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Soit dit en passant

Articles récents

À la tienne, l’écolo !

8 Septembre 2016 , Rédigé par JCD


Ce matin, à peine levé, je décide abruptement de descendre jusqu’au bistrot histoire de me réapprovisionner en Gauloises sans filtre afin d’enchanter de mes effluves populaires les muqueuses olfactives de mes collègues de bureau lors de la prochaine réunion qui se tiendra ici-même très prochainement. Deux kilomètres aller, deux kilomètres retour, qu’il vaut mieux parcourir à la fraîche en ces temps estivaux qui n’en finissent pas de durer, à tel point que je m’interroge sur l’avenir de l’automne et la disparition probable de certaines espèces, pourtant résistantes, par dessication inéluctable des organes de reproduction.
Il y avait là, accoudés au comptoir, deux olibrius pas plus patibulaires que d’autres nonobstant le fait qu’ils portassent l’un et l’autre le costume de l’écologiste soucieux de l’équilibre naturel sans lequel le lièvre de garrigue finirait par occire définitivement le chiendent. Celui de gauche – il s’agit là d’une position géographique par rapport au comptoir et à son complice qui est, par conséquent, à droite – narrait avec force gestes l’épisode au cours duquel il avait abattu l’an dernier d’une seule cartouche un ramasseur de champignons, probablement étranger puisque personne n’était jamais venu réclamer le corps. Ils se firent resservir une tournée de pastis vu qu’il était maintenant huit heures et demie passées. J’en profitais, afin de combattre tout risque de dessication impromptue lors du voyage de retour, pour demander au bistrotier un petit blanc – une production sinon locale du moins départementale dont on se sert également pour faire les cuivres – et ma ration d’herbe à Nicot, que lui-même utilise dans une sorte d’encensoir qu’il promène à intervalles plus ou moins réguliers dans la salle afin de maintenir en permanence une ambiance conviviale et parfumée dont la tradition s’est quelque peu perdue depuis que d’autres écologistes ont obtenu gain de cause sur ce sujet en échange de leur silence diplomatique sur la fermeture de Fessenheim.
Celui de droite – je parle ici de l’olibrius qui avait choisi de me tourner le dos sans même chercher à m’intéresser à son discours – devait-être une sorte d’intellectuel, probablement un instituteur, puisqu’il évoquait avec une mine gourmande les deux derniers matches de fouteballe qu’il venait d’organiser avec la participation des élèves de son école dont il ne doutait pas le moins du monde qu’ils eussent passionné conjointement les ministres de l’éducation et des sports. L’autre, celui de gauche, avait l’air de s’en contrefoutre, essentiellement préoccupé par la propreté étincelante de son fusil dont il admirait la brillance du double canon superposé. Ayant remarqué le peu d’intérêt que son propos suscitait chez son compagnon de battue, l’intello se tourna vers moi en renversant un peu de son septième Ricard.
– Z’êtes pas dans l’éducation, vous, par hasard ?
– Non, pas du tout, je ne suis pas assez intelligent pour ça.
– Oh ! faut pas croire, c’est pas une obligation. C’est surtout une affaire de pégadogie…
– Oui, c’est sûrement comme vous dites.
– Z’êtes pas artisse non plus ? J’dis ça à cause de votre barbe…
– Vous savez, il n’y a pas que les artisses comme vous dites qui ont du poil au menton, les terroristes aussi. Tenez, pas plus tard qu’hier je suis allé voir Turner à Aix. Vous connaissez William Turner ?
– Qui ça ? Il joue à Brives ou à Guingamp ? Jamais entendu causer…
– M’étonne pas ! C’est un peintre, anglais, un artisse quoi !
– S’il est barbu c’est peut-être un terrorisse. C’est vous qui l’avez dit.
C’est à ce moment-là, exactement, que le coup est parti. L’écologiste avait perdu la tête, le pastis de son copain était plein de sang et le bistrotier était planqué derrière son comptoir. J’ai payé ce que je devais, ramassé mes clopes et j’ai foutu le camp. J’avais de la route à faire…
septembre 2016

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Que celui-là se dénonce !

1 Septembre 2016 , Rédigé par JCD

Peut-on, en toute bonne foi car c’est quand même de cela qu’il s’agit, croire encore aujourd’hui en l’existence de Dieu ? Non non, il s’agit pas d’une question subsidiaire dont la réponse pourrait s’avérer évasive, ambiguë, voire carrément incertaine, une de ces interrogations auxquelles on se promet de réfléchir et de trancher un peu plus tard, une fois le verrou fermé à double tour et après avoir vérifié que le téléphone n’a pas été coupé. D’ailleurs, la question ne se pose même pas puisque, à l’évidence, on ne peut que répondre oui. Sinon, comment expliquer l’invraisemblable quantité d’accidents de toute sorte, pour la plupart mortels ou au minimum sévèrement handicapants, quel que soit le moyen utilisé pour y parvenir ? Que cet immonde salopard se dissimule sous différents pseudonymes, tous plus grotesques les uns que les autres, démontre bien la volonté de nuire du bonhomme, sa haine viscérale de toute vie dont il s’affirme propriétaire au motif quelque peu présomptueux qu’il en serait le créateur – ce dont il n’y a vraiment pas de quoi se vanter – et qu’en quelque sorte il lui appartient d’en disposer à sa guise. Ce qui, convenons-en, dit assez les boursouflures de sa vanité et démontre, s’il en était besoin, l’absolue nécessité d’en finir une bonne fois avec ce sadique paranoïaque qui se prétend intouchable, au-dessus des lois dès lors qu’il en serait l’instigateur à défaut d’en être le rédacteur, bénévole de surcroît. Non, il faut pouvoir s’appuyer sur un niveau de méchanceté invraisemblable dont aucun homme n’est capable puisque les plus doués d’entre nous s’y sont cassés les dents et n’ont à leur actif qu’un nombre dérisoire de cadavres sans commune mesure avec son palmarès. On me rétorquera sans doute que parmi tous ces morts nombreux sont ceux qui furent victimes de l’homme lui-même, que celui-ci fut dictateur sanguinaire ou simple exécutant, ministre de l’Intérieur ou des Armées aussi bien que modeste ingénieur chimiste, oncologue de haut niveau ou honorable marchand d’armes, certes certes l’homme n’est pas un modèle de probité, d’amour et de désintéressement mais à l’image de qui prétend-on qu’il fut créé ? Que d’aucuns aient abusé de leurs prérogatives, c’est là un fait incontestable mais ne convient-il pas de pardonner à ceux-là mêmes qui se sont inspirés de l’exemple du chef dont on leur avait loué la sagesse autant que l’intrépidité, l’audace autant que l’incorruptibilité ? Et puis, quand il s’agit d’exterminer quiconque est dans l’erreur ne le fait-on point pour son propre bien, pour son propre salut, n’est-ce point ainsi témoigner d’un véritable et noble altruisme ?
À moins bien sûr que croire en l’existence de Dieu ne soit qu’un mythe, une supercherie, une bonne excuse. Mais alors, dans ce cas, qui est responsable, qui m’a fauché mes cigarettes et bu mon whisky, qui a bombardé Alep, qui a voté pour le candidat du PS en 2012, qui m’a piqué ma place juste là devant l’immeuble, qui m’a foutu le cancer et obligé à lire tout Wellbeck sous prétexte qu’il allait mourir l’an prochain, ou moi peut-être bien (enfin, le bien est peut-être de trop !), qui m’a poussé à poser cette bondieu de putain de question ? Il faut quand même que ce soit la faute de quelqu’un, que cet infâme saligaud se dénonce, et qu’on le pende, ça ne peut pas continuer comme ça sinon je vais…
septembre 2016

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Le dieu des ivrognes n’existe pas davantage qu’un autre

13 Août 2016 , Rédigé par JCD

À Pierre Autin-Grenier,

en souvenir de la première fois où j’ai lu
Toute une vie bien ratée.

Faut-il vraiment continuer de croire en Dieu, s’était demandé un peu abruptement ce matin-là le curé de Nasbinals en descendant la côte qui allait le mener jusqu’au petit cimetière pour sa visite hebdomadaire. Déjà la veille il s’était posé la question comme d’autres s’interrogent sur le fait d’être nés et d’avoir toujours vécu à Villeneuve Saint-Georges ou, plus prosaïquement, à propos du prix des endives qui n’en finit pas d’augmenter, mais qu’est-ce qui n’augmente pas ? Il s’immobilisa un instant devant la tombe de Madame Souchon, presque entièrement recouverte de splendides bégonias et eut une pensée pour Monsieur Pierre, maintenant Lyonnais mais qui n’en demandait pas tant.
Lorsqu’un ecclésiastique se montre à ce point dubitatif on peut légitimement s’inquiéter de savoir s’il n’est pas quelque peu déraisonnable de s’en aller par convois entiers se conglomérer à Lourdes en plein mois d’août, quand bien même les autorités auraient-elles rassemblé en ce point précis l’essentiel des forces de sécurité, au risque de négliger le grand nombre d’imbéciles certes bien peu chrétiens mais néanmoins réunis quotidiennement sur la promenade dite improprement des Anglais, dont on sait désormais que viennent y végéter nombre de petits actionnaires des fonds de pensions afin d’y déguster leurs pâtisseries meringuées à la Chantilly sous la seule protection d’un parasol Ricard et fort peu soucieux du danger qu’il y a à traverser certains jours la chaussée hors des passages pour piétons.
Que le curé de Nasbinals s’interroge ainsi durant les JMJ, passe encore, mais pendant les JO frise l’incongruité quand on sait l’importance de Dieu dans les compétitions, aucun chef d’État un peu responsable ne me contredira, Hitler et Bush père et fils en sont un bel exemple. Ni l’un ni l’autre ne se seraient embarqués dans de telles aventures sans la protection du Très-Haut, comme dirait l’illustre Bobin. Sachons toutefois nous montrer charitables, et même compréhensifs : Louis-Anselme Pudépier, issu d’une famille de bergers du Larzac, avait été fort déçu et même quelque peu amer lorsqu’il découvrit, sur le tard il est vrai, de troublantes accointances entre son Dieu à lui et Ses collègues juifs et musulmans. Accointances qui relevaient parfois de la plus vile compromission, lors de combines et marchandages où le sordide l’emporte sur l’honnêteté. Le brave homme se surprit à douter et sa foi en prit un coup. Il se mit à boire et c’est son foie qui à son tour se délabra.
Il hésita un moment à entrer aux Jeunesses communistes mais renonça, l’heureux temps où Waldeck-Rochet, Maurice Thorez ou Jacques Duclos galvanisaient les adhérents était bien passé. Et puis son pote Raoul, qui militait avec les écolos, lui fit comprendre qu’à soixante-dix-huit ans il était un peu tard pour les Jeunesses, communistes ou autres. Il sifflait ses deux à trois litres par repas mais comme il n’en prenait qu’un et ne quittait la table que pour le lit, le volume de liquide englouti n’était pas considérable.
Ce mercredi 2 novembre, en fin d’après-midi, il enfourcha son vélo, bien décidé à aller voir les bégonias de Madame Souchon. Depuis les dernières vendanges il était passé à quatre litres et somnolait quelque peu en descendant la côte sans freiner. Il s’écrasa contre le mur du cimetière sans avoir revu les bégonias, lesquels avaient triste mine. Il avait gelé la veille.
août 2016

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Abréger serait s’épargner les redites

9 Août 2016 , Rédigé par JCD


Assez souvent désormais je me demande si ça va durer encore longtemps. J’admets qu’il n’existe pas de raison valable justifiant que cela s’interrompe, encore que, mais on ne sait jamais. D’ailleurs Louis, qui est abonné à Point de Vue-Images du Monde et à L’Équipe, est rigoureusement évasif sur ce sujet. Ce qui, en vérité, ne prouve rien. Certes, Pierre Mendès-France ne l’avait-il pas lui-même laissé entendre, à moins que ce ne fût Gino Bartali ? Ils se ressemblent tous. Bien sûr, c’était dans les années soixante mais qui nous dit que, les choses étant ce qu’elles sont, nous ne pourrions pas être surpris en dépit du fait qu’en toute logique nous devrions nous y attendre ? D’incorrigibles optimistes soutiennent que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, qu’il n’y a pas lieu de dramatiser, d’en faire une montagne et qu’on en a vu d’autres, et patati et patata… Devons-nous nous réjouir ou, à tout le moins demeurer sereins, face à une telle incertitude ; l’homme du vingt et unième siècle est en droit d’attendre des informations précises et aisément vérifiables, nous avons maintenant dépassé l’ère des approximations et autres éventualités totalement sujettes à caution. Naturellement qu’il existe une part d’impondérables, qu’il faut compter avec l’inopiné et, ajouteront les cyniques, que c’est là ce qui fait le charme de l’existence. Néanmoins, à l’heure où la Science ne cesse de progresser au point d’être dorénavant en avance sur elle-même n’eût-il pas été souhaitable que nous sussions si un tel état de fait devait perdurer – ainsi qu’aiment à dire à tout propos certains crétins prétendument journalistes et en vérité simples commentateurs d’images cathodiques complètement dépourvues du moindre intérêt – perdurer disais-je ad vitam aeternam ? Parce que, entre nous, l’éternité est une belle fumisterie et j’en connais un qui l’estimait inutile. Pour quelle raison forcément perfide continue-t-on à nous gaver de bobards insanes, pourquoi nous rabâche-t-on inlassablement d’ouvrir la bouche, les yeux et les oreilles pour faite plaisir à Machin ou à Truc ? Ne peut-on s’interroger sur la liberté accordée à quiconque d’écrire et de publier absolument n’importe quoi, au risque pourtant majeur que de telles inepties ou incongruités soient ensuite lues, et peut-être même comprises dans les cas extrêmes, par le premier imbécile venu susceptible d’en vouloir partager la substantifique moelle avec le deuxième imbécile venu, ne le peut-on petit patapon ? Surtout lorsqu’on sait qu’il en existe un troisième et un quatrième et qu’ainsi nous serons bientôt sept ou huit milliards de nuisibles – je ne sais plus et quelle importance y aurait-il à savoir le nombre exact ? Nous avons coutume d’affirmer un peu péremptoirement qu’il faut que tout le monde vive, en est-on bien certains ? Ne nous sommes-nous pas déjà dans le passé, même récent, abandonnés à une complaisance néfaste en arguant de la compassion la plus criminelle, sous le fallacieux prétexte qu’elle fût chrétienne, en faveur de chanteuses ou chanteurs de variétés dont par pudeur nous tairons les noms ? N’avons-nous point encouragé l’obscène réussite de pseudo-sommités artistiques ou littéraires au motif qu’elles n’étaient pas plus stupides que n’importe quel ministre, sportif de haut ou bas niveau, voire d’un quelconque chef d’État ? Pouvons-nous sans que la honte n’empourpre ce beau – il s’agit d’une figure de style – visage délabré par les ans revendiquer notre appartenance à cette espèce qui nous serait commune dès lors que celui-ci ou celle-là circule dans une automobile décapotable en usant d’un téléphone portable le temps d’immortaliser quelques selfies ? Non, le vase d’ennui est plein, le vider est nécessaire, puis passer la serpillère et tirer la chasse. La curiosité la plus malsaine a ses limites qu’il faut savoir respecter, notamment quand on ne parvient même plus à vomir. À quoi bon toutes ces questions, ces vaines interrogations comme pour laisser deviner que nous nous y intéresserions ?
Allons, il est temps d’en finir, que le plus ambitieux donne l’exemple ! Je promets d’applaudir.
août 2016

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Sois sage, ô ma Douleur…

3 Août 2016 , Rédigé par JCD


Un jour prochain – espérons-le aussi lointain que possible – je serai sage. Certes il s’agit d’une sagesse supérieure, une sorte de grâce un peu évanescente qui vous domine le crétin excité de toute sa superbe. Rien à voir évidemment avec ce que l’on attend, exige, du marmot trépignant, qui gambade en poussant des hurlements de kamikaze sur le sentier de la guerre dans la salle d’attente du dentiste chargé dans un instant de lui faire passer le goût du pain, ou plus exactement des friandises sucrées. Sois sage, lui répète sa pauvre mère impuissante qui d’ailleurs n’ose plus le frapper de peur d’être dénoncée par ses voisins de palier, lesquels appartiennent à une association de protection de l’enfance que dirige, sous pseudonyme, le célèbre cardinal Barbarin.
Un jour, je serai sage. C’est-à-dire que je serai parvenu à cet état extatique qui inspire le respect à n’importe quel imbécile dès lors que ledit sage affirme sans violence aucune que les choses sont ainsi parce qu’elles ne sauraient être autrement. C’est imparable, allez donc tenter de le contredire, ou même simplement d’émettre le moindre doute, il vous regardera de toute sa hauteur savante, sans même vous voir bien entendu, puisqu’il n’a nul besoin de prouver quoi que ce soit. Les preuves, c’est bon pour les commissariats de police, les tribunaux, ici nous parlons d’évidences. C’est ainsi. Amen ! ajoutera n’importe quel cardinal, ou son imitateur.
Le sage est passif, c’est de là qu’il tient cette aura qui lui vaudra immédiatement une place assise dans n’importe quelle rame de métro à six heures du soir. Sans même demander. Encore que le sage ignore le métro qui est un mode de transport alors que lui-même ne cède à aucuns transports. Le sage est satisfait, en toutes circonstances, non seulement il ne participe de quelque façon que ce soit à une quelconque manifestation pour ou contre ceci ou cela, mais jamais il ne se manifeste, il est l’archétype apothéotique du renoncement.
D’aucuns prétendent que c’est au terme d’un rude combat contre soi-même et ses impulsions que l’on peut espérer atteindre la sagesse, on perçoit là toute l’erreur tellement répandue d’un raisonnement fondé sur le désir, la volonté, l’action. Rien n’est plus inepte puisque toute notion d’effort est, dans cette perspective, à proscrire. On peut accéder à une sagesse fourbe qui n’est en vérité que résignation dont l’hypocrisie n’est pas à exclure, ce qui démontre combien le fameux sage dont on nous vante la sérénité avec tant d’admiration béate n’est en fait qu’un modeste faux-cul plus ou moins chauve qui a réussi.
Un jour je serai sage, mais ça n’en prend pas le chemin.
août 2016

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En un combat douteux

17 Juillet 2016 , Rédigé par JCD


On aura beau me répéter, me rabâcher que la mort et la vie sont indissociables, je ne parviens jamais à accepter cette évidence, cette espèce de normalité dont je ne peux nier le caractère inéluctable certes mais quand même foutrement inadmissible. Bien sûr qu’il faut faire de la place, dégager l’espace pour tous ceux-là qui trépignent d’impatience avec la ferme intention d’en profiter un moment, à leur tour. Au cours de ces dernières années combien sont partis au trou, ou en fumée, qui, souvent, avaient pourtant de solides arguments pour préférer demeurer encore quelque temps en vie, ne fût-ce qu’en regard de ma décrépitude et de ma paradoxale mais temporaire résistance. Oui, Alain, nous ne saurions tout coller sur le dos de Tchernobyl, il existe d’autres vecteurs, plus insidieux – si tant est que l’explosion d’un réacteur nucléaire soit en quelque sorte impromptue – dont la contribution à l’augmentation de tous nos cancers n’est pas aussi négligeable qu’on veut bien tenter de nous le faire croire, étant admis le principe selon lequel il s’agirait d’une forme de contrepartie légitime aux bienfaits du progrès, tout comme il peut tout à fait se trouver une huitre pourrie dans la bourriche achetée le matin même sur le marché !
Hier c’était au tour de Anne d’abandonner parce qu’il est trop épuisant de vouloir à tout prix survivre au crabe en un combat douteux, parce que truqué et donc perdu d’avance. Jean, tu m’as demandé de compenser par un sourire ton impossibilité à être présent, il est parfois des circonstances où sourire est difficile. Bob abdiqua aux premiers jours du mois de mai, même cause, mêmes effets, que le vainqueur par forfait s’intitule cancer ou leucémie. 2014 fut une année faste puisque Bernadette (de Grasse) et Nathalie, qui avait partagé quelques années de son existence avec moi, cédaient l’une et l’autre devant l’inflexibilité de l’intrus qui jamais ne transige ; tandis que Jean-Claude Pirotte, André Blanchard et François Cavanna renonçaient à poursuivre plus longtemps une discussion dont on sait par avance qui des deux aura le dernier mot. Auparavant il y eut Bernadette (de Barcelonnette), à peine entrevue à deux reprises et déjà absente, et puis quantité d’autres, inconnus ou non, dont, pour certains, il est préférable de n’avoir pas à les regretter. Même les salauds finissent par mourir mais ce n’est pas une consolation, juste un bref moment de satisfaction vite oublié.
On m’objectera sans doute que toute vie humaine est respectable, je n’en suis pas si sûr. Que l’inventeur de la bombe à neutrons ou du glyphosate ait été, ou soit, un époux, un amant et/ou un père de famille admirable doublé d’un collègue de bureau créatif et chaleureux ne change rien au fait qu’il est responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat de personnes qui me sont chères et dont j’aurais aimé qu’elles fussent encore en vie pour déplorer ma propre mort.
Quelquefois, l’égotisme me va comme un gant.
juillet 2016

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Le changement c’est maintenant

9 Juillet 2016 , Rédigé par JCD


Dépassé un certain taux d’usure, n’importe quel humanoïde se voit un jour ou l’autre dans l’obligation de confier, temporairement s’entend, son sacrum ou presque toute autre partie de son pauvre corps en cours de délabrement) aux mains plus ou moins expertes de quelque tortionnaire probablement diplômé – le célèbre Josef Mengele ne l’était-il pas, diplômé, et n’affichait-il point au quotidien un sourire qui en dit long sur ses aspirations satisfaites ? – tortionnaire qui entreprendra de restituer à sa victime une partie de ses capacités mobiles, moyennant bien entendu juste rétribution puisque la médecine, ou ses pratiques approchantes, mérite comme tout commerce encouragement à poursuivre. C’est ainsi que je fis, il y a peu de temps de cela, la connaissance d’un kinésiologue, sorte de kinésithérapeute qui ajoute pour le même prix à ses capacités manuelles le logos (discours en grec). Alternant papouilles, chatouilles et soudains redressements des torts, le logos a pour but de distraire l’adversaire, que l’on nomme plus courtoisement le patient dans tous les secteurs de la corporation qualifiée de médicale. Le propos est assez vague, assez semblable à celui des psychologues, lesquels préfèrent le terme de psychothérapeutes, afin de mieux ancrer leur intervention dans le domaine des soins. Le monologue portait ce jour-là et me concernant personnellement sur ma capacité à ouvrir des portes afin de dépasser le passé, à marcher pieds nus dans l’herbe et, ce faisant, concrétiser mon retour à la terre. Que m’évoquait la phrase suivante – qui me fut recopiée plus tard sur un post-it : Je me dégage avec joie des liens du passé pour m’ouvrir aux changements. Que répondre, sinon rien ! J’aurais certes pu citer Pétain, éventuellement Barrès ou n’importe quel chantre du changement à tout prix, quel qu’il soit pourvu qu’il y ait changement de quelque chose. On peut changer de slip, de marque de cigarettes, de train, d’opinion, de chaîne (je fais référence ici à la télévision, ne prétendant nullement me mêler de la vie privée de chacun). Fugitivement me vint à l’esprit – c’est assez dire l’altitude à laquelle j’évoluais – le slogan de quelque candidat à une quelconque élection présidentielle affirmant que le changement c’est maintenant. Ça nous fait cinquante-cinq euros ! m’annonça ledit kinésiologue. D’aucuns prétendent que je suis irritable.

L’irritabilité n’est pas une pathologie, c’est l’expression d’un rythme vital. On ne l’enlève pas comme une tumeur, ou alors il faut sacrifier le bonhomme, notait fort justement Georges Picard dans un de ses livres dont le titre est à lui seul un poème : Merci aux ambitieux de s’occuper du monde à ma place. C’est vrai qu’il est reposant, du moins pour l’esprit et je parle précisément du mien, de savoir que d’autres que moi aiment à se charger de faire tourner le monde dans le bon sens, mais quelle prétention faut-il qu’ils aient d’y parvenir alors que j’éprouve moi-même tant de difficultés à me soucier de la pourtant très brillante carrière de tel politicien qui vient de décider d’interdire la circulation aux piétons du lundi huit heures trente au vendredi dix-neuf heures dans la rue Louis-Auguste Boutinois à Garges-lès-Gonesse. Certes, il s’agit d’une rue où jamais je ne passe, et ce d’autant moins souvent que je n’ai strictement aucune raison valable de m’en aller perdre mon temps durant ne fût-ce qu’une demi-heure à Garges-lès-Gonesse. Je comprends tout à fait que certains individus aient été contraints, à un moment particulièrement douloureux de leur existence, de s’en venir vivre – mais peut-on aspirer à vivre rue Louis-Auguste Boutinois à Garges-lès-Gonesse ? – et sans doute finir leurs jours dans un endroit pareil. Mais revenons au sujet qui nous préoccupe car s’il faut sans cesse se justifier à propos de tout ce que l’on dit, pense ou écrit, il n’est plus possible d’espérer voir un jour enfin s’installer le respect de la plus élémentaire liberté de presque tous, mais plus spécialement pour ce qui me concerne car c’est quand même, quoi qu’on en dise, ce qui m’intéresse prioritairement. Aussi, chacun sera-t-il bienvenu de ne point utiliser sans raison le terme d’irritabilité à mon endroit avec, de surcroît, la volonté de stigmatiser, voire de nuire alors que j’ai d’excellentes raisons d’être, comme presque tout un chacun, occasionnellement irritable. La meilleure manière de s’épargner quelque déconvenue en la circonstance est encore de ne point chercher à m’irriter.
juillet 2016

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Debout les mous !

28 Juin 2016 , Rédigé par JCD

L’apathie – je ne parle pas ici de cet individu qui se dit journaliste et sévit à ce titre dans les médias les moins exigeants, et pourquoi donc faudrait-il qu’ils le fussent ? – l’apathie donc serait-elle l’une de ces infirmités dont les hommes et les femmes (parce qu’il n’y a pas de raison !) de ce foutu siècle seraient les victimes consentantes ? Bonne question, me rétorquerez-vous, et tu t’es regardé ? Holà, holà ! Moi, je m’énerve – comme dirait Georges Picard –, tout m’énerve et je ne me gêne pas pour le dire et le répéter, et le fait que tout le monde s’en contrefout m’inciterait plutôt à m’énerver encore davantage. Et à quoi ça sert tes énervements, dubitative l’autre andouille, tellement andouille que je lui refuse le point d’interrogation qui, d’ailleurs est un signe de ponctuation convenant de manière idoine aux ignorants et aux lâches dont on se demande bien qui a eu l’idée pour le moins saugrenue de mettre de tels spécimens de laboratoire en circulation. Avec la faculté de se reproduire.
Ça sert à me désenfler les glandes, à me désengorger la vésicule pour mieux me récurer le duodénum, momentanément certes certes parce que, bien sûr, moins de cinq minutes plus tard, un autre nazi s’illustre brillamment en témoignant de sa capacité à nuire. Et ils sont tous là, les apathiques viscéraux, à émettre leurs lieux communs les plus stupides, du genre il faut de tout pour faire un monde, les goûts et les couleurs ça se discute, toutes les opinions se valent (à tel point qu’ils se revendiquent apolitiques), et qu’est-ce qu’on peut y faire – sans point d’interrogation évidemment puisque la question ne se pose même pas.
Si toutes les opinions se valent pourquoi choisissez-vous toujours la plus immonde, vous qui aimez vous retrancher derrière la belle et noble neutralité ? La neutralité est un concept suranné et celui, ô combien célèbre, des banques suisses dans les années quarante éclaire fort joliment le fait qu’il est préférable de choisir pour camp celui du vainqueur, au risque de se tromper, car pour rester dans les lieux communs, l’argent n’a pas d’odeur. Résistant ou collabo ? D’aucuns ont démontré qu’on pouvait être les deux, selon la vitesse du vent que vous reniflez mieux que personne et en tenant compte d’où il vient. Quitte à tondre, en public et au dernier moment, quelque salope vendue à l’ennemi.
Apathiques, léthargiques, votre sacro-sainte prudence me pue au nez, et ce que vous tentez de faire passer pour de l’indifférence superbe diffuse les aigreurs rances de la trouille la plus nauséabonde. En toute circonstance votre mollesse ferait pâlir d’envie le plus virtuose diplomate. D’aucuns vont jusqu’à confondre votre état larvaire avec la paresse dont ils ignorent pourtant ce qu’elle exige de détermination. À force de toujours vous agenouiller, votre trou du cul est si distendu qu’on pourrait y enfourner les œuvres complètes de Paul Bourget en édition trilingue – plutôt que de plonger dans le marigot littéraire contemporain dont vous faites éventuellement vos choux gras, je choisis ici d’illustrer mon propos avec un cadavre bien faisandé dont la prose est probablement désormais introuvable, sauf peut-être dans le grenier de quelque trisaïeule d’Alain Decaux.
Je pourrais admettre et partager une certaine lassitude à l’égard de l’époque, voire un absolu dégoût pour l’organisation mafieuse qui s’est appropriée tous les pouvoirs, avec votre complaisance d’ailleurs, mais renoncer comme vous le faites ce serait accepter que l’on vous châtre quand vous l’avez fait vous-même et qu’il n’y a plus rien dont on pût vous amputer. Souvent les mots et les gestes sont vains, je vous l’accorde, et se taire est reposant. Pourtant, s’énerver est nécessaire à la circulation du sang et avoir envie de trancher la gorge à une crapule institutionnelle chaque matin au réveil est une manière élégante et revigorante de bien débuter sa journée. Il est vrai que l’écart est parfois trop important entre l’intention et le passage à l’acte, mais il faut tenter malgré tout d’aimer son prochain. La principale difficulté naît au moment de choisir, lorsqu’on se demande par qui commencer.
juin 2016

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Ça ne peut pas durer indéfiniment

24 Juin 2016 , Rédigé par JCD


Nous vivons une époque formidable, se plaît à souligner à tout propos en ricanant un de mes collègues de bureau lorsque nous attaquons notre troisième bouteille de blanc d’Oingt, tandis que les grenouilles entreprennent depuis leur marécage de commenter la situation politique du moment et que la fraîcheur de cette fin d’après-midi justifie à elle seule que l’on se repose un instant des premières chaleurs de ce mois de juin qui n’annonce rien de bon pour les temps à venir.
Quitte à l’estimer formidable cette foutue époque, allons-y, ne lésinons point sur l’épithète et osons l’exceptionnel. Car elle est en vérité unique et il serait prétentieux de prétendre surpasser semblable performance. J’admets qu’il y eut jadis des moments paroxystiques difficilement égalables mais qui avaient pour eux l’excuse de la guerre et il est incontestable que dans ce secteur d’activités particulières nous avons su nous montrer exemplaires et brillamment compétitifs, quitte à traverser océans et continents à seule fin de démontrer aux obtus de toutes sortes plus ou moins joliment bigarrés qu’à notre palmarès figurait quand même la plus célèbre qui dura rien moins que cent ans. C’est dire combien nous fûmes opiniâtres alors même que tout restait à faire en matière d’innovation technologique puisque Serge Dassault n’était même pas encore né.
Renonçons toutefois à nous réfugier dans l’histoire au pittoresque rassis et intéressons-nous de plus près à ce temps présent qui nous file entre les doigts pour mieux se transformer en passé sans que nous n’ayons eu le loisir d’en découvrir toutes les beautés souvent cachées. Et elles sont sans nul doute considérables, sans même anticiper sur les catastrophes que l’on nous prépare. Rien que ces jours-ci il y aurait largement matière à nous réjouir de n’avoir pas opté volontairement pour la nationalité française alors même qu’il n’y a plus guère d’avantages à appartenir à la même patrie qui fit se rencontrer André Frossard et Dieu, mais je pourrais bien sûr dénoncer d’autres sommités de moindre ou égale importance qui se targuent de fréquentations pareillement excentriques. Certes, n’avoir pas opté volontairement ne nous dédouane nullement d’être néanmoins assimilé à n’importe quel imbécile bruyamment adorateur de nos télégéniques pousseurs de baballe qui font la fierté de chaque instituteur laïc interrogeant ses morveux du cours élémentaire sur les grands hommes de ce pays qui vit naître Michel Sardou. Patrice et Mario symbolisant plutôt le siècle précédant.
Réjouissons-nous donc de pouvoir vivre cette époque à peine épique sous le règne en quelque sorte œcuménique d’un monarque se disant socialiste qui, certes, ne sera pas parvenu à nous faire oublier Léon Blum mais dont les ambitions sont en revanche nettement plus modestes puisque conformes à ses obligations d’allégeance. Il y a d’ailleurs un immense mérite à suivre un programme diamétralement opposé aux engagements avancés afin d’être démocratiquement élu et c’est là une sorte d’innovation, élaborée et conduite avec le succès que l’on sait sans que la population goulûment anesthésiée y trouvât beaucoup à redire. Bien entendu, l’abolition de la peine de mort n’est sans doute pas étrangère à l’apparente sérénité dudit monarque, convaincu qu’il est de jouir d’une sorte d’impunité due à sa trompeuse bonhomie qui n’est pas sans évoquer Louis le seizième, dont la toute fin de règne ne fut pas exempte de radicalité.
Gobergeons-nous dans la modernité qui nous est offerte pour presque rien, en prime pourrait-on dire, et admirons la fulgurante audace architecturale de ces zones commerciales vers où filent des milliers de kilomètres d’autoroutes saccageant les derniers restes de prairies pour que s’épanouissent les dortoirs modulaires qu’illumine parfois et même souvent la lueur bleuâtre du rectangle cathodique déversant la culture jusque chez les plus déshérités des électeurs, finalement désabusés. Un beau jour (!) celui-ci zigouille méthodiquement sa petite famille et s’achève sans regrets comme on éteint la lumière avant de sortir, pour lutter contre le gaspillage. En se disant peut-être qu’il eût été dommage de manquer ça.
juin 2016

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Dali lui-même se prétendait génie, c’est assez dire !

7 Juin 2016 , Rédigé par JCD

S’il est une constatation hélas bien amère, particulièrement en ces temps que l’on dit follement créatifs, c’est bien celle qui s’est imposée à moi concernant les maigres probabilités que je fusse dans un plus ou moins proche avenir déclaré et reconnu appartenir à la corporation des génies. J’observe pourtant que le nombre de ces bienheureux ne cesse de croître et d’embellir au fil des jours sans que, le plus souvent, l’évidence de cette qualification ne saute aux yeux. En tout cas pas aux miens. En vérité, ce n’est pas le fait de n’en être point un qui m’afflige, ni a fortiori celui de me voir consacré seul et unique génie de ce siècle, acceptant ainsi que l’on fit l’impasse sur mon éviction lors du précédent, dès lors que le vingtième peut légitimement s’enorgueillir d’un impressionnant catalogue de génies en tous genres dont on chercherait en vain l’équivalent, même modeste, dans l’actuel annuaire professionnel édité par le ministère de la Culture. Car j’entends limiter mes recherches à ce seul secteur, écartant d’office les prétendus génies ayant fait carrière dans l’industrie, la finance, voire dans la politique ou le domaine scientifique. Pourquoi pas dans le sport, l’armée ou la police si l’on tient à tout prix à discréditer l’appellation. Efforçons-nous de demeurer sérieux lorsqu’il s’agit de déterminer avec un minimum d’objectivité qui pourrait mériter de son vivant le titre de génie – car l’usage longtemps voulut que l’on privilégiât pour cet emploi des cadavres bien froids dont on espérait qu’ainsi confits ils ne vinssent point posthumément réclamer honneurs et émoluments possiblement exorbitants avec effet rétroactif.
Génie n’est pas une option à la portée du premier venu. On peut certes se prétendre tel mais la reconnaissance n’en est alors que confidentielle et l’emploi du titre généralement limité au seul prétendant lui-même. Critiques spécialisés se gardent bien d’ailleurs d’y faire référence, choisissant d’écarter l’œuvre d’un semblable minus – la principale tare du minus est d’être inconnu de tous, sauf peut-être de ses parents qui persistent à s’imaginer qu’il sera un jour chef de service au centre des impôts de Bourg-la-Reine – minus donc qu’il est préférable d’ignorer quand l’élite intellectuelle a déjà fait ses choix et sacré les vainqueurs de la compétition. Voilà pourquoi mes chances sont bien minces quand les génies d’aujourd’hui sont parfois encore enduits d’acné tandis qu’ils interprètent à la TSF le titre phare de leur dernier album qui s’est déjà vendu à six millions d’exemplaires, hors Îles Caïmans. D’aucuns décident de dédier les conséquences de leur anormalité créatrice à l’humanité tout entière : ils seront architectes, écrivains, cinéastes, dramaturges, plasticiens ou plus rarement compositeurs de musique de films pour Claude Lelouch et produiront des œuvres dont on saluera l’audace, l’originalité puisque, en tant que génies, ils offrent au monde entier ce dont nul autre avant eux n’avait eu seulement l’idée. Bien sûr que la performance est remarquable mais ce qui est plus sidérant encore c’est qu’ils aient la capacité proprement surhumaine, voire inhumaine, de rééditer l’exploit autant de fois que nécessaire afin que nul n’en ignore et puisse en jouir à son tour, quand bien même le nul en question serait épépineur de tomates dans la banlieue d’Oulan-Bator. Certains spécialistes internationaux du remix sont désormais en capacité de ridiculiser un type comme ce vieux ringard de Wolfgang-Amadeus – dont les modestes quarante et une symphonies prêtent hélas à sourire – en fournissant sans barguigner et en moins de quarante-huit heures un matériel sonore susceptible d’enrichir en continu l’ambiance commerçante de tous les super et hypermarchés d’Europe, à l’exception toutefois de la Grèce qui n’en a plus les moyens économiques, bien que ce soit réglable en cent-trente-six mensualités. Le génie, porté à un tel point d’incandescence, me laisse coi.
Quel auteur, fut-il romancier, s’en irait de nos jours suer sang et eau au motif qu’il est tenu par contrat de fournir dans les délais requis son chef-d’œuvre annuel ? Seul le génie peut se confronter à semblable gageure et l’exploit est d’autant plus admirable que le résultat sera conforme aux exigences du marché, et donc à celles supposées de cet imbécile de lecteur : intrigue classique et simple, exotisme nécessaire et une pointe d’érotisme de bon aloi, phrases courtes, sujet-verbe-complément, fin qui laisse deviner une possible suite si le premier se vend bien. Le génie peut être décrété par et réservé à une élite, mais il peut tout à fait s’avérer populaire, il suffit de le décider au préalable, dans tous les cas de figure ceux qui encaisseront les dividendes sont les mêmes.
On peut être un génie ou avoir du génie. Dans le second cas il s’agit d’une manifestation occasionnelle et le caractère restrictif appliqué au verbe avoir tend à relativiser l’ampleur du génie alors qu’être un génie suppose une globalité que l’on pourrait supposer intemporelle. À jamais définitive quoique soumise aux aléas de la mode, comme ne cessent de le constater nombre de nos créateurs contemporains. Peut-être est-ce là que se situe la différence entre Rembrandt, Van Gogh ou Picasso et Courrèges (je me garde ici d’établir une quelconque comparaison entre les trois artistes cités et l’un, quelconque lui aussi, de ces plasticiens que l’on nous dit être les génies de ce siècle dans la spécialité qui est la leur et qu’il serait indécent, voire désobligeant, de nommer).
Tant pis, je renonce à concourir, d’autres se donnent un tel mal de chien qui méritent bien de gagner. Et puis, lorsqu’on voit ce qu’on voit et qu’on sait ce qu’on sait…
juin 2016

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