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Soit dit en passant

Articles récents

Boulevard Auguste Blanqui

3 Août 2015 , Rédigé par JCD

Aujourd’hui, toutefois, cet aveuglement est doublé d’égoïsme ! Paris tombe en défaillance, il s’ennuie de ses habitudes perdues, de ses vivres rognés, de ses joies envolées. Il en a plus qu’assez du rôle de Strasbourg et ne tient pas à manger les rats de ses égouts. Voici quarante jours de carême. Revenons au carnaval. Votez donc, enfants de Sybaris, votez pour la défense nationale qui rendra la ville aux Prussiens, la viande à vos marmites, les chalands étrangers à vos magasins et à vos lupanars. La défense nationale n’a fabriqué ni fusils, ni canons, engins dangereux qui entretiennent la discorde. En revanche, elle a préparé les armistices qui apportent la paix. Donc, vivent la paix, la viande, les légumes, la musique, le trottoir et la bombance ! Jetons par-dessus bord la République, l’Alsace, la Lorraine, et même la France, si Bismarck le demande. Nous serons Prussiens, mais nous ne ferons plus la queue chez le boucher, et les laitières reviendront au coin des portes. Ô Dieu ! le lait ! La Patrie, l’univers pour une tasse de lait ! Et fusillez les brigands qui nous l’ôtent de la bouche. Ouvrez, ouvrez la porte à l’abondance. Qu’importe si l’infamie entre avec elle.
On vit de honte, on n’en meurt pas, a dit le poète. Le poète a bien dit.


Non, non, je vous devine tentés (le pluriel s’impose puisque vous serez peut-être cinq à me lire) d’attribuer ce propos à quelque socialiste soucieux de maintenir la nation qu’il dirige dans le noble giron de cette Europe encore toute frémissante puisque tout juste née avant-hier. Mais si le propos est bien celui d’un socialiste il date, hélas, de novembre 1870. Car le socialiste moderne, contemporain ne connaît pas la honte, ce qui est bien naturel puisqu’il est d’abord citoyen de l’Europe et qu’il assume avec fierté les choix que lui dictent le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission tout autant Européenne, c’est-à-dire la finance internationale approuvée et soutenue par le Bismarck du moment que nul n’ira contredire dès lors que c’est précisément à la France et à l’Allemagne que revient l’honneur et le privilège d’avoir accouché de cette Europe-là.
Certes, sur l’abondance il y aurait sans doute un peu à redire. C’est qu’elle n’est pas la même pour tout le monde dans cette Europe-là puisque, comme le notait en son temps Auguste Blanqui : La patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. En revanche, n’oublions surtout pas ce que nous devons à l’Europe… la paix, la fameuse paix tant vantée, tant annoncée, au nom de quoi tout est admissible, acceptable. Que nous ayons accepté sans broncher que pour la Paix — qui mérite bien une majuscule — de voir les Grecs et la Grèce assassinés est quand même un premier pas dans l’infamie, et les autres sont à venir. Et il n’est pas un homme politique (j’allais écrire un dirigeant, excusez du peu) qui l’ignore. L’Espagne, le Portugal, l’Italie suivront et, puisque quelques égards nous sont dus au titre de cofondateur de cette belle institution, nous fermerons la marche sans oublier de mettre la clef sous le paillasson. Sans effusion de sang, sans bruit ni fureur, puisque c’est pour la sauvegarde de la Paix.
Auguste Blanqui a passé trente-sept années de son existence en prison. On le surnommait L’Enfermé. Il ne les a pas toutes connues, celles de France et de Navarre, mais peu s’en faut. La dernière fut Clairvaux. Tandis que naissait la Commune de Paris et que le noble Adolphe Thiers (curieux, ce prénom, n’est-il pas ?) refusait sa libération. Blanqui fut de ceux qui pensaient qu’il ne peut y avoir de révolution sans violence et qu’il revient à un petit groupe d’individus de l’imposer par la force, le temps d’une nécessaire et temporaire dictature. On est certes là plus proche des anarchistes que des marxistes et on devine quel fossé le séparerait aujourd’hui de ces gestionnaires au vocabulaire onctueux pour qui seul compte la carrière et les avantages y afférents.
août 2015

Gustave Geffroy. Blanqui l’Enfermé. L’Amourier éditeur. 590 pages. 26,00 euros.

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Moltonel de Lotus

31 Juillet 2015 , Rédigé par JCD

Les seules fonctions dont l’homme néglige le plus souvent de tirer quelque satisfaction, voire un bien-être temporaire quand il n’est pas que momentané, sont de nature expulsive. Certes, l’intromission via l’orifice buccal d’une certaine quantité de nourriture et de boisson n’est pas à écarter dès lors qu’on parle de plaisir, le mot lui-même pouvant conduire à la pire goinfrerie, quand bien même l’appétit viendrait à manquer. Ingérer, avaler, absorber, déglutir, les termes sont nombreux pour dire le bonheur de qui se remplit quand celui-ci est tenaillé par la faim ou la soif. On étendra une telle aptitude aux activités à caractère plus ou moins cérébral lorsqu’il s’agit d’apporter à tel bipède ce qui nourrit l’esprit ou les sens plutôt que le corps. À l’inverse des plaisirs de la table, ceux que l’on rassemble sous le nom d’intellectuels n’entraînent pas systématiquement et consécutivement un besoin d’expulsion. Sauf chez le crétin congénital ou par acquisition, le piéton ordinaire tend à conserver, parfois fort longtemps si le cancer lui en laisse le loisir, les sédiments de ce que les employés du ministère concerné nomment la culture. Parfois il se déprend d’un amour de jeunesse au profit d’une passion inattendue, mais généralement dans ce domaine les acquis durent davantage que ceux que l’on dit sociaux car le temps se charge de faire le tri entre la nouveauté du jour et les meubles Lévitan qui sont garantis pour longtemps. En revanche et dans la plupart des cas, le corps s’empresse de ne conserver que l’essentiel mais grande est la tentation de stocker en prévision d’on ne sait quelle troisième guerre mondiale alors que, paradoxalement, expulser dépasse, et de loin, la jouissance qu’il y aura eu à engloutir. On peut bien entendu entreprendre de gaver n’importe quel individu, ainsi que nous avons coutume de procéder avec les oies et les canards. Si le but recherché est d’amuser un certain nombre de spectateurs, la prudence – qui est à la sagesse ce que la marche à pied sur le côté gauche d’une route de campagne est au choix de ne jamais sortir de chez soi – invite à prévoir pour cloison une vitre blindée d’une épaisseur de dix millimètres afin qu’en cas d’explosion nul débris ne vienne endommager physiquement les doux enfants toujours friands de spectacles de ce genre. En effet, si l’accumulation de flatuosités s’évacue couramment par le biais de vents ou de rots plus ou moins sonores mais généralement odorants, une concentration importante de nourriture non encore transférée de l’estomac vers les intestins peut tout à fait générer une déflagration pestilentielle d’une telle puissance que les tissus humains s’avèrent incapables d’y résister. Tandis que l’individu ayant choisi pour règle de vie la tempérance saura se montrer discret dans les exhalaisons de son propre corps. Il s’absente un instant jusqu’en un lieu adéquat, s’efforçant ainsi de ne point incommoder son entourage tout en expulsant son trop-plein, si modeste soit-il, avec un réel bonheur dont il est possible d’observer les effets de délivrance dans la sérénité qui envahit et apaise progressivement ses traits jusque là visiblement congestionnés. On remarquera une satisfaction analogue chez l’artiste, l’auteur ou le musicien, aussi médiocres soient-ils et peut-être même s’ils le sont au-delà de toute espérance, lorsqu’ils ont pareillement régurgité le résultat d’un excédent de créativité dont ils sont bien les seuls à se montrer soulagés.
On voit par là combien peut nous sembler parfois abusif l’intérêt que d’aucuns semblent porter aux aliments dont ils se nourrissent tout autant qu’à la consistance de leurs excréments, au point, hélas fort souvent, de les exposer aux regards poliment extasiés d’un public qui n’en demandait pas tant. D’autres font dans la littérature ou dans ce qu’ils nomment musique et ils en mettent partout, eux aussi.
Moltonel de Lotus la plupart du temps fait défaut.
juillet 2015

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Et mon gilet noir ?

29 Juillet 2015 , Rédigé par JCD

À chaque fois qu’un éminent scientifique – voire une poignée de ces crétins diplômés – découvre une planète inconnue où nul être humain ne mettra jamais les pieds pour des raisons éminemment mathématiques [et c’est tant mieux soit dit en passant] à chaque fois se pose pour moi cette question : n’existe-t-il nul autre moyen de gaspiller des sommes d’argent colossales en s’employant par exemple à résoudre des problèmes davantage ordinaires et pourtant autrement urgents ? On vient de dénicher, probablement là où l’on s’apprêtait à construire quelque nouvel et indispensable aéroport, dans les environs de Perpignan, une dent. Des dents, il y en a généralement plein les poubelles des dentistes qui n’ont pas de temps à perdre et négligent, les sots, de se fidéliser une clientèle. La découverte de celle-là provoque instantanément un émoi considérable dans les milieux que l’on dit scientifiques avancés, qui laisse tous les dentistes du monde totalement indifférents alors qu’ils se seraient massivement rués à Auschwitz dans les années quarante pour récupérer les innombrables dents en or des futurs cadavres avant que ceux-ci ne soient complètement occis. Il convient toutefois de préciser que la ratiche perpignanaise accuserait l’âge honorable de cinq cent soixante mille ans, ce qui laisse loin derrière celles de Lecanuet dont l’incorrigible Desproges prétendait qu’elles étaient de Paul Beuscher, alors qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre arracheurs de dents, tandis que Lecanuet oui. Mais je crois qu’il n’est plus des nôtres, si j’ose dire.
Cinq cent soixante mille ans, en quoi est-ce qu’une telle révélation peut faire varier, à la hausse ou à la baisse, le prix de la tonne de caviar béluga chez Fauchon ? Ou celui des rillettes de canard à Intermarché car nous n’avons pas les même valeurs. Franchement, est-ce que cette dent va parler, est-ce que désormais nous saurons de manière indubitable pourquoi Jean Moulin n’a pas pris le temps d’aller aux toilettes avant de se laisser interroger par le maréchal Pétain et qu’ainsi son pantalon de gabardine beige en fut tout souillé ? Franchement, qu’avons-nous à attendre de cette quenotte, possiblement cariée, dont on ne sait même pas si elle appartenait au facteur Louis-Eusèbe Fourtoux qui, sa distribution terminée, s’en venait pêcher la truite dans le trou d’eau voisin, ou bien ornait-elle la bouche pulpeuse d’Églantine Poissec, serveuse en quelque estaminet, dont on raconte qu’elle arrondissait ses fins de mois dans le jardin du presbytère, et qui fut renversée par l’express Lyon-Vintimille qui avait manqué l’aiguillage juste à la sortie de Bourg-Saint-Andéol, si bien qu’on ne retrouva d’elle, à l’époque, rien d’autre que son sac à main acheté au Bonheur des Dames, mais vide bien entendu et nul reste de la mignonne qui fut sans nul doute, à en croire La Dépêche du Midi, dévorée par la bête du Gévaudan.
À la vérité, peu nous chaut de savoir – mais le saura-t-on jamais – ce qui s’est véritablement passé il y a, grosso modo, cinq cent soixante mille ans alors que j’ignore présentement ce qu’est devenu mon gilet de velours côtelé noir dont j’évoquai, pas plus tard qu’hier soir, l’étrange disparition et que, si ça se trouve, sur la planète inconnue située à quelques millions d’années lumière il n’y a même pas le gaz de ville, ce qui, vous l’admettrez certainement, fait singulièrement défaut à l’heure du petit noir. Personnellement, je m’en moque puisque je n’ai pas ce type de vice et que je préfère de beaucoup un petit ballon de beaujolais blanc. Ou deux. Tout ça pour une dent dont on ne sait toujours pas s’il s’agit d’une canine ou d’une molaire.
À ce propos justement, j’apprends qu’un dentiste, américain certes, vient de s’offrir pour cinquante mille euros – je ne suis pas certain que les Américains paient en euros au Zimbabué – le plaisir de tuer un lion à crinière noire dont il n’aurait probablement jamais pu s’assurer la clientèle. On se venge comme on peut !
juillet 2015

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Nanti plutôt qu'anti

26 Juillet 2015 , Rédigé par JCD

Afficher un antisémitisme, aussi débonnaire fût-il, est de nos jours assez mal vu. Il y a là, y compris chez les meilleurs dédiabolisés, comme une espèce de pudeur, ayant certes peu servi, qui conduit parfois les extrémistes les plus farouches à tourner cinq ou six fois – sept exceptionnellement – leur langue à l’intérieur de ce qui leur sert d’orifice buccal avant d’émettre une opinion dont des exégètes tatillons pourraient occasionnellement contester le bien-fondé. On voit par là combien le plus profond souci de ne désormais désobliger quiconque, et tout particulièrement le plus modeste banquier dont le frère se dit tailleur bien qu’en vérité il n’ait jamais quitté son quartier de prédilection, même à cette époque aujourd’hui révolue où il était plus aisé qu’aujourd’hui d’obtenir un appartement entièrement meublé en dénonçant son voisin prénommé Samuel et sa cousine Rachel, sans être pour autant ouvertement qualifié d’antisémite. Plus de soixante-dix ans ont passé et nul n’est plus véritablement antisémite dans ce beau pays où désormais on ne fête guère, que ce soit au sein de nos familles chrétiennes ou à l’occasion d’une réunion inopinée des anciens de la Milice, l’anniversaire de Philippe Pétain et pas davantage encore celui de Pierre Laval. C’est assez dire avec quel enthousiasme le transfert de haine s’est effectué, non sans un réel bonheur, en faveur – en quelque sorte – du bougnoule ou du raton lorsqu’il est devenu inconvenant de s’acharner sur une population qui ne demandait en somme qu’à s’intégrer au cœur d’une nation qui a su pardonner à ses voisins germains, sans qu’ils fussent nécessairement cousins, la détérioration du stade d’Oradour-sur-Glane et de ses environs par l’équipe du Bayern de Munich en coupe de l’UEFA. L’amitié franco-allemande ayant réuni le grand Charles (1,96 mètre au garrot) et ce vieux Konrad – tous deux aussi chrétiens que démocrates – lors d’une soirée aux Folies-Bergère au cours de laquelle les compères décidèrent de ne plus se faire la guerre pour un oui pour un non et choisirent de plutôt construire l’Europe, une idée précédemment formulée par Napoléon puis par Hitler, avec des objectifs quelque peu différents. L’antisémitisme était bel et bien mort, en dépit du fait que dès 1945 un certain Jean-Baptiste Sartre dénonçait dans son impérissable Portrait d’un antisémite : Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des Nazis, c’est qu’il était payé. Sans fournir la moindre preuve ni révéler l’identité des banquiers, vraisemblablement juifs, soupçonnés de lui avoir ouvert un compte en Suisse, probablement à Zurich, en contrepartie d’un ou deux pamphlets que d’honorables libraires, pas même antisémites puisqu’il n’y en a plus, proposent aujourd’hui entre cent et deux-cents euros dans l’édition de 1937 pour l’un et 1938 pour l’autre.
Autant l’ouvrage du philosophe germanopratin (moins de deux-cents pages dans l’édition de poche sous le titre davantage philosophal : Réflexions sur la question juive) peut facilement désespérer son audacieux lecteur d’avoir temporairement renoncé à relire tout René Goscinny, autant la dizaine de pages écrites en 1948 par Louis-Ferdinand Céline et réunies sous le titre mystérieux mais ô combien alléchant À l’agité du bocal sont à même de réjouir l’âme bienveillante de tout individu pas spécialement antisémite puisqu’il n’y en a plus mais plutôt excité par une de ces écritures, si peu nombreuses, tonitruantes et imagées qui mettent en joie lorsque la journée s’annonce déprimante parce que le soleil semble n’en finir jamais d’anéantir en moi toute volonté de croire que ça ira mieux demain.
La relativement récente, bien que trop tardive pour certains cas sociaux auxquels je me flatte d’appartenir, disparition de Maurice Papon [l’homme s’était brillamment illustré au service de l’antisémitisme lorsqu’il était bordelais, puis plus tard, authentique libérateur de Paris, en débarrassant la capitale de ses maghrébins indésirables] une telle disparition nous prive aujourd’hui d’une figure active dans la lutte contre l’envahisseur, alors que les Roms d’un côté et les migrants plus ou moins africains quand ils ne sont pas carrément syriens ou irakiens, et peut-être même musulmans, contraignent par leur seule présence le citoyen ordinaire mais garanti de souche puisque lecteur fervent de Marc Lévy et, plus ponctuellement, du dernier Valérie Trierweiler, à se livrer aux trafics les plus douteux, voire à s’abandonner – non sans délices d’ailleurs – à la prostitution, à seule fin de ne point paraître démériter aux yeux pourtant perspicaces de son marchand de journaux.
S’exprimant dernièrement à propos de l’Occupation, Fabrice Luchini citait Jean-Paul Sartre qui affirmait, selon le comédien car je n’ai pas eu le courage de relire Réflexions sur la question juive, que les antisémites sont des croyants parce qu’ils pensent que le monde sera mieux quand on en aura enlevé une partie. C’est en effet une hypothèse plausible puisqu’elle vaudrait alors pour tous les croyants et pas seulement pour les antisémites, tant il est vrai que quiconque croit détenir la vérité ne saurait supporter qu’un autre que lui en soutienne une qui serait différente. La religion qui, dorénavant, mène les hommes à leur perte est plus puissante que toutes les autres, même s’il existe, naturellement dirais-je, des interconnexions. La partie que ces croyants-là entendent enlever au monde pour qu’il soit enfin conforme à leurs aspirations s’en ira d’elle-même, il ne sera nullement nécessaire d’entreprendre d’invraisemblables croisades, ce sera en somme une sorte de sélection naturelle. Il y a ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas, et ces derniers, car ils sont effectivement, définitivement, les derniers sont condamnés à disparaître. Balzac divisait la fortune en deux espèces. Il y a, écrivait-il, la fortune matérielle, l’argent […] et la fortune morale, les relations, la position. La fortune ignore la morale, la morale est contraire à la fortune. Les croyants de ce siècle ont leur dieu, l’argent. Que ceux qui en ont été privés s’en passent, qu’ils crèvent !
Les antisémites, c’est de l’histoire ancienne. L’époque a choisi d’autres critères de sélection.
juillet 2015

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Le bon goût c’est une chose, mais…

12 Juillet 2015 , Rédigé par JCD

Une fille dans chaque port, tous les grands navigateurs vous le diront et pas seulement Howard Hawks. Avec l’à-propos qu’on lui connaît, Teilhard de Chardin — à moins que ce ne fût Nadine Morano — aurait ajouté in petto : et un porc dans chaque fille ! Il serait bien entendu tentant de s’indigner face à ce type de généralisations car tous les hommes ne sont évidemment pas d’infâmes cochons dont le groin s’en viendrait systématiquement fouir l’entrejambe de l’innocente damoiselle occupée à tapiner, en tout bien tout honneur, dans les allées du bois. Il y a en chaque individu soucieux de sa dignité un profond dégoût à l’égard de ces manifestations où triomphe le laisser-aller et le débraillé le plus affligeant. Respectueux de lui-même lorsqu’il doit paraître, l’honnête homme apporte un soin particulier à donner de lui l’image d’un bourgeois bien élevé, poli, courtois, au comportement et aux manières irréprochables, veillant à contrôler ses instincts naturels de goret dès lors qu’il s’est encravaté.
Pourtant, sitôt qu’il parvient à se soustraire au regard des autres et à reprendre en main sa destinée d’animal solitaire, il arrive que ce très convenable citoyen décide un beau jour de s’offrir le luxe d’une sorte de mini-révolution. Ce soir il sera l’égal du cousin Raoul, pour qui l’on n’a que mépris dans la famille du fait qu’il ne sait pas se tenir dans le monde. D’ailleurs, il n’y va jamais, dans le monde, le cousin Raoul. L’homme hésite un instant entre le Canigou du chien et le Whiskas du chat, il ne se sent pas encore tout à fait mûr pour le grand saut et se replie humblement sur une boîte familiale de raviolis de un kilo deux cents qu’il emporte avec lui jusqu’au canapé du salon où, vautré face au téléviseur grand écran diffusant en prime time une superbe émission de divertissement animée par Patrick Sébastien, il exulte enfin. C’est la folie, il sent monter tout à coup les bouffées d’enthousiasme que fait naître en lui la liberté retrouvée, il découpe le couvercle avec l’outil idoine et plonge avec une gourmandise légèrement teintée d’inquiétude sa cuillère à soupe dans le magma rougeâtre avant d’enfourner, tel un vrai dégueulasse, une première bouchée de ce met délectable dont la rusticité élémentaire lui trouble momentanément les papilles, probablement plus habituées aux subtilités gastronomiques du restaurant d’entreprise. Peut-être aurais-je dû les faire réchauffer, se dit-il, mais le micro-ondes n’accepte pas les ustensiles en métal, il eût donc fallu transvaser le contenu hors du contenant et perdre ainsi une part importante du caractère primaire de l’opération reconquête libertaire. À la cinquième cuillerée il ressent comme une absence de collaboration de la part de son propre œsophage, une sorte de trahison mais, peut-être, faut-il en imputer la cause à la relative froideur du plat principal. Un coup de jaja s’impose pour faire glisser, il décapsule le litre de Gévéor et s’en envoie une solide dose derrière la cravate, et même dessus. Le rouge c’est bien, même un peu tiède, mais sans doute les raviolis se seraient-ils mieux accommodés du rosé de Préfontaines. Bien frais, comme les raviolis. Il rote franchement, sans avoir à s’excuser et note avec satisfaction combien le brillant animateur cathodique sait tenir les promesses de son employeur. Voilà qui méritait bien qu’on le saluât par l’expulsion de quelque flatuosité puisque l’heure est propice à se débonder, hors de toute coquetterie.
C’est pas tous les jours fête ! murmura-t-il en débouchant la bouteille jamais entamée de Marie Brizard.
juillet 2015

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À dormir debout, s’il ne faisait pas si chaud

29 Juin 2015 , Rédigé par JCD

Ça chauffe dans les pinèdes ces jours-ci et les cigales n’en finissent pas d’affûter leurs couteaux à découper les neurones, pour le plus grand bonheur des hordes d’enshortés tout juste débarqués de leurs roulottes à quarante milles euros avec caméra de recul et ouverture/fermeture automatique des portes. On observait aujourd’hui trente sept degrés Celsius à l’ombre où il sera en quelque sorte chrétien de mettre à l’abri qui son vieillard grabataire, qui son nourrisson privé de mamelle possiblement hydratante. Deux mois, encore deux mois avant que les derniers aoûtiens ne regagnent leur univers plus ou moins concentrationnaire planté au milieu d’un parc paysagé dessiné par un Lenôtre soucieux de la démocratisation de l’habitat urbain et pleinement conscient du danger qu’il y aurait à laisser des végétaux croître au mépris de toute réglementation européenne édictée par des fonctionnaires diplômés en incompétence notoire.
Récemment interviewé par l’antipathique Apathie sur RTL l’animateur Jean Delafontaine nous narrait dans une langue élégante, quoique parfois un peu trop précieuse pour les abonnés au SMS, les mésaventures d’une fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête dont un certain Desnos prétendait que ça n’existe pas, fourmi qui aurait eu maille à partir avec une sorte de cigale – un cafard en plus gros – dont le résident secondaire de type provençal aime à orner le fronton de son mas façon Bouygues parce qu’il trouve ça joli et qu’au moins celle-là, en céramique de Vallauris multicolore, ferme sa gueule, au plus fort de la canicule. Alors que le modèle courant a plutôt tendance à nous les briser menu, pour reprendre une expression imagée chère à l’illustre Audiard père. Nuit et jour à tout venant je chantais, ne vous déplaise… minaude la gourde prétentieuse en tortillant des élytres.
Vous chantiez, j’en suis fort aise, lui réplique l’autre en se boyautant comme une tordue – et c’est vrai qu’en termes de mélodie on a fait mieux, y compris dans le domaine du binaire primaire élevé à son plus haut degré de perfection par l’inénarrable Guetta –, vous chantiez, eh bien dansez maintenant… Alors là je pouffe parce que je ne sais s’il vous est arrivé de voir danser une cigale, c’est franchement du dernier ridicule et ça n’affolerait en aucun cas la libido du plus affamé des détenus à titre préventif de Guantanamo. D’autant que par ces températures caniculaires il est pour le moins déraisonnable de se trémousser comme phacochère en rut et qu’il faudra bien un jour perdre cette habitude de gesticuler pour se persuader que le cerveau dicte au corps des comportements censés exprimer toute son intelligence.
Certes, la fourmi n’est pas prêteuse mais le FMI, la BCE le sont-ils lorsqu’il s’agit d’apporter leur soutien au peuple grec et qui donc aurait l’audace de contester le talent de danseur d’Anthony Quinn dans Zorba alors que le sirtaki de la cigale laisse quand même quelque peu à désirer ? J’en parlais justement hier avec le garagiste de ma voisine qui, lui, se targue de très bien danser la bourrée auvergnate alors qu’il est originaire de Guinée-Bissau et que, dans cette contrée, ils mangent les cigales comme nous les cuisses de grenouilles. Eh bien, me disait-il, c’est pas pour me vanter mais pour aller à Romorantin moi je préfère passer par Villefranche-sur-Cher plutôt que par Villefranche-sur-Mer, qui rallonge énormément. Et comme je me montrais un rien dubitatif il ne manqua pas de me rappeler qu’à Villefranche-sur-Cher la Croix de carrefour est inscrite au titre des monuments historiques.
Ce qui, tout de même, m’en boucha un coin.
juin 2015

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Dégradation

13 Juin 2015 , Rédigé par JCD

Nul n’aurait jamais pu s’imaginer qu’une telle situation s’installe et, même, se dégrade encore davantage au fil des mois. Certes, les plus âgés ne manquèrent-ils pas de rappeler aux adolescents boutonneux le souvenir qu’ils avaient gardé des années sombres de l’Occupation mais vous savez comme sont les jeunes, toujours à croire qu’on leur raconte des extravagances en exagérant énormément, histoire de noircir à plaisir le tableau et de se faire plaindre, tout en omettant d’éventuelles compromissions avec l’envahisseur, voire d’opportunes délations à des fins inavouables.
Bien sûr, à quelques exceptions près toutefois car partout existent d’abominables pessimistes toujours prêts à prédire le pire au point que l’on pourrait penser qu’ils y prissent quelque plaisir, bien sûr chacun avait certainement pu remarquer une raréfaction voire la disparition pure et simple de certains produits de première nécessité, mais la tendance veut que l’on ne demande qu’à se rassurer, qu’il ne s’agit là que d’un retard momentané dans les approvisionnements, que tout va rentrer dans l’ordre rapidement et que, sous peu, les piles pour la lampe de poche seront de nouveau présentes sur le comptoir de Monsieur Louis, l’aimable quincaillier de la rue qui monte en venant de la gare. Peut-être même croirons-nous simultanément au retour du pastis chez l’épicier du coin, bien qu’il fût assez visiblement d’origine nord-africaine. Il n’empêche qu’un beau matin le pain vint à manquer, le fait qu’il fût infect ne pouvait laisser deviner qu’il allait être rare. On invoqua une pénurie de farine, des grèves – pourtant interdites et sévèrement réprimées – dans les minoteries, des difficultés d’acheminement, certains allant même jusqu’à dénoncer une certaine dose d’impéritie au sein de la corporation des mouleurs de baguette livide. L’inquiétude finit par gagner les couches sociales légèrement supérieures qui, bien que soutenant leurs maîtres au pouvoir censés garantir à eux-mêmes et à leur progéniture un mode de vie décent, s’inquiétèrent parfois, entre gens de bien, de la probable bien qu’inenvisageable autant qu’inadmissible en haut-lieu fermeture des établissements totalement dévoués à la pérennisation de la nourriture et des accessoires étiquetés bio, produit garanti naturel issu du commerce équitable et réservé à une catégorie de consommateurs n’hésitant pas à se réclamer d’une élite pour qui l’accès au bon goût est affaire de caste, donc d’éducation. Des queues interminables stagnent devant les portes closes des hypersupermarchés dans l’attente d’un hypothétique arrivage de n’importe quoi. Lorsque la rumeur fait état de la vente imminente d’une denrée quelconque les vigiles armés ne libèrent qu’un seul accès afin d’assister, le sourire au mufle, à la ruée du troupeau lancé à la recherche de l’unique rayon approvisionné. On songe, non sans nostalgie, à l’heureuse époque où, le jour du démarrage de la période des soldes, c’était à qui piétinerait l’autre pour emporter le manteau en simili vison à trente pour cent de son prix. Les affaires sont les affaires, n’est-ce pas mon vieil Octave et il nous faut maintenant abandonner tout respect de soi pour une pauvre boîte de haricots verts. Quelle pitié ! Afin de pallier tout risque de débordement contraire au respect de la démocratie l’usage, pondéré cela va de soi, de la kalachnikov est autorisé, les forces de l’ordre étant seules habilitées à déterminer le degré d’urgence et d’efficacité de leur intervention.
Dans les rues dorénavant on traque le pauvre, privilège dont l’autochtone devra désormais partager l’honneur et l’avantage avec l’étranger, de type manifestement maghrébin ou, éventuellement, européen de l’est sans qu’il fut toutefois possible de le distinguer au premier regard du natif d’une quelconque banlieue jadis prolétaire et aujourd’hui simplement carchérisée. Des équipes de nettoyeurs plus ou moins diplômés en sciences sociales écument les quartiers périurbains et pourchassent jusqu’à ce que mort s’ensuive les malfaiteurs surpris à rôder hors de leurs périmètres autorisés dont la classification elle-même pourrait, sur simple décision administrative, faire l’objet d’un décret de dératisation intensive. Chasser le pauvre ne serait en aucun cas plus coupable que d’aller ici ou là exterminer les derniers éléphants, tigres ou rhinocéros, il s’agirait, dit-on, d’une mesure prophylactique visant à débarrasser le meilleur de l’humanité de qui ou quoi l’encombre et menace à plus ou moins long terme de nuire à son développement. Car le pauvre est nombreux, il se reproduit et constitue un réel danger pour la survie des élites et leur perpétuation. La tare principale et même fondamentale du pauvre est de n’être pas riche et, par conséquent, de ne pouvoir espérer l’être un jour. On voit par là combien son existence n’offre guère d’intérêt pour quiconque n’effectue pas des recherches imbéciles sur les espèces en voie de disparition. Lors des battues hebdomadaires organisées à l’initiative des milices du Front Prospérité & Nomenklatura, tout individu surpris à errer aux abords de quartiers résidentiels autrement qu’à l’arrière d’une voiture avec chauffeur doit être immédiatement abattu à moins que, dans la minute suivant son interpellation, il ne puisse prouver disposer d’un compte dans l’un ou l’autre des établissements bancaires spécialisés dans la fraude fiscale et bien connus des seuls passionnés de libre circulation des capitaux.
Le pauvre authentique demeure peu visible à l’œil nu, à moins de s’en aller baguenauder sans raison dans des zones qui puent la misère et les maladies dégoûtantes chacun peut l’ignorer s’il le souhaite et se donner les moyens de ses ambitions. La difficulté nait dès lors qu’il s’agit de discriminer avec pertinence le pauvre potentiel, en cours d’élaboration. Celui-là peut ponctuellement faire illusion et tromper la vigilance du riche déjà suffisamment préoccupé par des placements certes hasardeux mais de ce fait magnifiquement audacieux. Le demi-pauvre se distingue de l’intégral parce qu’il s’imagine que ça ne va pas durer et qu’il lui reste encore ses petits revenus d’esclave à temps plus ou moins partiel grâce à quoi il est persuadé qu’il va pouvoir bientôt changer d’appartement, peut-être même de voiture et de femme – mais ne rêvons pas trop tout de même puisque celle-là qui dort dans son lit a déjà anticipé l’inéluctable et sait d’avance qu’elle ne sera pas remplacée, depuis longtemps convaincue d’être irremplaçable – et approcher, tout en demeurant à sa place, un ou deux riches sur une improbable Riviera. Rien ne l’exaspère autant que de croiser malencontreusement un vrai pauvre de derrière les fagots. Il a un instant honte pour lui et se réjouit de n’en être pas réduit à de telles extrémités. Lui revient en mémoire la disparition inopinée de cet employé aux écritures après trente-cinq ans de maison et ce n’est pas sans émotion qu’il croit sentir à nouveau ce si subtil remugle associant de manière particulièrement inattendue le saucisson à l’ail et l’after-shave de Prisunic qui l’insupportait, et l’écœure à l’instant l’idée que ce pourrait être lui, demain ou l’an prochain, juste avant de plonger irrévocablement dans l’horreur d’un anonymat répugnant, prélude à la fosse commune. Tout à l’heure, en sortant du bureau, il ira prendre son tour dans la queue qui serpente sur le trottoir de la supérette avec l’espoir un peu fou de faire l’emplette d’une boîte de raviolis pour fêter leur trente-cinq ans de mariage, à Georgette et lui. Sans savoir que Georgette a filé avec un commissaire divisionnaire détaché au service de la répression des fraudes au sein duquel il sait se montrer de bon conseil.
Le pauvre authentique a dû renoncer à fouiller les poubelles, toutes désespérément vides désormais. On signale des cas, certes encore rares, d’anthropophagie, notamment au cœur d’une même famille où l’on n’aurait retrouvé que les os des deux derniers nourrissons. Les milices chrétiennes, arguant du fait qu’il appartient à Dieu seul de reprendre la vie qu’il a donnée, ont décidé, de leur propre chef, d’assurer des tours de garde à l’intérieur des maternités. Les animaux que l’on disait domestiques ont disparu et il a fallu armer les gardiens du zoo, plusieurs cages ayant été retrouvées désertes au matin. Le crocodile a pour l’instant été épargné mais il est hautement probable que la girafe ait été débitée sur place. Par arrêté préfectoral il fut décidé de fermer plusieurs boucheries, on aurait retrouvé dans leur chambre froide des viandes avariées de nature et de provenance incertaines.
Fort heureusement, quel que soit le régime, la culture ne perd pas ses droits. Michel Sardou vient d’entrer à l’Académie française, reprenant le fauteuil laissé vacant, à son insu, par un accordéoniste du centre ayant alors largement dépassé la date de péremption. Chaque municipalité dispose depuis hier d’un délai de quinze jours pour se procurer à prix coûtant une œuvre de Jeff Koons qui sera installée dans la salle des délibérations, quitte à ce qu’un tel embellissement nécessite divers aménagements. Quelques petits malins – ils n’avaient pas quinze ans les salopiauds – ont été fusillés sur le champ, accusés d’avoir fabriqué des copies, plus ou moins approximatives mais pour la plupart fort réussies. L’art ne doit-il pas sans cesse, nous répète-t-on, s’ouvrir à l’innovation, à l’audace et se positionner clairement face à son temps. Nos dirigeants ont fait fermer toutes les écoles et conservatoires qui ne faisaient que rabâcher un enseignement obsolète et même jugé réactionnaire. Une énième réforme de l’Éducation internationale instaure deux langues obligatoires, l’anglais et l’allemand. Le français devient facultatif et passe au vingt-cinquième rang, comme à l’Eurovision, car il faut avant tout encourager l’amour des mathématiques, discipline qui serait, nous assure-t-on, la seule véritablement tournée vers l’avenir et soucieuse du progrès de ses élites. Nous ne devrions ainsi manquer prochainement ni de comptables ni de scientifiques.
Les contrôles d’identité sont continuels et des coups de feu claquent jusque tard dans la nuit, on retrouve au matin les cadavres, pas toujours entiers lorsqu’une horde d’affamés a prélevé les meilleurs morceaux. Mais la rébellion s’organise, chaque des centaines de pétitions récoltent des milliers de signatures qui permettent aux autorités d’identifier les internautes qui sont immédiatement arrêtés où qu’ils soient et transférés dans différents centres de détention. Circule une rumeur selon laquelle des nuages de fumées pestilentielles s’élèveraient chaque mois de l’intérieur des murs de chacun de ces centres mais nul journaliste digne de ce nom n’a souhaité enquêter sur ce sujet. On voit par là combien il est pour l’instant difficile de se faire une opinion pertinente sur la volonté du nouveau régime de relancer l’économie du pays tout en garantissant à chaque citoyen l’égalité des chances.
J’ai entrepris ce matin de relire tout Thomas Bernhard mais je crains de n’avoir pas le loisir de mener un tel projet à son terme. J’ai choisi de commencer par Extinction, faut-il y voir un signe ?
juin 2015

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Et d’abord la santé !

30 Mai 2015 , Rédigé par jcd

J’ai pour habitude – une manière d’éthique en quelque sorte – de me mêler le moins qu’il m’est possible des affaires des autres, ayant suffisamment à faire avec les miennes propres, ou pas d’ailleurs. Néanmoins et à titre tout à fait exceptionnel je ne résiste pas à la tentation de vous narrer par le menu les aventures truculentes d’un mien ami affecté de douleurs imputables à son grand âge (afin de préserver son espérance de vie, certes un peu déraisonnable ainsi qu’on le vérifiera plus loin mais par ailleurs respectable, je m’abstiens ici d’user de chiffres susceptibles de lui porter préjudice auprès des jeunes filles plus ou moins pubères), douleurs donc qui l’ont conduit à consulter un clinicien de son entourage auquel ne le lie pourtant aucune relation douteuse. L’homme de l’art l’orienta vers un collègue dont l’occupation principale est la radiologie, en dehors de la pêche au gros dans la mer des Sargasses ou chaque week-end prolongé du mois de mai à partir des berges de quelque ru serpentant au milieu des champs de colza génétiquement modifié. La radiologie est un sport en chambre où il prend assez souvent son pied – c’est lui-même qui l’affirme – en découvrant chez la plupart de ses clients les plus patients de vilaines taches suspectes, principalement localisées entre l’entrée et la sortie du tronc de cône commun aux hommes et femmes de bonne volonté. Bonne volonté nécessaire pour résister à l’irrépressible envie qui nous prend parfois d’assouvir, un peu brutalement il est vrai, un profond besoin de vengeance lorsqu’on réalise par exemple que son voisin de palier a réussi à entrer dans la police alors qu’il est infoutu de distinguer, même de face, un chauffeur de taxi burkinabè d’un secrétaire d’État natif de Tourcoing.
Le radiologue, que l’on paie pour cette tâche, radiographia donc ce mien ami, certes d’un grand âge mais pas non plus totalement grabataire puisque peu enclin à manquer le rituel de l’apéro, celui du matin comme celui du soir, en compagnie d’autres débris ayant pareillement eu à subir l’invasion teutonne, la myxomatose, Michel Sardou et le saumon sous blister. Le pauvre homme – je ne parle point là du saumon sous blister mais de cet autre qui se flatte de m’avoir pour ami, alors qu’en vérité… – n’ayant jamais lu l’hébreu s’en fut trouver de nouveau son diafoirus de proximité afin de se faire traduire les conclusions sibyllines du praticien diplômé en sciences plus ou moins occultes car la voyance, comme la radiologie, n’est pas un exercice à la portée du premier imbécile venu, contrairement à ce que ledit imbécile est tenté de penser, si tant est qu’il pense.
Dans son immense sagesse celui-ci – non, pas l’imbécile, mais le diafoirus – lui expliqua que tout allait fort bien, qu’il était totalement hors de question d’irradier à nouveau l’impatient inculte à grands renforts de scanners, d’irm et autres procédés en l’occurrence bien inutiles et dangereux quand avec telle potion deux fois par jour tout devrait rentrer dans l’ordre normal et républicain sans trop tarder. Le vieillard sourit dans sa barbe. Il se savait impeccablement mithridatisé depuis ce doux mois d’avril 1986 lorsque, profitant de la liberté nouvelle initiée en juin 1985 par les accords de Schengen – et avant même leur application dix ans plus tard –, les particules (dont l’extrême finesse n’était pas sans évoquer l’envol d’un duvet de bergeronnette – que l’on nomme également hochequeue), quittant sans regret et sans papiers les vertes campagnes des environs de Tchernobyl, s’en vinrent enrichir de césium 137 l’atmosphère si délicatement printanière d’un territoire bas-alpin qui, depuis l’affaire Dominici, vivait dans la plus bienveillante léthargie. Afin de convenablement entretenir sa si précieuse immunisation, le pourtant bel et bien subclaquant quasi-octogénaire ne manquait pas, chaque matin depuis l’an de grâce 1986, de déguster son infusion de thym, labiacée dont nul ne peut ignorer la considérable capacité de concentration des dites particules, éventuellement délétères et possiblement apatrides.
On vient d’apprendre qu’il mourut un peu plus tard, renversé par un tracteur dépourvu de pot catalytique conduit par un écologiste ivre mort. On n’est jamais assez pessimiste, aurait ajouté Patrick Raynal en éclatant de rire.
mai 2015

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Calfeutrons-nous, le printemps a filé

22 Mai 2015 , Rédigé par JCD

Le joli mai n’est plus ce qu’il était, et ce n’est sans doute pas Chris Marker qui me contredira. Il n’y a pas si longtemps cela allait de soi qu’en mai on fît ce qui nous plaît, on élevait des barricades, on lançait des pavés, il était interdit d’interdire, la jeunesse était poète et inventait des formules inédites, partout on sentait le printemps installé – certains allèrent même jusqu’à s’imaginer que les choses ainsi pourraient durer quelques temps et qu’il suffisait de s’allonger sur les pelouses enfin libérées pour en profiter. Cette année – j’ignore s’il en faut attribuer la cause au fait que le pouvoir politique n’a cessé de prendre ses distances avec ses propres engagements –, le joli mois de mai affiche lui aussi des airs de trahison. Nous avons été trompés sur la marchandise, j’entends dire qu’ici ou là il a neigé et que dans des appartements pourtant bourgeois on aurait rallumé le chauffage. En mai ne te découvre pas d’un fil et tant pis pour la rime !
Tout au long de l’avenue Rémi Fraisse les marronniers ont eu vite fait d’abandonner leurs petits chapeaux pointus et tout de blanc fleuris, un vent glacial balaie le paysage de rafales d’une rare violence. Il ne fait pas un temps à s’en aller flâner sous les tilleuls verts de la promenade loin des cafés tapageurs aux lustres éclatants où plutôt que des bocks on eût été tenté de commander un grog en délaissant la terrasse pour la banquette encore tiède tout juste abandonnée par quelque demoiselle impatiente à l’idée de retrouver le sosie très approximatif d’un Johnny Depp de province.
Grande est la tentation de se calfeutrer à l’abri des murs épais et de n’en point bouger. C’est exactement mon programme et je m’y tiens. Avec des munitions pour combattre la soif il est aisé de tenir le siège et j’ai suffisamment de livres à relire pour tenir mille ans, mais à quoi bon tenir mille ans quand il s’agit de finir la nuit, la semaine, voire le mois. Dehors, l’autre souffle et enrage, les arbres plient sous l’assaut et seul rompt le bois cassant des pins qui semblent ignorer que toujours le vent triomphe. D’aucuns ne manqueront certainement pas de vanter en retour les mérites de l’insupportable aquilon, ignorant les dégâts et saluant avec emphase son dévouement exemplaire lorsqu’il s’agit d’éloigner les nuages pourtant le plus souvent porteurs d’une salutaire ondée, de détourner vers d’autres contrées et d’autres citoyens moins chanceux les pollutions diverses qui font le charme particulier des grandes cités plus ou moins industrialisées, de repeindre en bleu de carte postale les ciels où s’attardent avec infiniment de légèreté de délicats moutons échappés d’une toile de Boudin afin que nous distinguions mieux le passage de ces aéroplanes porteurs de mort sans lesquels nous n’aurions pas voix au chapitre de la paix dans le monde, d’aucuns prêteront ainsi sans vergogne d’honorables vertus humanitaires à ce voyou aussi bruyant que grossier dont on oublie un peu trop aisément de saluer sa vigoureuse contribution quand il s’agit de transformer en cendres fumantes quelques hectares de forêt et ce qu’ils contenaient d’existences parfois minuscules.
Bon vent ! C’est en ces termes que l’homme en ciré jaune, négligemment assis sur une bitte d’amarrage et fouetté par les embruns, a coutume d’encourager l’exploit à venir de ces glorieux capitaines qui chaque année s’embarquent pour des courses lointaines avec au ventre la rage de vaincre les éléments hostiles mais bien davantage encore le concurrent, tous les concurrents, pour la beauté de la compétition. Le vent du large a le goût salé de l’aventure, bon vent les gaillards d’avant, hisse et ho Santiano ! Sacré Hugues Aufray…
Tiens, à propos de frais, Lison, remets-moi un petit ballon de blanc, le roulis est encore loin.
mai 2015

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Abolir le silence

7 Mai 2015 , Rédigé par JCD

Ils étaient deux, ils sont arrivés dans l’après-midi et ont installé leurs machines afin de régler convenablement la puissance pour une nuisance sonore maximale. Dans la soirée ils ont procédé aux essais pendant quelques heures et, vraisemblablement satisfaits des résultats obtenus sont allés dormir pour être frais et totalement géniaux le lendemain. Peut-être ont-ils joué un moment à divers jeux électroniques pour demeurés ou feuilleté quelque roman graphique afin de parfaire leur savoir de débiles profonds.
Dès neuf heures du matin ils étaient à pied d’œuvre. La sono crachait ses décibels et les séquences programmées de batterie se succédaient sans temps mort. Le temps mort nuit à la créativité dès lors qu’il laisse deviner des incertitudes qui peuvent conduire au doute et, de là, déboucher sur l’humiliante impuissance. Ils ont ainsi tenu la distance pendant douze bonnes heures, avec juste une courte pause nécessaire à l’ingestion d’un grand double cheese bacon réchauffé au micro-ondes, arrosé de deux ou trois canettes de Red Bull pour stimuler l’énergie. En fin d’après-midi copains et copines, fans de bonne zique, ont débarqué et on a envoyé la sauce.
Ce matin, toujours à neuf heures afin de bien calibrer la performance, les artistes n’avaient pas laissé craindre la moindre baisse de régime, nulle fatigue n’était perceptible. La nuit fut inoubliable. Le fait que la totalité des œuvres ait été préalablement enregistrée et programmée ne laisse aucune place au plus petit hiatus, voilà pourquoi les séquences se suivent et, sur vingt-quatre heures, se répètent souvent. Mais il en va ainsi de tout art contemporain et c’est précisément ce caractère délibérément répétitif qui constitue la profonde originalité de la prestation. Il est à l’instant onze heures et les basses ronflent toujours, soutenant l’implacable martellement de la batterie sans que la moindre ébauche de mélodie ne vienne polluer la noble austérité janséniste du discours que les ignorants qualifieront de primaire.
Côté sud, la tondeuse à gazon succède maintenant à la débroussailleuse. Je suis juste entre les deux fronts. Au nord, de l’autre côté de la route à moins de deux-cents mètres, les musiciens puristes et leurs groupies hystériques qui poussent de petits cris chatouillés tandis que, derrière moi, plus ou moins à la même distance, au-delà de la combe, un Lenôtre local confectionne avec amour ses platebandes en prévision d’une probable garden-party – à moins qu’un orage, toujours possible à cette saison bénie des dieux, ne vienne affreusement gâcher la fête. Dans le ciel les productions Dassault père et fils nous font une rapide mais sonore démonstration de leurs époustouflantes capacités, sans toutefois larguer nul missile.
C’est là un de ces charmes particuliers dont on ne peut jouir qu’à la campagne. La ville a d’autres atouts qui, fort heureusement, ne se limitent pas au seul souffleur de feuilles nîmois cher à mon ami Pons, qui n’est pas mon cousin. Pas plus tard qu’hier, pendant le déclenchement des hostilités à mon endroit et tandis que je m’informais du nombre de morts violentes de par le vaste monde où nous ne cessons de nous égayer dans la béatitude, une publicité hautement dynamique destinée à nous vendre des automobiles ou des téléphones portables proposait aux nombreux imbéciles toujours fidèles au poste de se faire remarquer puis de faire du bruit. Le message est bien passé et les crétins, congénitaux ou stagiaires en formation, s’exécutent avec enthousiasme. Quel talent, quelle bonne volonté et quelle abnégation !
Faire du bruit. On ne peut faire meilleure offre à l’individu de type moyen né après Hiroshima pour qui le bruit, c’est la vie. Le silence l’effraie, l’oppresse, l’andouille se sent seul et soudain panique, il allume la radio, la télé, appelle n’importe qui au téléphone, son psy pour obtenir un rendez-vous urgent ou la police pour dénoncer le voisin au cas où celui-ci serait juif ou arabe, d’un coup de perçeuse électrique il fait quelques trous dans le mur du salon et, aussitôt, dans l’ivresse des perforations, il existe. Il va sur les circuits de formule 1 pour voir mais surtout entendre vrombir les moteurs et les commentateurs idiots commenter, il fait de la musique – c’est du moins ce qu’il prétend parce qu’il a réussi à s’en convaincre lui-même, et il pourrit l’existence de ses voisins qui ont le mauvais goût de lui préférer le bavardage autrement inspiré du rossignol qui, par pudeur sans doute, rechigne à s’exhiber. Certes, le silence risque parfois d’inciter l’homme à s’interroger, à réfléchir et l’on peut dès lors comprendre combien il estime préférable de se réfugier dans le vacarme le plus abrutissant qui soit. Le bonheur, c’est de passer à côté du pire, disait Louis-Ferdinand. Ou d’être soi-même le pire, ajouterais-je.
Plus il est stupide et s’acharne à le démontrer, plus l’homme vénère le bruit et s’évertue par tous les moyens à abolir le silence.
mai 2015

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