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Soit dit en passant

Articles récents

Ça ne peut pas durer indéfiniment

24 Juin 2016 , Rédigé par JCD


Nous vivons une époque formidable, se plaît à souligner à tout propos en ricanant un de mes collègues de bureau lorsque nous attaquons notre troisième bouteille de blanc d’Oingt, tandis que les grenouilles entreprennent depuis leur marécage de commenter la situation politique du moment et que la fraîcheur de cette fin d’après-midi justifie à elle seule que l’on se repose un instant des premières chaleurs de ce mois de juin qui n’annonce rien de bon pour les temps à venir.
Quitte à l’estimer formidable cette foutue époque, allons-y, ne lésinons point sur l’épithète et osons l’exceptionnel. Car elle est en vérité unique et il serait prétentieux de prétendre surpasser semblable performance. J’admets qu’il y eut jadis des moments paroxystiques difficilement égalables mais qui avaient pour eux l’excuse de la guerre et il est incontestable que dans ce secteur d’activités particulières nous avons su nous montrer exemplaires et brillamment compétitifs, quitte à traverser océans et continents à seule fin de démontrer aux obtus de toutes sortes plus ou moins joliment bigarrés qu’à notre palmarès figurait quand même la plus célèbre qui dura rien moins que cent ans. C’est dire combien nous fûmes opiniâtres alors même que tout restait à faire en matière d’innovation technologique puisque Serge Dassault n’était même pas encore né.
Renonçons toutefois à nous réfugier dans l’histoire au pittoresque rassis et intéressons-nous de plus près à ce temps présent qui nous file entre les doigts pour mieux se transformer en passé sans que nous n’ayons eu le loisir d’en découvrir toutes les beautés souvent cachées. Et elles sont sans nul doute considérables, sans même anticiper sur les catastrophes que l’on nous prépare. Rien que ces jours-ci il y aurait largement matière à nous réjouir de n’avoir pas opté volontairement pour la nationalité française alors même qu’il n’y a plus guère d’avantages à appartenir à la même patrie qui fit se rencontrer André Frossard et Dieu, mais je pourrais bien sûr dénoncer d’autres sommités de moindre ou égale importance qui se targuent de fréquentations pareillement excentriques. Certes, n’avoir pas opté volontairement ne nous dédouane nullement d’être néanmoins assimilé à n’importe quel imbécile bruyamment adorateur de nos télégéniques pousseurs de baballe qui font la fierté de chaque instituteur laïc interrogeant ses morveux du cours élémentaire sur les grands hommes de ce pays qui vit naître Michel Sardou. Patrice et Mario symbolisant plutôt le siècle précédant.
Réjouissons-nous donc de pouvoir vivre cette époque à peine épique sous le règne en quelque sorte œcuménique d’un monarque se disant socialiste qui, certes, ne sera pas parvenu à nous faire oublier Léon Blum mais dont les ambitions sont en revanche nettement plus modestes puisque conformes à ses obligations d’allégeance. Il y a d’ailleurs un immense mérite à suivre un programme diamétralement opposé aux engagements avancés afin d’être démocratiquement élu et c’est là une sorte d’innovation, élaborée et conduite avec le succès que l’on sait sans que la population goulûment anesthésiée y trouvât beaucoup à redire. Bien entendu, l’abolition de la peine de mort n’est sans doute pas étrangère à l’apparente sérénité dudit monarque, convaincu qu’il est de jouir d’une sorte d’impunité due à sa trompeuse bonhomie qui n’est pas sans évoquer Louis le seizième, dont la toute fin de règne ne fut pas exempte de radicalité.
Gobergeons-nous dans la modernité qui nous est offerte pour presque rien, en prime pourrait-on dire, et admirons la fulgurante audace architecturale de ces zones commerciales vers où filent des milliers de kilomètres d’autoroutes saccageant les derniers restes de prairies pour que s’épanouissent les dortoirs modulaires qu’illumine parfois et même souvent la lueur bleuâtre du rectangle cathodique déversant la culture jusque chez les plus déshérités des électeurs, finalement désabusés. Un beau jour (!) celui-ci zigouille méthodiquement sa petite famille et s’achève sans regrets comme on éteint la lumière avant de sortir, pour lutter contre le gaspillage. En se disant peut-être qu’il eût été dommage de manquer ça.
juin 2016

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Dali lui-même se prétendait génie, c’est assez dire !

7 Juin 2016 , Rédigé par JCD

S’il est une constatation hélas bien amère, particulièrement en ces temps que l’on dit follement créatifs, c’est bien celle qui s’est imposée à moi concernant les maigres probabilités que je fusse dans un plus ou moins proche avenir déclaré et reconnu appartenir à la corporation des génies. J’observe pourtant que le nombre de ces bienheureux ne cesse de croître et d’embellir au fil des jours sans que, le plus souvent, l’évidence de cette qualification ne saute aux yeux. En tout cas pas aux miens. En vérité, ce n’est pas le fait de n’en être point un qui m’afflige, ni a fortiori celui de me voir consacré seul et unique génie de ce siècle, acceptant ainsi que l’on fit l’impasse sur mon éviction lors du précédent, dès lors que le vingtième peut légitimement s’enorgueillir d’un impressionnant catalogue de génies en tous genres dont on chercherait en vain l’équivalent, même modeste, dans l’actuel annuaire professionnel édité par le ministère de la Culture. Car j’entends limiter mes recherches à ce seul secteur, écartant d’office les prétendus génies ayant fait carrière dans l’industrie, la finance, voire dans la politique ou le domaine scientifique. Pourquoi pas dans le sport, l’armée ou la police si l’on tient à tout prix à discréditer l’appellation. Efforçons-nous de demeurer sérieux lorsqu’il s’agit de déterminer avec un minimum d’objectivité qui pourrait mériter de son vivant le titre de génie – car l’usage longtemps voulut que l’on privilégiât pour cet emploi des cadavres bien froids dont on espérait qu’ainsi confits ils ne vinssent point posthumément réclamer honneurs et émoluments possiblement exorbitants avec effet rétroactif.
Génie n’est pas une option à la portée du premier venu. On peut certes se prétendre tel mais la reconnaissance n’en est alors que confidentielle et l’emploi du titre généralement limité au seul prétendant lui-même. Critiques spécialisés se gardent bien d’ailleurs d’y faire référence, choisissant d’écarter l’œuvre d’un semblable minus – la principale tare du minus est d’être inconnu de tous, sauf peut-être de ses parents qui persistent à s’imaginer qu’il sera un jour chef de service au centre des impôts de Bourg-la-Reine – minus donc qu’il est préférable d’ignorer quand l’élite intellectuelle a déjà fait ses choix et sacré les vainqueurs de la compétition. Voilà pourquoi mes chances sont bien minces quand les génies d’aujourd’hui sont parfois encore enduits d’acné tandis qu’ils interprètent à la TSF le titre phare de leur dernier album qui s’est déjà vendu à six millions d’exemplaires, hors Îles Caïmans. D’aucuns décident de dédier les conséquences de leur anormalité créatrice à l’humanité tout entière : ils seront architectes, écrivains, cinéastes, dramaturges, plasticiens ou plus rarement compositeurs de musique de films pour Claude Lelouch et produiront des œuvres dont on saluera l’audace, l’originalité puisque, en tant que génies, ils offrent au monde entier ce dont nul autre avant eux n’avait eu seulement l’idée. Bien sûr que la performance est remarquable mais ce qui est plus sidérant encore c’est qu’ils aient la capacité proprement surhumaine, voire inhumaine, de rééditer l’exploit autant de fois que nécessaire afin que nul n’en ignore et puisse en jouir à son tour, quand bien même le nul en question serait épépineur de tomates dans la banlieue d’Oulan-Bator. Certains spécialistes internationaux du remix sont désormais en capacité de ridiculiser un type comme ce vieux ringard de Wolfgang-Amadeus – dont les modestes quarante et une symphonies prêtent hélas à sourire – en fournissant sans barguigner et en moins de quarante-huit heures un matériel sonore susceptible d’enrichir en continu l’ambiance commerçante de tous les super et hypermarchés d’Europe, à l’exception toutefois de la Grèce qui n’en a plus les moyens économiques, bien que ce soit réglable en cent-trente-six mensualités. Le génie, porté à un tel point d’incandescence, me laisse coi.
Quel auteur, fut-il romancier, s’en irait de nos jours suer sang et eau au motif qu’il est tenu par contrat de fournir dans les délais requis son chef-d’œuvre annuel ? Seul le génie peut se confronter à semblable gageure et l’exploit est d’autant plus admirable que le résultat sera conforme aux exigences du marché, et donc à celles supposées de cet imbécile de lecteur : intrigue classique et simple, exotisme nécessaire et une pointe d’érotisme de bon aloi, phrases courtes, sujet-verbe-complément, fin qui laisse deviner une possible suite si le premier se vend bien. Le génie peut être décrété par et réservé à une élite, mais il peut tout à fait s’avérer populaire, il suffit de le décider au préalable, dans tous les cas de figure ceux qui encaisseront les dividendes sont les mêmes.
On peut être un génie ou avoir du génie. Dans le second cas il s’agit d’une manifestation occasionnelle et le caractère restrictif appliqué au verbe avoir tend à relativiser l’ampleur du génie alors qu’être un génie suppose une globalité que l’on pourrait supposer intemporelle. À jamais définitive quoique soumise aux aléas de la mode, comme ne cessent de le constater nombre de nos créateurs contemporains. Peut-être est-ce là que se situe la différence entre Rembrandt, Van Gogh ou Picasso et Courrèges (je me garde ici d’établir une quelconque comparaison entre les trois artistes cités et l’un, quelconque lui aussi, de ces plasticiens que l’on nous dit être les génies de ce siècle dans la spécialité qui est la leur et qu’il serait indécent, voire désobligeant, de nommer).
Tant pis, je renonce à concourir, d’autres se donnent un tel mal de chien qui méritent bien de gagner. Et puis, lorsqu’on voit ce qu’on voit et qu’on sait ce qu’on sait…
juin 2016

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Mourir ? Plutôt crever !

7 Mai 2016 , Rédigé par JCD

Il est quand même pour le moins singulier que la mort d’un vieux pote soit quelque chose d’insupportable alors que celle toujours tant espérée d’un certain nombre d’ordures risque fort de déclencher en moi comme un énorme soupir de soulagement et m’incite à reprendre deux fois des courgettes, alors qu’en temps ordinaire…
Je parle d’un vieux pote parce que, entre nous, une espèce de pudeur nous interdisait d’user à tout bout de champ du mot ami. Alors que nous aurions eu le droit légitime de le faire sans timidité au bout de quarante-sept ans, ce qui d’ailleurs m’autorise à parler de vieux pote puisqu’il était, en fin de compte, à peine plus âgé que moi, neuf ans à tout casser.
Je l’ai connu en 1969 alors qu’il habitait encore rue du Mont-Cenis, à deux pas de la place du Tertre, sur la recommandation d’un professeur de gravure litho à Estienne, l’illustre René Paris dont la réplique célèbre aura épanoui plus d’un de ses élèves : T’es comme mes couilles, toi, toujours entre mes jambes ! Il m’offrit alors de travailler avec lui sur un projet graphique pour une société algérienne de transports aériens, ce qui me permit de décider d’acheter une semi-ruine en Haute-Provence où j’avais auparavant un peu traîné mes caisses de livres et de disques. Avant de m’entraîner avec Françoise pour une année dans l’aventure de la Sonatrach, département design graphique et industriel non loin d’Oran. Puis il y eut La Maison close à Parmain, le quai de l’Oise dans le dix-neuvième, et Noisy-le-Sec, pour finir.
Outre le boulot de graphiste, l’amour des chats, du jazz et de quelques auteurs comme, entre autres, Marcel Aymé, Prévert et Céline, nous avons partagé quelques bonnes bouteilles, de vin et de whisky, qui m’obligèrent sans violence aucune à dormir sur place. Je me souviens de cette fois où, pour une raison qu’aujourd’hui j’ignore, je décidai de rentrer du quai de l’Oise à Montparnasse dans le frais matin. Ce fut pour le moins pittoresque.
J’ai choisi hier soir de relire ce livre de Cavanna, Stop-Crève, recueil de ses chroniques publiées dans Hara-Kiri Hebdo puis Charlie Hebdo et consacrées à ce sujet obsessionnel, le refus de mourir. Sa conviction, dans les années soixante-dix, ne l’a pas empêché d’y passer comme les autres, pas davantage que mon pote qui, tout récemment, en avait fait sa seule certitude. Bien sûr, il a continué jusqu’au bout à vouloir que les choses changent dans cette existence aujourd’hui complètement gangrenée par l’appât du gain et du pouvoir pour le seul profit d’une oligarchie d’immondes salopards. Peut-être se forçait-il, ces derniers temps, à croire que les nuitdeboutistes allaient parvenir à faire en sorte que les innombrables aient enfin le dernier mot contre les mensonges et les diktats d’une minorité d’escrocs professionnels, lui qui me traitait en riant d’incorrigible pessimiste.
Finalement, il a perdu, comme les autres. Raison de plus, Bob, pour que je t’aime…
Mai 2016

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Impossible de laisser cet endroit aussi propre que nous eussions aimé le trouver en entrant

20 Avril 2016 , Rédigé par JCD


Je suis d’un naturel plutôt accommodant, à tel point que lorsque je suis invité quelque part où est déjà présent un individu que je vais détester dans le premier quart d’heure, je reste néanmoins, par politesse. Si la personne, indubitablement de sexe féminin, qui semble l’accompagner se révèle instantanément d’une troublante beauté ma haine pour lui ne fait que grandir, mais j’en déduis très vite la tragique frivolité qui aura poussée l’infortunée à partager l’existence d’un tel crétin. Soucieux de m’épargner autant que possible ce type de consternation j’ai pour principe de refuser toute proposition qui risquerait de m’entraîner dans un traquenard dont je ne pourrais m’échapper qu’en exigeant que l’invitant me raccompagnât sans perdre une seconde jusque chez moi où m’attend le silence complice. Certes, je ne puis ignorer le babillage la plupart du temps insipide de mon convoyeur, sans parler des mésaventures auxquelles je m’expose dès lors que la vigilance du conducteur est des plus douteuse en raison même de la difficulté où il se trouve de mener de front deux activités totalement incompatibles : réfléchir et conduire. J’admets volontiers l’incongruité du terme réfléchir dès lors qu’il s’agit essentiellement d’aligner banalités et lieux communs, mais je me suis défini dès l’entrée comme une personne exceptionnellement accommodante, voire affable. Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il serait de beaucoup préférable d’utiliser les services d’une chauffeur dont c’est le métier et d’éviter ainsi d’occuper stupidement la place du mort, d’autant que les candidats à cette apothéose ne manquent pas.
Autrement, que dire d’autre qui ne me porte durablement (?) préjudice, ne fut-ce qu’auprès des imbéciles et des salauds, mais que reste-t-il d’autre ? Répéter que je vomis, quitte à m’en irriter l’œsophage et me souiller la bouche, toutes les religions sans aucune exception et tous ces culs-bénits qui vont avec dans le seul but de fanatiser jusqu’à plus soif ni faim des générations d’idiots crédules ; qu’empruntant sans vergogne à Aragon, j’ai bien l’honneur, chez moi, dans ce livre, à cette place, de dire que, très consciemment, je conchie l’armée française dans sa totalité et, ajouterai-je, tout ce qui porte uniforme, s’arme de grenades, de matraques, de fusils et blesse, éborgne, tue au nom de l’ordre républicain sur lequel, sans votre permission, je me plais à cracher ; que je dégueule sur ces montagnes de fric déjà sale que se sont appropriés définitivement les mafiosis de la phynance sur quoi concomitamment je dégueule ce qui me reste encore de dégoût et de glaires en prenant grand soin d’asperger généreusement, pataugeant dans ce cloaque, les serviteurs d’état corrompus, complices et profiteurs diplômés, décorés, redorés, souteneurs de leurs épouses patrimoniales. Est-il bien nécessaire, ni même utile, d’ajouter à ce conglomérat d’ordures et de débiles mentaux ces milliardaires en short qui gagnent leur vie avec leurs pieds, leurs poings ou leur cul pour que jouissent bruyamment des hordes d’atrophiés du cortex cérébral ; n’est-il pas préférable de s’efforcer d’ignorer ce magma où tentent encore de faire parler d’eux quelques prétendus philosophes, artistes, écrivains, cinéastes tous plus grotesques les uns que les autres dont la médiocrité s’étale et se répand à la une de médias aux mains de crapules pour qui toutes les opinions se valent et le prouvent par tous les temps et sous tous les régimes ; n’est-il pas venu le moment où il faut oublier toute cette saleté puante, tout ce vacarme, fermer les portes et tirer le volets, puis cesser à jamais de s’imaginer capable de troubler, d’émouvoir un seul de ces homuncules bernés dès la naissance, abdiquer enfin toute espèce de prétention et, pour finir le moins salement possible, renoncer et se taire, comme le font les bêtes qui pressentent qu’il est tard maintenant, trop tard.
Ma tolérance à ses limites mais s’épargner est quelquefois reposant, surtout quand l’avenir est visible à l’œil nu. Et puis que dire encore qui ne soit redondance et complaisance un peu merdeuse lorsqu’on aimerait juste tirer la chasse et que tout disparaisse dans les profondeurs d’un égout gigantesque où quelques bulles seulement s’en viendraient crever en surface, libérant des flatuosités odorantes.
Juste mes salutations aux baigneurs !
avril 2016

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Lorsqu’il s’agit d’évasion sachons demeurer évasif

18 Avril 2016 , Rédigé par JCD


L’admirable Cioran affirmait que le français est l’idiome idéal pour traduire délicatement des sentiments équivoques. Il arrive que certains d’entre eux échappent à l’équivoque et s’avèrent carrément détestables, voire puissamment dégoûtants. J’ignore si d’autres langues possèdent davantage de talent pour énoncer de manière plus ambiguë encore des actions relevant de l’escroquerie. Lorsqu’un prisonnier de guerre parvient à s’évader des geôles de l’ennemi il bénéficie, sauf de la part de ses geôliers, d’un louable sentiment de fierté, d’admiration. Songeons au comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas dont l’évasion mérite toute la reconnaissance du lecteur. Si le fugitif a quelques crimes à se reprocher l’enthousiasme en sa faveur est le plus souvent moindre mais, en règle générale l’évadé jouit du préjugé favorable que nous sommes tentés d’accorder à quiconque s’efforce de reconquérir sa liberté.
C’est sans nul doute cette noble et belle notion de liberté qui a conduit de très honorables libéraux à se passionner pour l’évasion fiscale car il va de soi que le concept selon lequel l’impôt doit être juste et équitable est une idée de gauche que tout individu un tant soit peu fortuné se doit de vigoureusement combattre, notamment en s’ingéniant à utiliser tous les moyens pour y échapper. Voilà pourquoi les monarques financiers modernes, aidés en cela par leurs complices politiques, ont inventé la fuite de leurs capitaux à l’étranger afin de soustraire au fisc des revenus imposables sans transgresser la lettre de la loi (dixit Le Robert). Car, et c’est là où la connivence avec le pouvoir exécutif est plus que nécessaire, l’astuce réside dans la toute fin de la citation qui légalise cette opération pourtant bien peu démocratique. Certes, il se trouvera naturellement des esprits mal intentionnés qui emploieront les termes honteux de fraude fiscale, dont on ne peut nier la très condamnable illégalité. Il suffira dès lors de privilégier l’expression optimisation fiscale pour que disparaisse toute notion apparente de culpabilité.
Observons par exemple l’État français, propriétaire de Nexter Systems, entreprise leader dans le secteur de la défense terrestre (dont on peut s’étonner qu’elle ne soit pas encore privatisée), qui décide de fusionner à des fins de consolidation avec KMW, concurrent allemand. Où donc ce nouveau groupe installera-t-il son siège social ? En France ou en Allemagne ? Et pourquoi pas plutôt en Hollande puisque, en toute légalité, l’évasion fiscale l’y autorise. Certes certes, les impôts générés jusque là par les bénéfices des deux sociétés qui contribuaient aux recettes financières de ces deux pays iront désormais essentiellement en Hollande – où peut-être leur taux est moindre –, on peut donc légitimement s’interroger sur la finalité d’une telle opération et supposer qu’il s’agit là en quelque sorte d’un acte de haute trahison à l’égard des deux populations ainsi flouées.
On voit ici combien cette idée possiblement gauchiste qui prônerait que l’on répartît l’impôt en fonction des revenus ne saurait convenir à l’éthique d’hommes et de femmes dont le souci essentiel est quand même d’en mettre un maximum à gauche, que ce soit à Panama, aux Îles Caïmans, à Jersey ou Guernesey, aux Bermudes (dont la superficie totale est de cinquante-quatre kilomètres carrés et le PIB d’un peu plus de cinq milliards de dollars) ou ailleurs, pourvu que ce soit éminemment profitable. D’aucuns s’émeuvent de l’existence de telles pratiques et semblent même la découvrir, s’étonnant de la complaisance d’un président et de ses affidés qui se réclamaient il y a tout juste quatre ans, le temps d’une élection, du socialisme. Dès les toutes premières pages de son livre People Who Knock on the Door/Ces gens qui frappent à la porte, Patricia Highsmith évoque la philosophie du père de son héros pour qui un travail acharné et une épargne scrupuleuse, associés à l’évasion fiscale et aux plans de retraite non imposables, payaient. Paru en 1983, l’ouvrage tendrait à accréditer l’idée selon laquelle l’évasion fiscale ne date pas d’hier. Sans doute nous faudrait-il remonter jusqu’en 1914, époque de la création de l’impôt sur le revenu en France – les Anglais l’adoptèrent dès 1842 – après qu’il fut voté par la Chambre des députés cinq ans auparavant et bloqué par le Sénat conservateur. Les contribuables de droite dénoncèrent l’inquisition fiscale dont ils étaient les principales victimes et il est fort compréhensible que les banques aient su faire preuve d’imagination afin que tout ce bon argent amassé chaque jour de chaque année ne fut point éparpillé de manière souvent scandaleuse en éducation et soins médicaux dont les masses n’ont nul besoin pour survivre. Ainsi naquit l’évasion fiscale.
avril 2016

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Épître aux hommes de progrès

2 Avril 2016 , Rédigé par JCD


Certes certes, les temps actuels ne sont plus à l’écriture. L’homme du vingt et unième siècle téléphone, il envoie des Short Message Service – d’aucuns usent encore du terme totalement démodé de texto – ou, s’il est un rien rétrograde, tape sur le clavier de son ordinateur un mail à destination de celui ou celle qu’il souhaite convaincre, en plus de cent soixante caractères, de partager avec lui le visionnage de l’incontournable nanard attribué à l’un ou l’autre de ces tâcherons capables de fabriquer un produit conforme à l’attente du consommateur telle que définie par un cénacle d’épiciers incultes. L’homme du vingt et unième siècle désormais n’écrit plus pour donner de ses nouvelles ou en prendre et la Poste elle-même n’édite plus de timbres que pour un noyau rabougri de philatélistes rancis. Et maniaques.
Est-ce là raison suffisante pour traiter par dessus ou dessous la jambe les derniers survivants de l’art épistolaire ? Cela suffit-il à justifier le mépris dans lequel on nous tient, nous autres plumitifs qui goûtons au plaisir ineffable que suscite en nous l’improbable passage du facteur et l’hypothétique arrivée d’une missive répondant aux questions que justement nous nous posions quant à l’imminence du printemps ou la flambée des cours du chou de Bruxelles consécutive à la radicalisation d’une partie populaire de la population en faveur de la lessiveuse de moules-frites dans les cantines scolaires. Car enfin ne méritons-nous pas la reconnaissance émue de toute une corporation, et réciproquement, qui, hier encore, sillonnait rues, routes et chemins, par les temps les plus incléments, afin que tout individu, fut-il monarchiste attardé ou nostalgique balladurien – la nuance est certes fort subtile –, n’ignorât rien de l’évolution du fibrome de la reine mère ou de la mise en service de la bascule à obèses dans le hall de l’hypermarché situé à la sortie nord de Montpon-Ménestérol. Que des informations de toute première importance fassent la une de notre quotidien local, nous n’en disconviendrons point, mais la vie ordinaire s’enrichit volontiers de ces multiples petits ragots sans lesquels l’apéro de onze heures n’est bien souvent que désespérance un peu rance. C’est dans ces instants du plus funeste abandon qu’il est nécessaire de pouvoir compter sur le passage du préposé et sa distribution de messages personnels qui, parfois, nous aident à supporter la défaite de Guingamp au stade même du Roudourou et la terrible mélancolie de certains soirs d’automne quand la Denise entonne la chanson des blés d’or en patois berrichon. Il y a maintenant lurette que nos facteurs, jusques en nos contrées provinciales, n’exécutent plus leur tournée à pied ni même à bicyclette, c’est qu’il leur faut faire fissa et ne plus passer leur temps en bavardages et autres coups de l’étrier. Il se doivent d’être compétitifs et soucieux de la performance. Néanmoins…
Oui, néanmoins, comment se fait-il donc qu’un courrier adressé à son destinataire au mois d’octobre me revint un mois plus tard orné d’un étiquette adhésive m’informant que ledit destinataire n’habitait plus à l’adresse indiquée alors qu’il n’a jamais changé de domicile depuis plus de trente ans ? Ce facteur-là est-il analphabète ou sérieusement affecté par des problèmes de vue, à moins qu’il n’ait opté pour un service minimum afin d’être scrupuleusement dans les temps ? Où donc s’en vont finir leurs jours ces courriers dont l’expéditeur a omis d’indiquer sa propre adresse pour l’indispensable retour à l’envoyeur ? De quelles dimensions sont les poubelles installées dans chaque bureau de poste et prévues à cet effet ? Car ma modestie naturelle m’incline à penser que je ne suis pas la seule et unique victime de semblables agissements.
Dans un de ses livres André Blanchard cite le cas de cette lettre postée à Rouen vers onze heures du matin et distribuée à son destinataire parisien dans la soirée de cette même journée. On croit rêver. Reconnaissons toutefois que les faits sont rapportés par Gustave Flaubert dans sa correspondance et qu’en de tels temps anciens la transmission immédiate d’une information par mail n’avait pas encore été inventée, ni même le TGV et les avions supersoniques. C’est dire combien cette entreprise publique devenue société anonyme en 2010, alors que nous n’étions qu’au tout début du dix-neuvième siècle et que la Poste n’était même pas encore une banque, mettait un point d’honneur à acheminer jusqu’à leurs destinataires et dans les meilleurs délais les messages qui lui étaient remis à cet effet.
Une pensée particulière pour Jules Mougin dont j’ai découvert les livres grâce à Robert Morel, facteur-poète dans le Maine-et-Loire, antimilitariste ami de Giono, Calaferte, Chaissac et Dubuffet, qui s’en est venu mourir à Rognes en 2010 à l’âge de 98 ans. Et puis, maintenant que nous vivons les temps modernes et que les facteurs sont chronométrés, demeure à jamais celui inventé par Tati en 1948. Vision nostalgique, voire passéiste, que dénonceront les pragmatiques libéraux-fascistes se réclamant de la fameuse ouverture à une concurrence libre et non-faussée qui devrait permettre à n’importe quelle entreprise – européenne pour commencer, dont le siège social pourrait être par exemple à Vilnius en Lithuanie, et aux Îles Caïmans pour la partie financière – de se charger de l’expédition-distribution de cette missive que je me propose d’adresser à ce destinataire domicilié à six kilomètres de chez moi en empruntant la départementale 16.
Jour de fête relève désormais bel et bien de l’histoire ancienne.
avril 2016

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Interrogation écrite

12 Mars 2016 , Rédigé par JCD

Après avoir fondé il y a peu de temps le groupuscule nommé non sans fierté Les Intolérants je me disais qu’allaient pleuvoir à l’endroit de mon auguste face les crachats filandreux de tous les intègres tolérants qu’outre tant d’insolence et convaincus, plutôt deux fois qu’une, que ce n’est pas bien du tout de pareillement conchier autrui quand eux-mêmes s’imaginent plus bienveillants que la pauvre Térésa, voire sa mère ou sa sœur.
En vérité j’hésite : bien que je ne m’adresse probablement qu’à d’ignobles lâches redoutant de se voir conspués à leur juste tour, à moins qu’ils ne fussent beaucoup plus intolérants qu’ils l’affirment, ce qui serait le comble de l’ignominie sur quoi je m’empresse d’aller vomir au trou profond de la cuvette de porcelaine plus ou moins immaculée ornée d’un portrait très ressemblant de Tenzin Gyatso sur lequel par ailleurs, mais jamais simultanément parce que c’est physiologiquement impossible, je me plais à déféquer les jours de grande allégresse intestinale.
Les tolérants m’ennuient ou m’affligent et à certains moments m’offusquent. Comment peut-on ainsi accepter que vivent ou survivent d’impassibles crétins à deux pas de là où prospèrent d’impavides crapules dont la descendance n’aspire qu’à surpasser ses géniteurs dans l’exercice des saloperies les plus immondes ; comment peut-on consentir à partager l’air vicié qu’empuantissent encore davantage de leurs putrides émissions gazeuses tous ces bavards incontinents dont l’élimination intra-utérine nous eût épargné l’infecte diarrhée verbale, avec ou sans accompagnement mélodique ou prétendu tel ; comment peut-on autoriser, voire encourager la procréation entre individus dont les pères et les mères étaient déjà coupables de les avoir conçus alors qu’existaient depuis lurette le préservatif et l’interruption possiblement accidentelle mais opportune de grossesse ; comment peut-on favoriser la conception, le développement de futurs criminels dont on savait bien assez tôt qu’ils ambitionnaient de devenir architectes dans le seul but de venger par la terreur et dans l’abomination la temporaire défaite du nazisme ; comment peut-on encore, aujourd’hui même, gaspiller quantités d’argent considérables en soins médicaux alors que Monsanto & Bayer and Co ne cessent de faire progrès stupéfiants et profits faramineux ; comment peut-on déclarer que l’on a confiance en la justice de son pays quand ce sont les escrocs les plus performants et leurs complices qui sont à la tête des nations et en dictent les lois ; comment peut-on s’indigner de ce qu’ici ou là on exécute ou massacre femmes et enfants, occasionnellement des hommes, pour le plaisir fugitif et quelque peu mesquin d’atrophiés du bulbe que la corrida ou le safari n’excite plus guère ; comment peut-on péter de bonheur en découvrant le bénéfice record de sa chère entreprise et en décidant conjointement de jeter à la rue trois ou quatre mille de ses esclaves sans qu’aucun de ceux-là ne tente même de lui trancher la tête avec un contentement identique à la satisfaction de l’outrecuidant ; comment peut-on s’attendrir sur le sort de tel artiste contemporain frappé par un cancer généralisé alors que l’on venait de lui proposer de refaire le plafond de la Sixtine ; comment peut-on petit patapon ?
Semblable mutisme ne dissimulerait-il point quelque troublante gêne à se voir démasqué durant l’exercice d’un comportement inavouable au motif extravagant qu’il s’agirait de vie privée dont on trouverait indécent que l’on y vint farfouiller, les couards toujours choisissent de se taire et les hypocrites s’appliquent à bien mentir. Les uns et les autres me sont pareillement intolérables. Et s’ils le sont, n’est-il pas cohérent que je les intolère ?
mars 2016

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Viser bas, c’est viser juste

7 Mars 2016 , Rédigé par JCD


J’ai trouvé ce matin dans mon tabernacle à courrier (j’emprunte l’expression à mon graphomane favori) une missive qui m’était adressée par l’Association pour la préservation des élites nationales – à laquelle j’ai toujours refusé d’appartenir, principalement en raison du fait qu’ils ne me l’ont même pas proposé – missive que je ne saurais conserver par devers moi pour mon seul plaisir, étant moi-même ardent défenseur d’un altruisme débridé lorsque je suis de bonne humeur, ce qui ne m’arrive pas tous les jours. Il est maintenant plus ou moins seize heures, dans une heure il en sera dix-sept, c’est assez dire qu’il est plus que temps pour moi d’en partager avec mes innombrables lecteurs le contenu ô combien édifiant. Celui-ci étant dépourvu de titre je me suis permis d’extorquer à Jean Anouilh cet aphorisme dont la justesse et l’à-propos me semblent convenir à l’exercice.

De très nobles personnes dont la grandeur d’âme irradie d’une beauté sans tache et qu’insulte tel propos tenu par celui-ci, ou celle-là, à l’encontre de Vincent, François, Paul ou les autres, s’offusquent de ce que l’on pût ainsi médire d’autrui. Car se sont là pour elles, belles et nobles personnes, sentiments et attitudes indignes de qui l’on serait en droit d’attendre davantage de mansuétude, et pourquoi pas d’amour désintéressé – tous ne l’étant point car il en est de fort vénaux. Qui se croit riche de presque toutes les vertus écarte avec dédain le moindre mot qui désoblige et s’interdit un tel usage, il n’entend voir chez celui qu’ainsi l’on outrage que louables mérites et n’hésite donc jamais à dénoncer pareille injustice qu’il y aurait à pareillement le couvrir d’opprobre, il s’étonne de semblable acrimonie, s’en offense quand il existe quantité de termes pour dire sa compassion et témoigner de sa sollicitude envers quiconque n’a pas eu la chance de naître beau, riche et paré d’une insolente santé. La bonté serait-elle prohibée lorsqu’il s’agit de l’autre qu’il faille sans cesse lui rabâcher son insoutenable laideur, sa déplorable vêture et sa langue si peu châtiée, sans omettre par ailleurs l’atroce misère qui l’oblige à se nourrir de détritus à peine séparés de l’ordure là où quelque bienheureux nanti les avait fait jeter la veille ou l’avant-veille. Les incriminés ne seraient-ils pas des hommes comme les autres, encore qu’il faille ici se faire préciser qui sont les autres, dès lors qu’ils peuvent être tout à fait et sans vergogne étrangers, voire pis si bougnoules, négros ou niacoués, sans compter que le rom ne soit à exclure qui connut un certain succès l’an passé – et l’on voit par là combien les modes sont passagères, capricieuses et quelque peu discriminantes. Louons donc Vincent, François, Paul et les autres sans perdre toutefois de vue les différences qui nous contraignent à ne point bâfrer de conserve aux célèbres grandes tables puisque la mise, les us et coutumes des uns risqueraient fort d’indisposer ceux-là mêmes dont la naissance peut-être laisse à désirer. Entre gens de bonne compagnie, conchions les grossiers, les incultes, les mufles et goujats que leur ignorance de la belle fraternité conduit à ignorer les pauvres de toutes sortes alors qu’ils sont ô combien nécessaires et renonçons, pour l’instant, à nous soucier du fait qu’ils sont de plus en plus nombreux et parfois un peu envahissants. Rayonnons d’altruisme généreux pour autant que chacun sache clairement quels sont ses devoirs comme ses droits, exhibons sans ostentation excessive nos quartiers de noblesse afin que l’on sût sans ambiguïté aucune qui donne et qui reçoit, osons l’aumône qui comble le déshérité et raffermit notre prospérité. Épargnons-nous la tentation de déchoir en usant d’un vocabulaire qu’il faut savoir abandonner aux ambitieux que leur avidité à grandir et leur impéritie conduisent à s’égarer dans la vulgarité langagière.
mars 2016

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Spécial Dernière

1 Mars 2016 , Rédigé par JCD

Hier, je reçois le blog d’un autre vieillard, sans doute un peu plus âgé que moi mais encore guilleret, lui, qui me propose ainsi qu’à d’autres de croire en dieu – non, là, je suis quelque peu injuste, je voulais juste employer un autre mot, tout aussi démodé et désormais pareillement plein de vide, révolution par exemple. Après un éloge intéressant de Pasteur il entreprend de brosser rapidement le tableau d’une déconfiture désormais mondialisée, comme le reste, et énumère sobrement les divers points sur lesquels les gouvernants au service du seul pouvoir qui compte – et d’ailleurs ne fait que ça, compter – n’ont pas cessé depuis lurette déjà mais plus encore durant ces vingt dernières années de nous conter sornettes. Certes, d’aucuns parmi les plus insultés de cette humanité apathique se sont laissés aller à espérer. Quoi ? Que la merde se mette à sentir bon, comme interrogeait Céline ? Non, mais peut-être un peu que demain on rase gratis, ou qu’en tout cas l’on fît ce que l’on avait promis, à commencer par s’attaquer à la finance, semeuse de mort. Nous ne saurions le leur reprocher, aux espérants, convaincus que la gauche est là pour ça et que ce serait quand même la moindre des choses qu’elle entreprît ce que la droite qui l’avait précédée aux affaires n’avait très logiquement pas même promis. Et ce que virent nos espérants, ce qu’ils vécurent tandis qu’on leur garantissait que ce serait bien pire car les exécutants aspiraient à réformer, conformément aux ordres venus d’en haut, car les ordres viennent toujours d’en haut puisque ceux à qui ces ordres sont destinés sont en bas. Bref, les réformes sont quand même le service minimum à mettre en chantier lorsqu’on se prétend de gauche et que l’on tient les rênes du pouvoir. Las, les socialistes se firent sociaux-démocrates et il ne fallut guère de temps pour que l’on passe de la gauche molle au libéral-fascisme. Certes, c’est spectaculaire et ils sont quelques-uns à n’en être pas encore revenus. Peut-être que la goutte d’eau qui fit déborder la vase fut-elle symbolisée par la réécriture du code du travail, car là ils y allaient un peu fort. Ce n’était plus promesses non tenues et mensonges mais carrément l’entrée officielle du patronat au gouvernement et la destruction pure et simple de ces fameux acquis sociaux gagnés contre la droite par le Front populaire en 36 et le Conseil national de la Résistance en 1943. C’était remplacer Jaurès par Gattaz.
Bien sûr on ira de moins en moins voter puisque, à force de toujours voter contre on finit par se lasser de voir l’heureux élu grimper sur le trône avec moins de trente pour cent des suffrages exprimés. L’abstention enfle davantage à chaque scrutin mais quoi, l’important n’est-il pas d’être élu ? Il est des questions que l’on écarte d’un revers du coude. La démocratie, quoi la démocratie ? Toutes les apparences ne sont-elles pas présentes, et bien visibles ? Certes certes, l’édifice se lézarde, le navire prend l’eau mais qu’est-ce qu’on s’en fout dès lors qu’on garde le job, d’autant qu’il est bien payé le job et que le cumul des mandats n’est toujours pas interdit. Et puis, il est toujours possible de se retrancher derrière l’Europe, qui décide ceci ou cela et qui, en quelque sorte, déresponsabilise l’exécutant des basses œuvres. À Davos, les grands patrons du monde (ils représentaient 1346 entreprises) ont promis 37% de destructions d’emplois d’ici 2020. Ils sont tout à fait capables de tenir leurs engagements, et ce n’est que dans quatre ans. ça s’arrose ! Les droits de l’homme passent toujours après les droits des patrons. Des surhommes en quelque sorte.
Parce qu’il ne faudrait tout de même pas se faire trop d’illusions, les rêveurs. Un emploi, ils en auront toujours un, ceux-là qui décident de ceci ou cela, et puis, dans le pire des cas, ils en ont mis à gauche. Les paradis fiscaux ce n’est pas fait pour les chiens, pour quelle raison croyez-vous que nos intouchables ne se soient pas vraiment hâté de faire le ménage qui, pourtant, remplirait gentiment les caisses de l’État. J’admets qu’ici ou là existent des tentatives pour se prendre en main mais ne nous leurrons pas trop, vivre dans une yourte ou dans les bois est interdit par la loi, et avec l’état d’urgence en main on décide de tolérer ou non, il n’est que de voir comment se passent les choses à Calais. Les surhommes dont il était question plus haut possèdent tout, y compris la force armée, et ils n’hésiteront pas à s’en servir, ils l’ont déjà fait.
Nous les avons laissés grossir, grossir, ils ont tout, et nous rien. Il faut se résigner les copains, c’est fini.
mars 2016

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L’éthique d’abord !

1 Mars 2016 , Rédigé par JCD

Tel membre du gouvernement que l’on dit de gauche décide d’adapter le code du travail aux exigences du patronat, intolérable ! s’écrient les futurs chômeurs. Près de trois mille morts durant les deux premiers mois de l’année, c’est le nombre de migrants qui ont échoué dans leur tentative de vouloir vivre hors du pays en guerre où ils sont nés, intolérable ! se lamentent les associations humanitaires. L’œuvre d’un street-artist détruite par la brigade anti-tags de la municipalité qui en avait passé commande, intolérable ! s’indignent les ardents défenseurs de l’art contemporain. Du glyphosate de Monsanto découvert dans les tampons et serviettes hygiéniques, intolérable ! se révolte l’association des femmes battues. On a même vu un chanteur de variétés français menacer les parturientes d’une maternité célèbre de donner un récital gratuitement tandis que l’obstétricien procèderait à l’interruption volontaire de grossesse, intolérable ! se sont exclamées, outrées, les groupies de Christine Boutin.
Heureusement pour la préservation de la paix dans le monde, tout ce que l’on déclare intolérable ne l’est guère. Que momentanément dans le meilleur des cas. On oublie et l’on passe à autre chose, ce n’est pas la matière qui fait défaut. Et puis, quiconque proclame plus ou moins véhémentement que tel ou tel fait est intolérable s’offusquera dans la minute qui suit de ce que nous manquions tous, et ô combien, de la moindre tolérance, qu’il conviendrait que nous admettions l’opinion et le comportement d’autrui qui, après tout, n’est pas davantage méprisable, voire condamnable, que celui dont d’autres, voire les mêmes cinq minutes plus tôt, disaient pis que pendre et vouaient aux gémonies, ou vénéraient comme Bible ou Coran. C’est que la tolérance – dont le sinistre Claudel disait qu’il existe des maisons pour ça, alors que Marthe Richard les fit fermer [bien qu’elles fussent déjà closes] étant donné qu’elle-même s’adonna à la volupté de la prostitution et qu’avec l’âge elle redoutait la concurrence – la tolérance disais-je donc est un noble sentiment, une attitude magnanime, ouverte et bienveillante, et qu’il n’est d’être humain plus méprisable que l’ignoble individu se complaisant dans l’abjecte intolérance. Où va-t-on dans de telles conditions, dès lors que l’on refuse d’entendre l’avis ou l’opinion du voisin qui n’est pas nécessairement plus bête que soi et qui, après tout, doit être en mesure de jouir, lui aussi, du droit de vivre, de penser – si tant est qu’il pense – et de parler, y compris pour énoncer des âneries totalement affligeantes qui pourraient s’avérer ultérieurement pas aussi stupides qu’on l’avait de prime abord cru. Quoiqu’il faille sur ce point relativiser. Somme toute, l’appréciation plutôt défavorable dont fut victime Hitler de la part de collègues étrangers – tous n’étaient d’ailleurs pas franchement opposés à ses conceptions européanistes – ne fut-elle pas largement compensée par l’adhésion enthousiaste de ses si proches compatriotes ? Et n’en va-t-il pas de même pour ce qui concerne la plupart des hommes de pouvoir dont les choix économico-politiques peuvent déplaire à, ou seulement contrarier, une partie de leurs sujets, voire ceux de contrées certes voisines mais néanmoins violemment xénophobes ? L’intolérance n’est-elle pas l’affirmation d’une pensée que l’intolérant souhaite partager avec tous et que pour ce faire il devra imposer, y compris à quiconque oppose un avis différent ? Nous nous sommes longtemps imaginé que l’éducation en milieu scolaire ne pouvait aboutir qu’au moyen de récompenses et de punitions : les bons points ou le bonnet d’âne. Les Britanniques nous ont démontré l’absolue nécessité de véritables châtiments corporels, ainsi l’élève apprend et l’instituteur jouit. Il est maintenant temps d’évoluer et d’opter pour la méthode américaine, avec ses outils propres, les armes à feu, débouchant sur une sélection radicale et sans ambiguïté.
En revanche, la tolérance demeure la porte ouverte à tous les abus, à tous les excès, dès lors que toute option est acceptable et que l’on prétend faire preuve de compréhension, d’indulgence. Force nous est hélas de le constater dans notre actuelle monarchie où d’hypocrites serviteurs de la finance réussissent à se faire élire sur d’audacieux projets qu’ils n’envisagent nullement de mener à terme. On voit très vite s’installer l’incohérence, l’absence de ligne directrice qui autorise toutes les dérives, y compris les plus contradictoires, c’est la chienlit aurait déclaré de Gaulle, ou l’un des Compagnons de la chanson. La tolérance c’est l’erreur admise, aussi infime fut-elle, dans la réalisation d’un produit par rapport au cahier des charges. C’est assez dire combien de la tolérance accouche une société malsaine qu’il convient de combattre dès la naissance. Pour vaincre la mollesse des indécis aussi bien que la dangerosité des individus dont les choix sont douteux, quand ils ne sont pas néfastes, il me semble sain de créer un groupuscule dont l’intitulé affirmera clairement l’éthique : Les Intolérants.
La rigueur des critères d’entrée est telle que je n’ai pour l’instant accepté personne d’autre que moi. C’est fort dommage, je l’admets, mais l’intégrité est à ce prix.
mars 2016

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