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Soit dit en passant

Articles récents

Bien cuite la baguette, s’il vous plaît !

13 Décembre 2015 , Rédigé par JCD


Peut-être aurais-je dû m’y attendre et me préparer en conséquence mais nous sommes tous plus ou moins négligents lorsqu’il s’agit de choses trop sérieuses pour que l’on tranche dans l’instant même comme s’il y avait urgence et nous avons tendance à remettre à plus tard en se disant qu’il sera bien suffisant de s’en soucier en temps utile puisque nous sommes ici pour vivre et pour en profiter.
Pourquoi alors se gâcher l’existence, si l’on peut parler ainsi, avec de menus problèmes dont il nous faut bien admettre qu’ils sont désormais de peu d’importance, en tout cas pour ce qui me concerne, à l’heure qu’il est et compte tenu de la température qu’il fait ici. C’est vrai que j’aurais pu prévoir une petite laine, et des chaussettes car j’ai les pieds gelés, mais bon ! s’il faut s’encombrer d’accessoires pour le cas où, on n’en finit plus. J’ai connu quelqu’un qui ne sortait en aucun cas de chez lui sans s’être assuré d’avoir dans la poche de sa veste un maillot de bain, afin de n’être pas dépourvu si l’occasion devait se présenter pour lui d’aller à proximité du bord de mer avant la fin de journée. À longueur d’année il vivait à Dôle, dans le nord du Jura où l’altitude est de trois cent quarante et un mètres, ce qui, même en cas de sévère réchauffement climatique, protège ses habitants d’une brusque montée des eaux.
J’ai entendu des bribes de conversations où j’ai cru comprendre qu’il pourrait bien geler au cours de la nuit prochaine. Ce qui n’est nullement surprenant pour un mois de décembre. En vérité peu m’importe, je suis serein. J’ai juste un peu froid mais je sais qu’il fallait s’y attendre. Tout à l’heure, lorsqu’ils ont ajusté le couvercle – quatre coups de visseuse électrique et le tour était joué ! – l’un des deux ou trois employés qui étaient présents a déclaré quelque chose à propos du changement, comme quoi ce serait maintenant. Je suis mieux placé que quiconque pour le constater.
Je devine qu’ils ont soulevé la caisse et qu’ils viennent de la déposer sur des rouleaux probablement métalliques qui m’entraînent vers le fond du four. La porte se referme et presque immédiatement l’ambiance se réchauffe. Le bois s’enflamme, la fumée pique un peu les yeux. Finalement, une petite laine eût été superflue !
décembre 2015

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Si le pain est frais et croustillant

3 Décembre 2015 , Rédigé par JCD


On a beaucoup médit sur le terrorisme. Lorsqu’il s’exerce hors de nos frontières il parvient à susciter quelque émotion jusqu’en certains milieux particulièrement bien informés, sans toutefois mobiliser les foules qui, dès lors qu’un événement se produit légèrement à l’écart du trajet quotidien de chacun, ont bien d’autres soucis que celui qui consisterait à s’intéresser au sort d’individus constituant ce que l’on nomme, certes un peu hâtivement, des étrangers. Il s’agit pourtant d’une situation à laquelle nous échappons difficilement, sauf à ne quitter sous aucun prétexte, fût-il particulièrement excitant, son fauteuil confortable d’où l’on peut suivre avec un très vif intérêt les évolutions quelque peu désordonnées, et même parfois incohérentes, d’une mouche cherchant à retrouver l’issue par où elle est entrée dans la pièce l’instant précédent, lorsque la fenêtre était ouverte pour un renouvellement rapide de l’air ambiant avant l’explosion de la totalité de l’immeuble.
Dès lors que ce type d’incident se produit, disons dans le canton de Bâle, l’habitant moyen de Savigny-sur-Orge s’en étonne peut-être un peu mais fort brièvement et n’en continue pas moins ses mots croisés, surtout s’il est persuadé d’avoir sans effort excessif trouvé le mot de quatorze lettres correspondant idéalement à la définition suivante : Arbeit macht frei (1).
Si ladite explosion a lieu à Savigny-sur-Orge, et pourquoi pas dans la rue, voire dans l’immeuble même où l’homme était précisément en train d’écrire le mot de quatorze lettres, il y a fort à parier que l’individu en question manifestera une contrariété parfaitement compréhensible, bien que temporaire puisque l’effondrement du pâté de maisons ne lui aura pas permis de vérifier si, profitant de l’ouverture inopinée de la porte, la mouche n’aurait pas saisi l’aubaine pour s’en aller voir ailleurs si j’y suis. Mais rien n’est moins certain car l’existence est confrontée à un nombre ahurissant d’impondérables.
On voit par là, quand la poussière des gravats est un peu retombée, combien la localisation d’un attentat peut revêtir un caractère éventuellement traumatisant pour quiconque n’aura pas été prévenu au préalable afin qu’il rangeât soigneusement son crayon-gomme-spécial-motscroisés avant l’explosion et prît soin, dans un même élan, d’ôter ses lunettes pour ne pas risquer de récolter quelque blessure au visage et même possiblement de perdre la vue. Dans la plupart des cas, seul l’exécutant est correctement informé du lieu exact où il doit opérer et il n’y a là rien qui ne soit que très compréhensible puisque, dans le cas contraire, il est à craindre que le nombre d’innocentes victimes s’en trouverait singulièrement minoré. Or, ce n’est nullement le but recherché et il n’est pas nécessaire, ni même indispensable d’avoir fait Sciences Po pendant plus de six mois pour le comprendre.
Naturellement, lorsque l’attentat se produit à Savigny-sur-Orge les bienheureux habitants de Bâle, dont la curiosité n’est en rien inférieure à celle de n’importe quel animal domestique enfermé dans le placard à balais depuis une semaine, se réjouissent du fait que les terroristes s’en prennent plutôt à l’étranger, car nul être humain n’aime particulièrement faire l’objet d’une attention particulière de la part d’individus réputés malveillants, alors qu’il existe tant de bonnes raisons d’aller faire ce genre d’exploits ailleurs. Sans vouloir pour autant stigmatiser les Saviniens et Saviniennes. Lesquels, soit dit en passant, affirment n’avoir aucune animosité tranchée à l’égard des Bâlois et Bâloises.
L’intérêt que perçoivent immédiatement les autorités se déclarant seules compétentes en terme de sécurité s’affirme dans la décision quelque peu autoritaire bien qu’approuvée par les populations possiblement traumatisées de rétablir illico presto un état d’urgence permettant à tout un chacun de recouvrer sa lucidité afin de dénoncer sans attendre le premier terroriste venu dont le culpabilité à l’évidence saute aux yeux. Rassuré d’avoir rempli son devoir sans barguigner et même avec célérité, le citoyen exemplaire se rend en toute hâte avant le couvre-feu chez Pierrette Gourdiflot dont les pieds et paquets façon Gourdiflot sont connus jusqu’à Viry-Châtillon pour cet arôme spécifique qui n’est pas sans évoquer – Orly est à deux pas – le kérosène.
Tous les médias s’interrogent et font appel à leurs philosophes et sociologues habituels afin de tirer les choses au clair : des ignobles terroristes, du pouvoir répressif dont le sens aigu de la prévention n’aura échappé à personne et des médias eux-mêmes, qui terrorise le plus et le mieux, c’est-à-dire le plus efficacement ? En attendant de bientôt commémorer on rend hommage. Les victimes, fussent-elles en nombre relativement restreint mais néanmoins toujours suffisant, fournissent un excellent prétexte. On en appelle à l’unité nationale, les cotes de popularité remontent, Rouget de Lisle repasse en tête du top 50 et les couturières spécialisées dans le tricolore font des heures supplémentaires, on évoque la possibilité d’une sorte de service lui aussi national tout en le compensant par une déchéance de la nationalité qui ne saurait affecter bien sûr les étrangers – le pouvoir a ses limites –, on rétablirait volontiers la peine de mort, on ferme les frontières aux individus ordinaires mais la libre circulation des capitaux et des crapules est préservée, l’honneur est sauf, ou du moins ce que ces gens-là nomment ainsi. Chaque dieu reconnaîtra les siens.
On a beaucoup médit sur le terrorisme sans toutefois se poser les vraies bonnes questions :
Pourquoi existe-t-il des terroristes ? Vraisemblablement pour contrarier ceux qui ne le sont pas. Par ailleurs, s’il existe par exemple des banquiers pourquoi n’y aurait-il pas des terroristes, car dans une économie de marché il faut bien que tout le monde vive.
Pour quelle(s) raison(s) ceux-là ont-ils surgi un beau matin en Irak avant de s’installer également en Syrie et maintenant en Libye ? Après que les glorieux serviteurs de Bush père et fils and Co aient débarrassé l’Irak du méchant Saddam Hussein la place était libre et le pétrole à disposition, il suffisait de se servir.
Pourquoi leurs sergents recruteurs viennent-ils faire leur marché dans ce que nous sanctifions du nom de démocraties ? Probablement parce que nous proposons l’un des meilleurs dispositifs post-attentats et que, lorsque les choses se déroulent normalement, personne n’en sort vivant. En outre, il est rassurant et confortable de pouvoir s’appuyer sur du personnel local qui dispose d’une connaissance généralement bonne du terrain. On a bien vu le ridicule dans lequel sombraient jadis nos pauvres soldats du contingent obligés de demander au premier venu : Hé ! bougnoule, c’est par où la casbah ?
Enfin, ne serait-il pas enfin temps de s’interroger sur la pertinence de ce tutoiement propre à nos forces de police alors même qu’un tel excès de familiarité crée des liens obligeant le terroriste que l’on invite pour l’apéro à ne jamais venir les mains vides. À la première explosion on invoque le champagne, mais à la seconde…
Quant à l’argument religieux, souvent avancé par les plus fins de nos analystes, relativisons-en la portée ! Ces pratiques ne sont pas des plus originales, chaque dogme emprunte au voisin, avec des variantes plus ou moins subtiles. Chacun prétend évidemment que le sien est le seul qui convienne, non seulement à lui-même mais à l’humanité tout entière, ce qui ne manque pas d’alimenter la contradiction. Alors qu’il suffirait de se taire et de se retirer dans sa tanière pour lire, écouter un peu de musique, écrire quelques lignes ou ne rien faire du tout, en adoptant avec naturel un air idiot seul capable de décourager l’autre que, poussé par un vieux fond de coupable sociabilité, on aura invité à entrer. Chaque doctrine induit l’endoctrinement, d’une manière ou d’une autre, et si la brutalité est nécessaire allons-y pour la brutalité et le vacarme. Retirons-nous, moi et moi, loin des foules qu’il faudra convaincre de leur vulnérabilité.
Je choisis de ne compter que pour du beurre, ce n’est pas si mal si le pain est frais et croustillant.

1. Principalement. Mais il s’agit néanmoins d’un concept qui s’est, depuis lors, beaucoup exporté, au-delà même de ce que l’on nomme la communauté européenne.
décembre 2015

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Le lever des couleurs

27 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Une poignée de fanatiques frénétiques choisit un beau jour de tirer dans le tas de ces mécréants avachis dans le plaisir coupable et de se faire ensuite justice afin d’entrer sans attendre au paradis puisque, ainsi consacrés martyrs, ils ont bien mérité de leur dieu. Les hommes et les femmes qui les avaient accueillis jadis, pas toujours de gaîté de cœur pour certains il est vrai, ces hommes et ces femmes n’en revenaient pas, estimant qu’une telle absence de reconnaissance ternissait quelque peu les lois les plus élémentaires de l’hospitalité. Pris de court les gérants du pouvoir, aussitôt la nouvelle connue, lâchèrent les chiens et en appelèrent à l’unité, forcément nationale. Un peu partout, jusque dans les lieux de culte, on fit chanter l’hymne, national lui aussi. Quelques-uns lancèrent l’idée de pavoiser le tricolore aux fenêtres des immeubles – pour cause de force majeure les sans-domicile-fixe furent autorisés à s’abstenir. La fibre patriotique était excitée au point qu’elle fit oublier à la plupart leur engagement à n’être plus désormais qu’européens solidaires, unis par un même souci d’égalité et de liberté, la fraternité allant de soi dès lors que les intérêts de tous étaient devenus communs.
Le drapeau est une arme de guerre, les fanatiques frénétiques ont le leur et nous avons brandi le nôtre partout où nous avions décidé d’asservir. C’est en revanche un bien médiocre bouclier, les baïonnettes le transperçaient jadis tout aussi aisément que les balles ou les éclats d’obus aujourd’hui, sa seule fonction est de recouvrir, à des fins d’ornement temporaire, le cercueil des héros de retour au pays. En 1924, Jean Zay avait écrit un texte par lequel il exprimait assez clairement sa haine pour ce morceau de drap souillé de sang. Il avait alors vingt ans et n’avait pas non plus encore eu l’honneur d’être le premier condamné politique de l’État français, dégradé et déporté. Depuis son entrée récente au Panthéon on laisse entendre qu’il aurait renié la paternité de ce cri du cœur de jeunesse, avant même qu’il fût assassiné par la milice française en 1944. On ne crache pas ainsi sur les symboles nationaux lorsqu’on ambitionne de devenir ministre de l’Éducation nationale du Front populaire.

Le Drapeau.

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays, Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes… Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang b
leu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.

Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-c
uls.

N’ayant personnellement nul appétit pour quelque carrière politique que ce soit je m’autorise à partager avec le jeune Jean Zay cette conviction selon laquelle rien, et surtout pas une serpillère vaguement tricolore suspendue au balcon, ne justifie ni n’excuse la mort d’une poignée d’inconnus, victimes des marchandages d’affairistes pour qui précisément tout est à vendre, peu importe quoi et peu importe à qui. Il me semble que c’est s’en tirer à bon compte, pour ne pas dire à moindres frais ; une giclée de Marseillaise, un étendard sanglant qui pendouille et hop, au suivant ! C’est que nous avons d’autres soucis, dont celui d’exterminer ces vils barbares qui viennent jusque dans nos bras égorger… tagada tsoin tsoin ! N’aurions-nous pas la mémoire un peu courte, comme l’avait fort justement remarqué un certain maréchal, car les croisades, la conversion des peuplades incultes aux seules croyances dignes de foi, nous avons su nous en préoccuper et faire en sorte qu’elles ne demeurent pas impénétrables aux voies du saigneur.
Un drapeau, et le tour est joué. Un coup de clairon et un roulement de tambour, la nation soudain ressoudée, unie dans un même élan… vers quoi ? La fraternité ? Depuis longtemps oubliée. L’égalité ? Et puis quoi encore, pourquoi pas les stock options et les retraites chapeau pour tous, tant que vous y êtes. Quant à la liberté, les attentats nous contraignent à lui rogner les ailes, par mesure de sécurité évidemment et temporairement bien entendu, ce ne sont quand même pas les assassins qui vont faire la loi, surtout chez nous, patrie des droits de l’homme et républicains comme pas deux.

L’hiver est là, dirait-on, à l’exception des chênes le vent du nord a déshabillé tous les arbres. Dans un premier temps j’ai d’abord pensé à une grippe intestinale, mais non, il s’agit bien d’une gastroentérite. Dis donc, voisin, tu me prêterais ton drapeau ?
novembre 2015

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Utile ou inutile ? Le choix est cornélien !

25 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Dans un magazine prétendument culturel que je ne citerai pas afin de ne lui faire point de publicité excessive je tombe aujourd’hui sur un articulet servant de légende à une illustration dont le titre affirme qu’il s’agit de La belle affiche. Pourquoi donc la belle affiche, m’interrogeai-je illico puisque, si la notion de beauté peut être à tout le moins contestable en fonction de critères eux-mêmes discutables, la qualification d’affiche doit s’appliquer à un objet dont la fonction primordiale est celle d’informer le vaste public de la tenue d’un événement, quel qu’il soit, en en précisant la nature et, éventuellement, le lieu, le jour et l’heure s’il s’agit d’une sorte de spectacle. J’ai bien parlé de fonction primordiale, j’aurais pu dire essentielle car, qu’il s’agisse du concert exceptionnel de Michel Sardou, de la parution du dernier opus de Jean d’Ormesson, du meeting de n’importe quel pantin politique soucieux d’assurer son avenir électoral, de la sortie de la nouvelle berline à propulsion nucléaire d’un célèbre constructeur automobile ou même du dentifrice préféré de telle animatrice cathodique, ce qui différencie l’affiche, belle ou moche, de L’Angélus de Millet par exemple, c’est précisément son caractère utilitaire.
Or, ce que le plumitif rétribué intitule La belle affiche n’est rien d’autre qu’une sorte d’œuvre d’art – ce qui n’engage nullement son auteur en termes de beauté – dont la principale vertu est d’être plus ou moins parfaitement inutile puisque ledit objet n’informe pas le moins du monde à propos de quoi que ce soit. Nous sommes donc ici en présence d’une création – n’ayons pas peur du mot ! – entrant dans la catégorie des arts plastiques alors que l’affiche appartient, elle, à celle des arts appliqués (à l’industrie, selon la terminologie originelle). En effet, les arts appliqués ont pour vocation de créer et produire des objets fonctionnels, ce qui n’est évidemment pas le cas de la Vénus de Milo ou des colonnes de Buren, quand bien même il est toujours possible de s’asseoir sur celles-ci.
Absolument hideuse, totalement insignifiante, l’œuvre d’art dépasse ce type de critères puisqu’elle n’a de comptes à rendre à personne. Ce qui n’est évidemment pas le cas d’une affiche ou d’un bidet à jet rotatif, lesquels ont pour fonction de servir, selon le cas, à informer ou à se nettoyer l’anus, et correspondent à un cahier des charges préalablement établi entre les deux parties (je ne parle pas ici du cul dont le cher Antoine Blondin soutenait qu’il était la chose la mieux partagée au monde).
L’affichiste, et plus généralement le graphiste, sont tenus de prendre en compte un certain nombre de contraintes car il a affaire à un commanditaire qui doit lui-même faire face à des exigences de format, de support, de coût dont il faut bien se soucier au moment de délivrer son message, fut-il bassement commercial voire d’une niaiserie incommensurable. S’il dispose d’un minimum de talent, l’affichiste, voire le graphiste, saura faire en sorte que l’objet promotionnel soit surprenant, étonnant, intrigant, et même possiblement beau, à condition toutefois qu’il atteigne son but qui est d’informer. Voilà pourquoi une affiche comporte dans la plupart des cas des informations écrites, hiérarchisées et… lisibles. Lorsque cet objectif n’est pas atteint on se trouve alors face à une image, d’un intérêt variable mais d’une inutilité absolue.
Ce que notre plumitif rétribué nous propose en illustration de son propos est précisément le contraire d’une affiche. Uniquement une image que l’on pourrait utiliser pour vanter absolument n’importe quoi, une lessive miracle, de nouveaux rideaux de douche ou une exposition des travaux d’élèves du lycée Pierre et Marie Curie de Bagnères-de-Bigorre. Outre ce caractère interchangeable de l’objet décoratif, une indispensable précision nous rassure sur sa finalité. Les prétendues affiches sont disponibles en séries limitées, à partir de 8 euros chez un jeune éditeur de mobilier et d’objets haut de gamme.
On voit par là combien il peut être tentant, pour des buts certes quelque peu mercantiles, d’abaisser son art jusqu’au niveau des arts appliqués, quitte à enrichir son inutilité d’un semblant de fonctionnalité.
novembre 2015

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Viens, Poupoule !

17 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Depuis quelques jours déjà l’humeur est au commentaire. Qu’il soit journaliste, chroniqueur, politicien au pouvoir ou en attente de la désormais inévitable alternance qui fait toute la fierté des démocraties, chacun y va du sien. On a beau n’être rien et compter pour moins que de la margarine, on a son avis sur le sujet. Pourquoi pas moi, me dis-je en chaussant mes lunettes.
En fin de semaine dernière, surtout depuis qu’elle est anglaise, rentrant du turbin l’ouvrier parisien dit à sa femme : Comme dessert j’te paie l’café concert, viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens ! Et les voilà partis applaudir le Félix Mayol du vingt et unième siècle au numéro cinquante du boulevard Voltaire, sans même se poser la question de savoir si ce vendredi treize est une opportunité favorable ou non. Un jour comme celui-là certaines personnes renâclent à passer sous une échelle appuyée contre un mur tandis que d’autres jouent au Loto tout l’argent du loyer alors que, précisément, on est tout juste à peine à la moitié du mois. Que l’on fête la Saint Brice n’incite pas davantage à s’interroger sur le caractère raisonnable d’une telle sortie, d’autant que les marchands de bonheur ont décidé depuis peu de sacrer le treize novembre Journée de la gentillesse.
Non loin de là, quelques individus que l’on pourrait croire désœuvrés décident de fêter ça, parce que la conjonction le mérite et que ça ne coûte presque rien de se montrer gentil, surtout un vendredi treize. ça s’arrose ! propose l’un d’eux en armant sa kalachnikov. Avec sa femme un brave agent ce soir rentrait gaiement quand tout à coup jugez un peu on entend des coups de feu, c’était messieurs les bons apaches pour se donner du panache qui s’envoyaient quelques pruneaux et jouaient du couteau. Le brave agent indulgent dit à sa femme tranquillement : viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens ! pourquoi les déranger, ça pourrait les fâcher, ah ! Viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens…
On voit par là combien les goûts des uns et des autres diffèrent et, dans son infinie sagesse, le poète ne nous a-t-il pas assuré qu’il faut de tout pour faire un monde. De tout, vraiment ? N’aurions-nous pas intérêt à nous défier de ceux qui croient savoir et l’affirment ?
Et puis, entre nous, est-ce que nous avons tous la même conception de la gentillesse ?
17 novembre 2015

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La victoire en chantant

11 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Depuis un an bientôt la liberté d’expression fait débat. C’est d’ailleurs la moindre des choses puisque le seul fait d’interdire qu’on en parle serait contrevenir à la liberté d’expression elle-même. Dès lors, quelques-uns s’interrogent sur l’opportunité qu’il y aurait pour un éditeur à rééditer un ouvrage signé d’un nom d’auteur devenu depuis fort célèbre dont on a souligné, depuis sa première publication française en 1934, le caractère quelque peu partisan lorsqu’il s’agit notamment de définir sans beaucoup de nuances qui est autorisé à vivre et qui ne l’est pas. Certes, toutes les opinions, convictions auraient, selon les plus tolérants d’entre nous, le droit le plus légitime de s’exprimer, au titre même de cette fameuse liberté d’expression que chacun, s’il se prétend un tant soit peu démocrate, défend âprement, surtout si ladite opinion coïncide d’idéale manière avec la sienne propre. On voit par là combien ledit auteur, aujourd’hui un peu oublié quand sa pensée remarquablement lui survit, peut trouver une seconde vie grâce aux talents et à la virtuosité d’hommes qui sauront maîtriser un discours en apparence plus courtois, quitte, le moment venu, à manier l’anathème en direction du bouc émissaire adéquat. Ces successeurs existent déjà, la plupart tiennent des propos admirablement étanches, parfois un mot semble leur échapper mais il semble seulement car tout est calibré afin que nul ne songe, par analogie, à l’inspirateur. On peut par exemple s’être fait élire chef d’État, éventuellement démocratiquement, et parler de nettoyer au karcher certains quartiers de son propre pays ou bien – c’était un autre celui-là – évoquer le bruit et l’odeur, toujours à propos d’une population particulière ; on peut, sans manifester quelque racisme que ce soit sinon à l’égard des pauvres, les traiter de sans-dents sans pour autant les envoyer au four à pizzas ; on peut aussi préférer aux mots les actes, autrement efficaces lorsqu’on n’a pas (encore que) liberté, égalité, fraternité pour devise inscrite au fronton de la plupart des édifices publics, encourant ainsi le risque de ne pas entrer dans l’histoire littéraire par la grâce d’un best-seller traduit dans le monde entier.
Rendre ce texte accessible à tout citoyen était déjà le souhait du maréchal Lyautey lors de sa première traduction en français et l’auteur lui-même tenait à ce qu’un exemplaire en fut offert comme cadeau de mariage à ses concitoyens lors de la cérémonie qui unissait le couple, à condition qu’il fût aryen, hétérosexuel et donc apte à se reproduire. Alors qu’il tombera l’an prochain dans le domaine public son éditeur français de 1938 vient d’annoncer qu’il en publierait prochainement une nouvelle traduction enrichie d’un appareil critique. Les plus ardents défenseurs de la liberté d’expression ne sauraient, en théorie, s’opposer à cette réédition, d’autant que tout ce qui est dissimulé, censuré, interdit acquiert un pouvoir de séduction dû notamment au mystère, un intérêt supplémentaire qui peut inciter le plus ou moins ignorant à aller y voir de plus près. Nombreux sont les historiens qui, en raison de son caractère dogmatique, comparent volontiers l’ouvrage au Coran, en oubliant d’ailleurs un peu vite de le comparer également à la Bible, la torah ou à n’importe quel machin du même acabit. Dès lors qu’il soutient un dogme, qu’il soit politique ou religieux, un écrit définit, parfois de manière quelque peu obscure, où se situent le bien et le mal. Le mal étant de préférence incarné dans le ou les dogmes concurrents, donc honnis.
Pourtant, peut-on parler de liberté d’expression à défendre lorsqu’il s’agit d’une doctrine visant à exterminer quiconque ne correspond pas exactement, ou même en gros, aux canons exposés par un auteur dont l’animosité est patente et les certitudes intangibles ? Certes, celui-là était exemplaire et ne se perdait pas en digressions hasardeuses ; sa prose, bien que mal foutue dit-on, était claire dans ses intentions et catégorique dans la mise en œuvre de son programme. D’autres s’en sont inspirés, sans toutefois mettre dans la plupart des cas noir sur blanc le projet qu’ils avaient en tête, l’improvisation ne leur causait nulle inquiétude, quand le sujet de la pièce vous inspire, la mise en scène, le talent des acteurs s’accommodent fort bien de quelques ajustements dont la finalité est, qu’on le veuille ou non, de faire en sorte que la représentation soit réussie. Mais, si le texte est là dans toute sa rigueur méthodologique c’en est fini des hésitations, des incertitudes et des initiatives personnelles susceptibles de contrarier la pensée de l’auteur et la bonne marche, fût-elle longue, de l’épopée. Quel besoin aurions-nous aujourd’hui de diffuser auprès du plus grand nombre les propos d’un homme dont nous avons fini par admettre, bon gré mal gré, qu’ils n’entendaient guère œuvrer en faveur de la solidarité entre les individus alors que nous disposons, en ce moment même, de penseurs vivants, mieux au fait de la réalité socio-économique de l’époque et qui ont su, déjà – ou enfin si l’on se réfère par exemple à Jacques Attali – instaurer et développer un système politique qui prévoit d’aboutir, assez rapidement si l’on considère le temps depuis longtemps perdu en ratiocinations stériles, à la disparition globale d’une espèce qui n’a que trop nuit à ma propre tranquillité d’esprit et ne cesse depuis maintenant bientôt quatre-vingts ans de saloper au quotidien ma béatitude.
novembre 2015

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On a beau dire…

5 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

On a beau dire et nous vanter l’été indien, il me semble plutôt que l’hiver s’est glissé sous la porte que je croyais pourtant bien close. Ce doit être la conséquence de mon grand âge, je serais moins sensible aux langueurs mordorées et humides de l’automne, moi qu’une haine têtue pousse chaque année à vomir l’été quand bien même il n’est plus, cette fois encore et à l’instant, que souvenir poisseux. Néanmoins, ne devrais-je pas plutôt me réjouir de ce froid qui vient et transforme, minute après minute, les arbres en squelettes pitoyables trônant au-dessus d’un parterre de feuilles mortes, pourries, que d’aucuns ramassent à la pelle on se demande bien pour en faire quoi ; ne devrais-je pas m’enthousiasmer secrètement d’une nécessaire hibernation, tellement bienvenue pour celui qui, installé devant sa page blanche, a cessé de transpirer à la seule idée de devoir remuer un doigt le long du clavier pour que s’inscrive un mot, puis un autre et toute une phrase au terme de quoi il posera un point éventuellement final, un instant satisfait. Car je n’ai cessé de le prétendre, la saison la plus favorable à l’écriture c’est bien l’hiver, lorsque, fenêtres fermées, nul vacarme forcément incongru ne parvient plus à s’insinuer sournoisement dans le seul but de saccager le silence sans lequel il est impossible de peser chaque mot afin d’en apprécier avec exactitude le poids véritable et sa capacité, son aptitude à s’accommoder de la présence du suivant, voire à la solliciter et s’en honorer.
C’est que les choses ont changé, en à peine trois jours le mois dernier. Certes, il convient de relativiser, vingt-sept exemplaires vendus de cette brassée de broutilles, je reconnais que c’est peu si l’on compare avec les chiffres obtenus par les vrais écrivains, lesquels ont des contrats qui les lient à leur éditeur, pas seulement financièrement, alors que moi, non. Ni financièrement, ni même autrement. Je suis en effet libre d’aller dès cet après-midi me faire publier chez l’une ou l’autre de ces prestigieuses maisons à qui l’on attribue, chaque année, à tour de rôle, les principaux prix littéraires sans quoi le moindre plumitif n’aurait aucune chance de passer à la télévision, mais je m’abstiendrai. La posture est digne, je l’admets, à ceci près toutefois que mon héroïsme s’avère insuffisant pour tenter d’entrer par la fenêtre là où l’on m’a claqué la porte au nez. Je n’ignore pas qu’ici comme ailleurs de telles pudeurs sont risibles et qu’il faut, plutôt deux fois qu’une, savoir se courber lorsque l’on veut placer sa marchandise auprès de clients qui en ont vu d’autres.
Vingt-sept c’est peu, certes certes, mais en termes de pourcentage ce n’est tout de même pas si minable que ça, on frôle les quarante pour cent du chiffre de tirage. Sans compter qu’il peut se trouver deux ou trois quidams désemparés, ou ayant carrément perdu tout sens des responsabilités, qui se précipitent dans l’unique librairie où mon livre est en vente et, par une sorte de hasard miraculeux, se jettent sur l’objet et innocemment l’achètent, ne serait-ce que pour ne pas ressortir les mains vides sous le regard intimidant, voire soupçonneux et donc culpabilisateur, du commerçant. En fin d’épisode, il n’est pas impossible d’atteindre, ou au moins de frôler, les cinquante pour cent quand les meilleurs chirurgiens atteignent plus que rarement un taux de réussite équivalent, et je passe pudiquement sur le score affligeant des oncologues. J’en connais – c’est une manière de dire car je ne fréquente guère ce genre d’individus à la vulgarité plus épaisse qu’un quadruple burger – qui sabrent le champagne pour moins que ça et se targuent d’être plus véloces en termes de mise bas que Frédéric Dard et Guy des Cars réunis, sans appartenir pour autant au corps médical.
Cinquante pour cent, je m’interroge. Songez donc un peu à ce qu’il en eût été si le tirage avait dépassé les soixante-huit-mille exemplaires… Je n’oserais plus sortir de chez moi sans être accompagné, des adorateurs – mais surtout des adoratrices – se pendraient à mon cou, se jetteraient à mes basques et me baiseraient les pieds… Fort heureusement – sachons opter pour l’hypocrisie qui réussit si bien aux célèbres – aucun, ni même aucune, de mes vingt-sept lecteurs (feignons d’ignorer les ingrates) n’a jugé nécessaire, que dis-je, indispensable, de souhaiter partager avec l’auteur son émoi un peu trouble en me disant combien il avait été bouleversé lors de la première lecture d’un tel ouvrage et l’était encore à l’instant, alors qu’il s’efforçait de songer à autre chose, comme par exemple cette marmite de choux de Bruxelles qui mijotent doucement sur la cuisinière, et quelle impatience l’habitait déjà à l’idée d’un désormais possible second volume d’une qualité au moins égale. Peut-être serait-il opportun que j’en parle avec mon éditeur…
Non, pas un mot, sachons demeurer digne. Vingt-sept lecteurs c’est vrai mais, quand même, presque cinquante pour cent !
novembre 2015

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Le génie de l’homme ne date pas d’hier

1 Septembre 2015 , Rédigé par JCD

Depuis qu’il a inventé la roue, un peu plus de cinq mille ans avant l’enregistrement de Catarineta tchi tchi par Tino Rossi dans les toilettes du théâtre Mogador, l’hominien moyen ne se sent plus pisser, ce qui lui crée quelque soucis depuis qu’il s’est mis à porter des chaussures vernies que l’urine oxyde. De la roue on débouche spontanément et dans un raccourci saisissant sur la brouette, sans qu’il faille pour autant en attribuer la trouvaille à un certain Pascal – mais plutôt à un quelconque cousin de Mao Zédong – Pascal donc qui était en vérité bien trop occupé à penser pour s’aller distraire en bricolant mollement dans son appentis une sorte de jouet avec lequel il aurait, bien en vain nous dit-on, tenté de séduire sa cousine qui était certes galbée comme une commode Louis XVI mais aussi bête que ses pieds, ce qui fait qu’elle n’entendait rien à la mécanique quantique sans laquelle, aujourd’hui encore, n’importe quel sous-lieutenant-colonel de l’armée de l’air est infoutu, même sévèrement vitaminé à l’aide de substances proscrites, de rattraper la berline de Léon Zitrone dans l’ascension du Tourmalet.
Une fois la brouette bien en mains – ici le pluriel s’impose sinon c’est quasiment impossible, ce qui tend à prouver que les Chinois, bien plus malins que Pascal, n’étaient pas manchots – l’hominien, mine de rien, se dit qu’avec deux roues l’outillage serait autrement performant. De deux on passe ensuite à quatre, sans même tenter le trois et sans toucher vingt mille francs, et c’est ainsi que naquit, par une terrible nuit d’hiver, la diligence qui reliait Sacramento à Hollywood où, précisément, Robert Mitchum s’employait à convaincre Ronald Reagan de plutôt changer de métier, ce que finit par accepter ce dernier sans nul dommage pour le cinéma. De la diligence où D’Artagnan culbutait allègrement Constance Bonacieux on enchaîne sans barguigner avec la Citroën Xsara Picasso Phase II destinée à concurrencer la Renault Mégane Scénic, Phase II elle aussi. On peut tout autant et mieux même y culbuter qui l’on souhaite tout en écoutant Michel Sardou, Michel Fugain, Michel Delpech, Michelle Dion, etc. Ce qui constitue un progrès non négligeable, d’autant que ce n’est même plus en option.
Dans le même temps d’ingénieux ingénieurs, chers à un joueur de trompinette défunt lui aussi, entreprenaient avec une audace incroyable ne n’utiliser la roue qu’en tant qu’accessoire, occasionnellement pour le décollage et l’atterrissage. Naturellement, il se trouve toujours, là comme ailleurs, un utilisateur facétieux qui opte, quelquefois au tout dernier moment, pour l’amerrissage, l’aneigissage voire l’alunissage mais on a vite dû constater que de sérieux progrès restent encore à faire dans ce domaine si particulier où, semble-t-il, la roue, inventée il y a un peu plus de cinq mille ans, il convient de le rappeler au moment des condoléances les plus officielles, s’avère parfois impuissante lorsqu’il s’agit de s’opposer à la volonté de Dieu dont le pouvoir est immense, vu qu’ils sont plusieurs à se partager les prérogatives, ce qui peut occasionnellement déboucher sur des mésententes, voire des rivalités s’exerçant le plus souvent au détriment du voyageur.
On voit par là, principalement si la fenêtre ouverte l’est demeurée et si l’observateur ne l’est pas totalement, on voit par là combien le fait que la roue soit, dans la plupart des cas, ronde demeure son principal atout. Des essais ont été tentés, sans succès véritable, avec des roues carrées, triangulaires ou octogonales mais, en règle générale les utilisateurs et plus encore les usagers payants dénonçaient l’inconfort engendré par un tel choix. En conclusion, il semble que la roue de forme circulaire ait encore de beaux jours devant elle et il nous faut remercier les Sumériens d’y avoir pensé avant nous alors qu’ils ignoraient à peu près tout de l’œuvre de Christine Angot, et croyaient, les sots, que la Terre était à peu près plate. Notons d’ailleurs à ce propos qu’Eratosthène n’était même pas né, alors Galilée et David Douillet j’te dis pas.
Naturellement, d’incorrigibles pessimistes, arguant de l’impasse scientifique dans laquelle nous voici désormais arrivés, se sont empressés de stigmatiser ce bel objet plus parfaitement rond que Jean Carmet lui-même rentrant de Bourgueil à Sèvres par une nuit sans lune après une dégustation de divers produits des coteaux de la Loire dont la toxicité n’est toujours pas prouvée. Certes, on a beaucoup glosé sur la circonférence de Genève en 1954 mais force est d’admettre que nul n’a depuis observé de modification spectaculaire et les Helvètes eux-mêmes reconnaissent qu’il n’y a pas le feu au lac. C’est assez dire à quel point nos plus éminents chercheurs n’en finissent pas de s’interroger sur la quadrature du cercle, en oublient de relever la tête et continuent d’ignorer que les poètes ont bel et bien disparu.
J’avoue que je n’en reviens pas.
août 2015

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Boulevard Auguste Blanqui

3 Août 2015 , Rédigé par JCD

Aujourd’hui, toutefois, cet aveuglement est doublé d’égoïsme ! Paris tombe en défaillance, il s’ennuie de ses habitudes perdues, de ses vivres rognés, de ses joies envolées. Il en a plus qu’assez du rôle de Strasbourg et ne tient pas à manger les rats de ses égouts. Voici quarante jours de carême. Revenons au carnaval. Votez donc, enfants de Sybaris, votez pour la défense nationale qui rendra la ville aux Prussiens, la viande à vos marmites, les chalands étrangers à vos magasins et à vos lupanars. La défense nationale n’a fabriqué ni fusils, ni canons, engins dangereux qui entretiennent la discorde. En revanche, elle a préparé les armistices qui apportent la paix. Donc, vivent la paix, la viande, les légumes, la musique, le trottoir et la bombance ! Jetons par-dessus bord la République, l’Alsace, la Lorraine, et même la France, si Bismarck le demande. Nous serons Prussiens, mais nous ne ferons plus la queue chez le boucher, et les laitières reviendront au coin des portes. Ô Dieu ! le lait ! La Patrie, l’univers pour une tasse de lait ! Et fusillez les brigands qui nous l’ôtent de la bouche. Ouvrez, ouvrez la porte à l’abondance. Qu’importe si l’infamie entre avec elle.
On vit de honte, on n’en meurt pas, a dit le poète. Le poète a bien dit.


Non, non, je vous devine tentés (le pluriel s’impose puisque vous serez peut-être cinq à me lire) d’attribuer ce propos à quelque socialiste soucieux de maintenir la nation qu’il dirige dans le noble giron de cette Europe encore toute frémissante puisque tout juste née avant-hier. Mais si le propos est bien celui d’un socialiste il date, hélas, de novembre 1870. Car le socialiste moderne, contemporain ne connaît pas la honte, ce qui est bien naturel puisqu’il est d’abord citoyen de l’Europe et qu’il assume avec fierté les choix que lui dictent le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission tout autant Européenne, c’est-à-dire la finance internationale approuvée et soutenue par le Bismarck du moment que nul n’ira contredire dès lors que c’est précisément à la France et à l’Allemagne que revient l’honneur et le privilège d’avoir accouché de cette Europe-là.
Certes, sur l’abondance il y aurait sans doute un peu à redire. C’est qu’elle n’est pas la même pour tout le monde dans cette Europe-là puisque, comme le notait en son temps Auguste Blanqui : La patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. En revanche, n’oublions surtout pas ce que nous devons à l’Europe… la paix, la fameuse paix tant vantée, tant annoncée, au nom de quoi tout est admissible, acceptable. Que nous ayons accepté sans broncher que pour la Paix — qui mérite bien une majuscule — de voir les Grecs et la Grèce assassinés est quand même un premier pas dans l’infamie, et les autres sont à venir. Et il n’est pas un homme politique (j’allais écrire un dirigeant, excusez du peu) qui l’ignore. L’Espagne, le Portugal, l’Italie suivront et, puisque quelques égards nous sont dus au titre de cofondateur de cette belle institution, nous fermerons la marche sans oublier de mettre la clef sous le paillasson. Sans effusion de sang, sans bruit ni fureur, puisque c’est pour la sauvegarde de la Paix.
Auguste Blanqui a passé trente-sept années de son existence en prison. On le surnommait L’Enfermé. Il ne les a pas toutes connues, celles de France et de Navarre, mais peu s’en faut. La dernière fut Clairvaux. Tandis que naissait la Commune de Paris et que le noble Adolphe Thiers (curieux, ce prénom, n’est-il pas ?) refusait sa libération. Blanqui fut de ceux qui pensaient qu’il ne peut y avoir de révolution sans violence et qu’il revient à un petit groupe d’individus de l’imposer par la force, le temps d’une nécessaire et temporaire dictature. On est certes là plus proche des anarchistes que des marxistes et on devine quel fossé le séparerait aujourd’hui de ces gestionnaires au vocabulaire onctueux pour qui seul compte la carrière et les avantages y afférents.
août 2015

Gustave Geffroy. Blanqui l’Enfermé. L’Amourier éditeur. 590 pages. 26,00 euros.

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Moltonel de Lotus

31 Juillet 2015 , Rédigé par JCD

Les seules fonctions dont l’homme néglige le plus souvent de tirer quelque satisfaction, voire un bien-être temporaire quand il n’est pas que momentané, sont de nature expulsive. Certes, l’intromission via l’orifice buccal d’une certaine quantité de nourriture et de boisson n’est pas à écarter dès lors qu’on parle de plaisir, le mot lui-même pouvant conduire à la pire goinfrerie, quand bien même l’appétit viendrait à manquer. Ingérer, avaler, absorber, déglutir, les termes sont nombreux pour dire le bonheur de qui se remplit quand celui-ci est tenaillé par la faim ou la soif. On étendra une telle aptitude aux activités à caractère plus ou moins cérébral lorsqu’il s’agit d’apporter à tel bipède ce qui nourrit l’esprit ou les sens plutôt que le corps. À l’inverse des plaisirs de la table, ceux que l’on rassemble sous le nom d’intellectuels n’entraînent pas systématiquement et consécutivement un besoin d’expulsion. Sauf chez le crétin congénital ou par acquisition, le piéton ordinaire tend à conserver, parfois fort longtemps si le cancer lui en laisse le loisir, les sédiments de ce que les employés du ministère concerné nomment la culture. Parfois il se déprend d’un amour de jeunesse au profit d’une passion inattendue, mais généralement dans ce domaine les acquis durent davantage que ceux que l’on dit sociaux car le temps se charge de faire le tri entre la nouveauté du jour et les meubles Lévitan qui sont garantis pour longtemps. En revanche et dans la plupart des cas, le corps s’empresse de ne conserver que l’essentiel mais grande est la tentation de stocker en prévision d’on ne sait quelle troisième guerre mondiale alors que, paradoxalement, expulser dépasse, et de loin, la jouissance qu’il y aura eu à engloutir. On peut bien entendu entreprendre de gaver n’importe quel individu, ainsi que nous avons coutume de procéder avec les oies et les canards. Si le but recherché est d’amuser un certain nombre de spectateurs, la prudence – qui est à la sagesse ce que la marche à pied sur le côté gauche d’une route de campagne est au choix de ne jamais sortir de chez soi – invite à prévoir pour cloison une vitre blindée d’une épaisseur de dix millimètres afin qu’en cas d’explosion nul débris ne vienne endommager physiquement les doux enfants toujours friands de spectacles de ce genre. En effet, si l’accumulation de flatuosités s’évacue couramment par le biais de vents ou de rots plus ou moins sonores mais généralement odorants, une concentration importante de nourriture non encore transférée de l’estomac vers les intestins peut tout à fait générer une déflagration pestilentielle d’une telle puissance que les tissus humains s’avèrent incapables d’y résister. Tandis que l’individu ayant choisi pour règle de vie la tempérance saura se montrer discret dans les exhalaisons de son propre corps. Il s’absente un instant jusqu’en un lieu adéquat, s’efforçant ainsi de ne point incommoder son entourage tout en expulsant son trop-plein, si modeste soit-il, avec un réel bonheur dont il est possible d’observer les effets de délivrance dans la sérénité qui envahit et apaise progressivement ses traits jusque là visiblement congestionnés. On remarquera une satisfaction analogue chez l’artiste, l’auteur ou le musicien, aussi médiocres soient-ils et peut-être même s’ils le sont au-delà de toute espérance, lorsqu’ils ont pareillement régurgité le résultat d’un excédent de créativité dont ils sont bien les seuls à se montrer soulagés.
On voit par là combien peut nous sembler parfois abusif l’intérêt que d’aucuns semblent porter aux aliments dont ils se nourrissent tout autant qu’à la consistance de leurs excréments, au point, hélas fort souvent, de les exposer aux regards poliment extasiés d’un public qui n’en demandait pas tant. D’autres font dans la littérature ou dans ce qu’ils nomment musique et ils en mettent partout, eux aussi.
Moltonel de Lotus la plupart du temps fait défaut.
juillet 2015

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