des mots que d’autres emploient, de préférence en prétendant qu’ils ne visent dans leur propos que l’amélioration du sort d’autrui. Déchoir, c’est tomber dans un état inférieur à celui où l’on était. C’est (s’)abaisser, (se) dégrader, descendre, c’est aussi déposséder, priver. Le dernier pouvoir politique a avoir usé avec arrogance de cette mesure discriminatoire fut, en France, celui de Vichy. Déchoir quiconque de sa nationalité n’est possible que vis-à-vis de binationaux puisqu’il ne saurait être question de faire de celui que l’on condamne un apatride. Il y aurait dans une telle attitude quelque chose d’intolérable pour les sages de l’ONU qui s’apparenterait, par exemple et selon eux, à l’emploi d’armes chimiques dont l’utilisation est formellement proscrite, en vertu de la directive N° 0038712992B portant sur le comportement à adopter vis-à-vis de l’ennemi en temps de guerre déclarée unilatéralement, voire en temps de paix mais on n’est jamais vraiment sûr de rien. On voit par là le caractère profondément humain d’un tel processus puisqu’il convient de s’assurer que celui que l’on veut ainsi déchoir dispose d’une autre nationalité, faute de quoi il ne resterait plus alors qu’à l’abandonner très logiquement sur un canot pneumatique au beau milieu des eaux internationales. Lors, il accéderait de plein droit au statut, probablement inédit pour lui, de migrant. Bien sûr, il s’agit là d’une mesure coercitive et l’individu se retrouve donc puni, mais c’est également une mesure exceptionnelle dont on n’use qu’avec circonspection et à l’égard – j’allais bêtement écrire à l’encontre – de concitoyens dont on souhaite ardemment qu’ils ne le soient dorénavant plus. Et ce n’est évidemment, et heureusement, pas le cas pour tout un chacun car, pour les autres – je veux parler des honorables que l’on ne peut déchoir d’une nationalité qui leur est en quelque sorte consubstantielle et unique – on peut les déchoir de mille autres manières, en les abaissant, les humiliant, en faisant en sorte qu’ils n’aient plus que honte et dégoût d’eux-mêmes. Ce qui peut parfois s’avérer fort laborieux car l’honnête homme a généralement tendance à n’être dégoûté que de ses nombreux voisins, eût-il pris l’apéro avec eux la veille au soir. Comme quoi on ne peut se fier à personne, d’où le succès incontestable et incontesté de la dénonciation, si chère au cœur de nos (com)patriotes.
Sans doute conviendrait-il, serait-il urgent, de déchoir de leurs titres et privilèges les imbéciles titularisés qui viennent de décider arbitrairement de libérer la langue française d’un certain nombre d’archaïsmes dont elle se satisfaisait pourtant avec élégance depuis belle et longue lurette. Et que je te débarrasse du trait d’union, de l’accent circonflexe – on suppose que l’accent aigu et le grave seront pour le prochain quinquennat – et du i, parfaitement inutile, de oignon comme du ph de nénuphar alors que nous tous savons, de Marseille à Plougastel-Daoulas, qu’une solution dont le pH est inférieur à 7 est indubitablement acide. Or, il se trouve que la consommation d’acide est réprimée par la loi, d’où cette décision de pur bon sens d’interdire le ph et de le remplacer par le f, infiniment plus sobre puisqu’il permet de gagner de la place sur la copie lors d’une dictée à normale sup. Rappelons néanmoins aux incultes que la graphie de cette plante aquatique était constante avec un f jusqu’au début du siècle précédent et que ce sont les académiciens eux-mêmes qui ont délibérément opté pour le ph en 1935. Ne nous étonnons point trop hâtivement de semblables revirements de la part de sujets quelquefois prompts à passer sans trop d’états d’âme de la collaboration à la résistance, et vice versa.
Nul ne peut imaginer les quantités d’énergies diverses et variées qu’ont dû dépenser ces crétins diplômés pour aboutir à un tel résultat. Tout le personnel extrêmement compétent du ministère de l’Éducation nationale s’est associé au groupuscule de nos dignes académiciens pourtant déjà fort chenus afin de réparer, enfin, les dommages subis au fil des ans par un vocabulaire abandonné à lui-même, sclérosé en dépit de son enrichissement continuel par injection massive d’anglicismes et autres barbarismes destinés à ce qu’il soit enfin vraiment de son temps. Une première charrette de deux mille quatre cents mots doit donc permettre à une partie des attardés mentaux de nationalité française non déchus de se familiariser avec notre noble langue enfin rajeunie et, ainsi instruits, d’entrer à leur tour dans la grande famille des éducateurs du peuple afin d’y prodiguer leur savoir. Les meilleurs d’entre eux accèderont peut-être, je veux dire certainement, à un poste de ministre ou de député afin qu’à leur initiative soit élaborée une prochaine réforme de l’orthographe qui en laissera plus d’un pantois d’admiration. Si l’on table, sans vouloir se targuer d’une ambition démesurée, sur une nouvelle charrette de plus ou moins deux mille quatre cents mots, il n’est pas irréaliste de voir, dans un avenir enfin gorgé de promesses, la langue française redevenir la première du monde et son rayonnement s’étendre ainsi sur les peuples avides de connaissances qui leur permettront désormais de lire et d’écrire tout Flaubert, Balzac, Proust et jusqu’à Céline avec les mots correspondant fidèlement à cette époque ô combien bénie où ils auront la chance de s’épanouir.
Naturellement, il va impérativement falloir s’attaquer à la réécriture de toute cette littérature aujourd’hui terriblement ringardisée, la victoire de l’intelligence sur l’ignorance est à ce prix.
février 2016