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Soit dit en passant

Articles récents

Times is money !

17 Août 2014 , Rédigé par JCD

Vincent Auriol présidait alors aux destinées de notre République, c’est assez dire s’il nous restait encore de gros progrès à faire avant d’atteindre cet état d’apesanteur qui nous permet désormais de ne plus nous soucier de savoir qui décide quoi et pourquoi. On voit par là combien les sages que nous payons afin qu’ils pensent à notre place n’ont nulle besoin de nous être présentés, leur humilité les honore. Vincent Auriol présidait et j’entends encore résonner ce conseil plein de bon sens nous invitant à ne pas confondre vitesse et précipitation. La détestable précipitation, qui conduisait inévitablement au désastre, à la catastrophe, dont il était prudent de se garder tandis que, déjà, la vitesse était en revanche parée de toutes les vertus du progrès, donc de la réussite. Et des progrès nous n’avons pas cessé d’en faire depuis cette époque bénie, notamment dans le domaine de la vitesse. C’est qu’il ne s’agit non seulement pas de perdre son temps mais encore d’en gagner puisque, si l’on en croit Benjamin Franklin, le temps c’est de l’argent, ce qui justifie pleinement la présence du grand homme sur le billet de cent dollars.
Tous nos déplacements doivent être effectués dans un laps de temps le plus bref possible et dans ce domaine nous avons sans cesse innové. En dépit du fait qu’elle constitue un moyen de transport moins rapide que le train ou l’avion, l’automobile, en raison de son caractère individuel, conserve la préférence de l’homme pressé. On se prend à rêver du jour où les interdits seront enfin levés et où l’homo erectus pourra tout à loisir rouler, relativement brièvement il est vrai, aux vitesses maximales inscrites au compteur de son véhicule chéri, ce serait à n’en pas douter un excellent moyen d’obtenir un renouvellement rapide du parc automobile, cela libérerait des emplois, des logements, des veuves encore frétillantes, et même occasionnellement quelques veufs — pour lesquels je ne nourris, je l’avoue, qu'indifférence ordinaire.
Échanger des informations par courrier fit, durant quelques centaines d’années, le bonheur des amoureux, des auteurs de lettres anonymes et plus modestement celui des contribuables, parfois oublieux des délais et de cette recommandation qui dit, en petits caractères, que le cachet de la Poste fera foi. Mais c’était manifestement là lenteur insupportable, gabegie et frivolité préjudiciables à la bonne marche des affaires. On inventa donc le téléphone, le fax et bientôt l’ordinateur, obligeant, bien malgré lui assurément, le trader à réussir, ou rater, en quelques micro-secondes un coup flamboyant avec un argent qui ne lui appartient même pas. On pouvait enfin couler une entreprise concurrente sans même devoir user de la complicité d’un poseur de bombe professionnel. L’informatisation associée à l’innovation permettait en moins de temps qu’il ne faut pour le dire de raser un pays tout entier sans quitter son fauteuil de général des armées et en économisant sur les déplacements du petit personnel.
Vite fait bien fait est dorénavant la devise de l’homme de progrès. Car le temps nous est compté — times is money — et il ne s’agit pas de rêvasser, moins que jamais. Pourtant, le poète nous avait prévenus : le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con.
octobre 2013 

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Lettre à Boris

15 Août 2014 , Rédigé par JCD

Je vais t’avouer une chose, mon vieux Boris, moi non plus je voudrais pas crever. C’est en somme une espèce de réflexe humain qui s’impose dès lors que nous avons bien assimilé le principe selon lequel il n’existe aucun plan B. Tu ne me diras certainement pas le contraire, vu que là où tu es à Ville d’Avray il ne te reste guère l’occasion de bavarder sur le sujet de l’intolérable décrépitude, d’autant que depuis cinquante-cinq ans le physique a dû en prendre un coup. Et que c’est exactement comme pour le bâtiment, quand le physique va tout va ! Enfin, dans la majorité des cas parce que tu as bien dû en croiser toi aussi, même de loin, des importants, des bien entretenus de l’apparence, dont il est préférable de contourner la pensée en prenant la première à gauche, ou à droite puisque le salut est dans la fuite. Sans tergiverser ni ergoter sur la disparition ou non du clivage gauche-droite. Et de la lutte des classes devenue obsolète, j’te dis pas.
J’en fais en premier lieu une question de principe, je voudrais pas crever. Ensuite, on peut en effet avancer tout un tas de bonnes raisons comme, par exemple, vouloir à tout prix savoir si la lune sous son faux air de thune a un côté pointu, attendre que l’on ait inventé la mer à la montagne, la montagne à la mer, la fin de la douleur… J’avoue toutefois une relative indifférence à l’égard d’une possible imperfection cachée de la lune, une répulsion identique vis-à-vis de la mer comme de la montagne que l’on peut bien caser où l’on veut pourvu que ce soit éloigné de l’endroit où je vis. Pour ce qui concerne la fin de la douleur je sais que la confrérie des arracheurs de dents dispose d’une réponse toute prête : dans l’au-delà nul ne souffre plus, c’est la béatitude assurée. Par ailleurs, ma curiosité naturelle peut tout à fait s’abstenir : primo, de souhaiter connaître la lèpre ou les sept maladies qu’on attrape là-bas, et deuzio, d’avoir mis mon zobe dans des coinstots bizarres. Qu’on l’admette ou non, il existe quantité d’autres possibilités favorables à mon épanouissement susceptibles de s’avérer plus tentantes que n’importe quel coinstot que son caractère ouvertement bizarre me pousse à soupçonner qu’il représente un probable danger. Il n’y a aucun plan B, je le répète, Boris, or dès la petite enfance on nous apprend à ne pas mettre son doigt dans n’importe quel trou, alors que nous en avons neuf de rechange et que l’on peut même étendre l’expérimentation à ceux des pieds, ce qui porte à plus ou moins une vingtaine le nombre d’outils disponibles. Mais quand l’ustensile est unique…
Arguments recevables ou non à l’appui je n’en démords pas, je voudrais pas crever. Note bien, je te prie, que je n’ai rien contre les chiens noirs du Mexique qui dorment sans rêver, ni contre les singes à cul nu dévoreurs de tropiques, si tu avais envie d’aller faire leur connaissance tu n’avais qu’à prendre le bateau ou l’avion, qu’est-ce qui t’en empêchait ? Porter une robe sur les grands boulevards, ils sont nombreux à avoir essayé et c’est maintenant d’un commun à un point que tu ne peux même pas imaginer, tu serais déçu du peu d’impact. Non, c’est plutôt tout ce que je connais, tout ce que j’apprécie, que je sais qui me plaît dont je n’ai pas vraiment envie d’être brutalement privé, non, franchement, je voudrais pas crever avant d’avoir fini la bouteille entamée, non seulement parce que j’ai horreur du gaspillage mais surtout parce que j’aimerais beaucoup en ouvrir une autre.
Certes certes, mon vieux Boris, je la vois aussi la fin qui grouille et qui s’amène avec sa gueule moche, et tout ça finira mal, avec des détails dégoûtants, des regrets, des renvois… Je me souviens d’un temps où l’on avait toute la vie devant soi, les vieux nous le répétaient souvent, l’œil un peu humide, un peu envieux. Et l’autre, là, qui s’approche, elle est tellement près que je sens son souffle humide sur mon cou, elle attend, la salope.
Non, je voudrais pas crever. Ou alors seulement pour quelques jours, une semaine ou deux, comme on part en vacances, juste histoire de vérifier s’il se trouve quelqu’un pour me regretter, non, vaut mieux pas, on est toujours déçu. Non, je préfère ne pas.

juillet 2014

 

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Comment faisaient-ils ?

13 Août 2014 , Rédigé par JCD

Ni François Bayrou ni le Modem n’existaient encore lorsque, en 1849, Henry David Thoreau fit paraître La Désobéissance civile. On voir par là combien le fait de s’élever avec fermeté contre quelque oppresseur que ce soit, fût-il républicain de droite voire social-démocrate, ne date pas d’hier. Ce barbudos au regard paisible avait adopté la devise favorite de Jefferson : Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins (on a vu récemment la population de Belgique s’en passer totalement pendant un an sans que le pays sombre pour autant dans l’anarchie la plus débridée et alors même qu’ils n’ont toujours pas guillotiné leurs monarques démodés). On a jeté en prison Thoreau au motif qu’il avait refusé de payer l’impôt, affirmant ainsi son opposition à un État auquel il reprochait esclavagisme et colonialisme. C’est assez dire combien nous aurions, aujourd’hui encore, nous aussi de sérieuses raisons de prétexter pareil refus, à ceci près toutefois que l’esclave moderne ne se déplace pas autrement que dans son automobile individuelle dont sa banque est en vérité et dans le meilleur des cas l’heureux copropriétaire. L’endettement est la clé d’un système qui asservit sans que les chaînes qui entravent l’esclave soient visibles, et là où ledit système atteint des sommets apothéotiques c’est bien lorsque, comme présentement, l’individu est sommé de rembourser des dettes qu’il n’a pas contractées. Ainsi s’accroît la domination, sans violence physique, d’une caste de financiers dont le pouvoir n’existe et ne prospère qu’avec la complicité de serviteurs plus ou moins élus démocratiquement.
Pour Thoreau le temps de la désobéissance serait depuis longtemps dépassé, nous sommes désormais entrés dans celui de l’impuissance. Fasciné par le concept imbécile d’une croissance infinie, de ressources inépuisables ou facilement remplaçables par n’importe quoi, l’homme du vingtième siècle, et plus encore évidemment celui du vingt et unième,  a tout accepté et continue d’accepter tout et son contraire, il est muet, il s’admire d’avoir osé ce que nul avant lui n’avait osé imaginer, hormis quelques auteurs qui ne craignaient pas de désespérer, voire d’effrayer. Et ils avaient bien raison de ne pas craindre. Le progrès est considérable et il fascine. Le progrès fait rêver. Il permet de penser à autre chose, avec des images formidables, inattendues, aux couleurs forcément inédites et des effets spéciaux stupéfiants… Il se dit de temps à autre qu’il n’y en aura pas pour tout le monde et que donc il faut se hâter d’en profiter, d’en jouir, et il jouit. Bien sûr qu’il est regrettable qu’il n’y en ait pas pour tout le monde mais quoi ! on ne peut pas faire le bonheur des peuples malgré eux, n’est-ce pas ! C’est à prendre ou à laisser, et on ne va pas le laisser, alors on prend, tout si possible, en tout cas le plus possible parce que, demain, va savoir, peut-être qu’il n’y aura plus rien, plus rien du tout.
Comment faisaient-ils pour vivre avant ça ?

août 2014

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Mégalo, moi ?

11 Août 2014 , Rédigé par JCD

Franchement, je me demande si j’ai autant de talent que je le prétends, je le prétends principalement lorsque je suis seul avec moi-même et que, toutes portes closes, nul ne peut m’entendre m’encourager de la voix, comme le père Antoine a coutume de faire avec son bourricot auquel il s’obstine fermement à vouloir apprendre le paso-doble en vue des prochaines élections municipales. Il me semble d’ailleurs que le paso-doble est un peu passé de mode, même dans nos campagnes les plus reculées, et que cela risque d’être insuffisant pour que l’illustre — localement s’entend — marchand d’olives remporte la majorité des suffrages, pour autant qu’il ait réussi à convaincre Bérénice (Bérénice, c’est son âne et le père Antoine s’est entiché il y a des années maintenant de cette tragédie de Racine qu’il avait découverte à la télévision, persuadé à l’époque que Bérénice était le personnage interprété par Depardieu) d’accomplir les progrès nécessaires avant l’échéance républicaine.
Une telle interrogation n’est pas le fait du hasard. Je sais par ouï-dire depuis longtemps que Mozart avait l’oreille absolue dès trois ans et qu’à six il avait déjà composé ses premiers menuets. Je n’ignore pas que Sylvia Plath était à peine âgée de huit ans lorsqu’elle publia son premier poème, ce qui ne l’a certes pas empêchée de se suicider au gaz précisément le jour où je fêtais mon vingt-cinquième anniversaire. C’est assez dire à quel point ces gens-là savaient se montrer talentueux. Tandis que moi, une cinquantaine d’années plus tard, je n’ai toujours pas réussi, entre autres exemples, à entrer à l’Académie française alors que je connais parfaitement l’adresse et que les quarante immortels ne sont pas tous bien vaillants. Ni bienveillants à mon égard d’ailleurs. Mais je me console en sachant que Baudelaire, Proust ou même Molière n’en ont pas davantage que moi franchi les portes quand on y introduit certains politiciens et leurs propres courtisans dont l’œuvre littéraire prêterait à sourire si elle ne consternait plutôt.
J’ai cité le petit Wolfgang et la mignonne quoiqu’un peu instable Sylvia, mais j’aurais pu tout aussi bien ajouter le nom de Picasso qui a peint, tout comme moi, ses premiers tableaux alors que nous n’avions à peine que huit ans l’un et l’autre. Lorsque nous les avons peints et donc pas nécessairement le même jour.
Heureusement, il existe des compensations tout à fait réconfortantes en la personne notamment du pourtant impeccable Thomas Bernhard — qui est mort le lendemain de mon cinquante et unième anniversaire —, lequel Thomas Bernhard n’a vu paraître son premier poème, dans le Demokratisches Volksblatt, qu’à l’âge tout de même un peu tardif de vingt et un ans. Que dire de Blaise Cendrars dont le poème publié, Les Pâques, le fut alors qu’il avait déjà vingt-quatre ans. Ou d’André Hardellet, quarante et un ans lorsque Seghers fit paraître La Cité Montgol, son premier recueil. Et Henry Miller qui affichait quand même quarante-trois ans quand parut son Tropique du Cancer.
Certes certes, un écart somme toute assez considérable me sépare de tous ces illustres prédécesseurs dans la mesure où, désormais plus enclin à mollement somnoler à l’issue d’un copieux cassoulet de Castelnaudary qu’à m’en aller entreprendre la tournée des boîtes de nuit disséminées aux flancs de la montagne de Lure, j’ai plus que doublé le temps de gestation des moins précoces d’entre eux. Me cueille  alors au saut du lit la douloureuse nécessité de m’interroger sur mon avenir de plumitif puisque mon score de publications en fait ricaner plus d’un me tournant le dos parce que son éducation bourgeoise lui interdit de m’humilier de face. À l’heure où le crépuscule des courtes journées d’hiver m’invite pesamment à admettre que le temps est sans doute venu de rejoindre gens de mon âge que passionne Questions pour un champion, autre fait culturel, je suis tenté de parler de Bérézina. Au sens traditionnel de l’expression car de doctes historiens, aussi français que put l’être, par extension, notre Napoléon national, estiment aujourd’hui que la bataille de la Bérézina s’acheva sur une victoire plutôt que sur une défaite de nos valeureuses armées. Les Russes ayant, de leur côté, gagné la campagne de 1812 on peut en déduire qu’à l’instar des résultats électoraux tout le monde est désormais content. D’un point de vue strictement comptable, les pertes étant estimées à plus ou moins 55 000 hommes côté français et à 20 000 côté russe, on sera tenté de penser que la victoire française est plus psychologique que militaire, surtout a posteriori.
Ce qui me remonte énormément le moral à l’heure de la camomille lorsqu’il me faut décider si je choisis de me faire incinérer avec ou sans mes œuvres, en dépit du fait qu’elles n’auront pas été éditées. Il me semble qu’avec, cela peut paraître exagérément prétentieux. Et donc ridicule.

janvier 2014

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Rendons les enfants des pauvres enfin utiles

9 Août 2014 , Rédigé par JCD

Un de mes collègues de bureau, particulièrement proche bien qu’exilé depuis plusieurs années déjà en terrifiante nîmoisie mais paradoxalement soucieux d’œuvrer pour le bien commun, évoquait dernièrement à mon intention la relecture d’un court texte, publié en 1729 et repris par André Breton dans son Anthologie de l’humour noir. L’ouvrage s’intitule Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. On peut aujourd’hui se le procurer auprès des éditions Circé qui l’ont réédité en 1992 sous le titre Propositions, résolutions & prédictions. L’auteur se nomme Jonathan Swift et doit l’essentiel de sa popularité à un roman, d’ailleurs plusieurs fois adapté pour le cinéma, Les Voyages de Gulliver. Doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin, l’homme devra renoncer à l’évêché après la publication du Conte du tonneau qui déplut fortement à la reine Anne. Nul doute que sa Modeste proposition n’ait guère contribué à restaurer sa respectabilité puisqu’il y traite d’un sujet vis-à-vis duquel tout être humain affiche une sensibilité quelque peu maladive, une sorte de pudeur imbécile qui finira par mettre en danger le meilleur de l’humanité, disons plutôt le moins pire afin d’éviter toute démagogie. En effet, à chaque époque et dans chaque pays, notamment en l’occurrence dans l’Irlande du dix-huitième siècle, les enfants des pauvres constituent sans conteste le meilleur moyen de combattre à la fois la surpopulation et la misère. Seulement voilà, une société corsetée, arc-boutée sur ses principes d’un autre temps et son égoïsme obscène, se refuse, aujourd’hui encore, alors que la récession est là, derrière la porte, et que la famine se profile sur le fond plus ou moins bleu de l’horizon parce que ça dépend des jours et d’où souffle le vent, se refuse à prendre les mesures qui pourtant s’imposent, à l’évidence, et sans lesquelles des millions d’enfants mourront rachitiques ou malades sous le regard à peine humide de leurs parents impuissants tandis que les plus riches d’entre nous éprouveront d’innombrables difficultés à se procurer à n’importe quel prix une nourriture de qualité.
En supposant qu’un millier de familles de cette ville [Dublin] achèteraient régulièrement de la viande d’enfant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait environ vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.
S’inspirer, que dis-je, reprendre mot pour mot la (modeste) proposition de Jonathan Swift, doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin et en cela fils de Dieu pur jus, me semble convenir idéalement à la situation dans laquelle nous nous trouvons présentement. Car il s’agit bien de nourrir les riches — et les classes moyennes ne demanderont certainement qu’à partager cette aubaine pour peu que leurs revenus le leur permettent — avec de la bonne viande issue d’un enfant d’un an, gras et de belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord-maire, ou à tout autre festin public. Rien n’interdit de penser que dans un monde pareillement corrompu il soit — ponctuellement car ils sont relativement peu nombreux et jalousement préservés — possible de déguster entre amis un petit descendant de la noblesse royale de tel ou tel pays. La sauce au sang bleu fait généralement son petit effet.
Débarrassés du souci qu’ils ont de trouver pitance pour un nourrisson qui ne rapporte rien, n’est pas encore tout à fait en âge de travailler et qu’il faut, de surcroît, vêtir plus ou moins, les pauvres n’hésiteront plus à se reproduire en fonction des besoins de la société, dans un réel souci d’utilité, tandis que le problème que pose aujourd’hui le nombre pléthorique de futurs chômeurs sera du même coup résolu. D’autant mieux d’ailleurs que — mon voisin de table me souffle à l’instant cette idée — l’annonce de ces si fameux plans sociaux pourrait être l’occasion pour les nantis décideurs de se réunir en quelque banquet grandiose afin de célébrer la nouvelle en dégustant un ou deux, selon le nombre de convives, ouvriers ou employés licenciés, pour autant que la date limite de consommation ne soit point dépassée. Le temps de cuisson risquerait dès lors d’être sensiblement augmenté car la viande se durcit avec l’âge et se tétanise parfois si l’abattage survient peu après l’effort. On privilégiera donc l’employé au détriment de l’ouvrier, plus coriace, fût-il encore jeune. Pour certains mets d’aucuns affirment que le privé d’emploi de longue durée est plus tendre – les mauvaises langues corrigent en plus mou.
Voici donc un programme que tout homme politique conscient de ses devoirs et soucieux de sa réussite devrait sans tarder mettre en chantier. L’avenir de l’espèce en dépend.

août 2014

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Le déshonneur des poètes

7 Août 2014 , Rédigé par JCD

Les poètes ont quand même une singulière et fâcheuse tendance à se satisfaire de données pour le moins floues, quand elles ne sont pas délibérément fantaisistes. Comme il se doit, les plus arrogants d’entre eux invoquent la poésie elle-même, laquelle non seulement les autorise mais les encourage dans cette voie, la poésie ayant tous les droits. Disent-ils.
On a vu par le passé la manière dont ils se sont affranchis de la rime, de l’alexandrin (voir les propos tenus par le père Hugo) favorisant la césure baladeuse dans le seul but d’ouvrir largement la porte à tous les écrivaillons qu’une ambition vorace poussait à obtenir ainsi une admission plus ou moins frauduleuse au sein d’un cénacle dont les illustres anciens, sentant venir l’affront, s’étaient réfugiés dans l’Olympe. Baudelaire lui-même n’avait-il pas cédé à la tentation en publiant des poèmes en prose !
Le vague et l’approximatif allaient désormais devenir la règle. Rimbaud, encore respectueux de la rime mais bénéficiant vraisemblablement du pouvoir de séduction que lui apportait son insolente jeunesse, sombrait dans la facilité avec ses Voyelles dont le moins que nous puissions dire aujourd’hui est qu’elles brillent par leur imprécision. Noir, blanc, rouge, vert, bleu. C’est un peu court, jeune homme, quand il eut fallu indiquer si le noir était d’ivoire, de pêche, de vigne (voire de pêche de vigne) ou de bougie, le blanc de titane ou de zinc, le rouge vermillon, carmin ou de garance, les verts ô combien multiples allant du Véronèse à l’émeraude et les bleus du céruléum à l’outremer en passant par le cobalt et le turquoise… Et que dire de l’absence du jaune, pourtant couleur primaire dont le petit Arthur aurait pu, s’il avait daigné l’inclure dans sa palette, mentionner toutes les nuances, du citron au cadmium sans oublier le chrome, éventuellement orangé… et les terres de Sienne, d’ombre, brûlée ou naturelle, il y avait pourtant là de quoi colorer par exemple toutes les consonnes.
Sur une telle lancée tout ne fit ensuite qu’empirer. Le ciel est bleu, la mer est verte… Quelle indigence ! devraient s’exclamer les élèves du cours préparatoire. Qui n’en font rien car nous vivons dorénavant dans le culte de l’à-peu-près, dans la vénération de l’évasif. De Guillaume Apollinaire à Émilie Simon en passant par Raymond Queneau et Brigitte Fontaine, il n’est pas un de ces poètes qui ne se soit contenté de nous dire Il pleut sans se préoccuper d’approfondir quelque peu la question. Certes, le minimalisme fut un temps à la mode mais le clampin ordinaire, qui ne se pique point d’être pôhaite, aimerait peut-être néanmoins que les professionnels de la profession nous en disent un peu plus, nous précisent s’il s’agit d’un modeste mais têtu petit crachin breton, surtout si la scène se passe à la frontière entre l’Ouganda et la Tanzanie, à moins qu’ils ne nous parlent de trombes d’eau, de giboulées agrémentées de chutes de grêle, de tornades entraînant le débordement des fleuves et des rivières, des inondations sans précédent, éventuellement citer alors le niveau de la Seine par rapport au zouave du pont de l’Alma… Non, il pleut, point à la ligne. La belle affaire ! Et quelle sobriété, quelle concision, quelle économie dans le fond comme dans la forme. Nul ne pourra dès lors dénoncer l’amphigouri, vilipender le délayage dans lequel se complaisent d’incontinents sybarites, la poésie enfin ramenée à l’essentiel.
Un ascète qui passait par là estima que c’était faire bien des concessions, qu’il y avait dans ce Il pleut  quelque chose d’extrêmement directif, voire dirigiste en quelque sorte, que le caractère descriptif n’était pas exempt de romanesque et que le lecteur se trouvait soumis à un choix qu’il n’était pas tenu d’accepter et qu’en somme tout cela manquait de liberté, d’ouverture. Sortant de sa poche un morceau de craie bleue, il s’approcha du haut mur de l’école derrière lequel on entendait des enfants ânonner un poème célèbre d’Éluard et écrivit : il et ajouta juste un point.

décembre 2013    

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Albert, mon ami

5 Août 2014 , Rédigé par JCD

Lorsqu’on vit à l’année, entouré de ses terres, au cœur d’une vaste et confortable propriété l’acquisition et l’emploi en continu d’un personnel de maison à l’évidence s’impose. Je reconnais toutefois qu’en raison des charges prohibitives je ne peux que rarement les rétribuer, mais ils semblent s’en accommoder, peut-être en raison de la déférence qu’ils affichent volontiers à mon égard, ou simplement par amitié, ce dont je m’honore puisque je n’ignore point combien les cas de ce type s’avèrent plus que rares et, de nos jours, quasiment anachroniques. Sans compter que le terme d’amitié ait pris, via ces réseaux que l’on dit sociaux, une démocratique ampleur qui pollue quelque peu son désintéressement supposé. En son temps déjà Louis-Silvestre de Sacy voyait dans l’amitié un commerce, c’est assez dire si le fait d’ouvrir aujourd’hui une épicerie, ou une banque, prédispose à jouir des plus émouvantes félicités. Toujours est-il qu’au sein d’une société plus que jamais mercantile il m’appartient de saluer ici la noble gratuité des services à moi rendus par ces individus dont le dévouement aurait justifié qu’ils fussent décorés du Mérite agricole, des Palmes académiques et, pourquoi pas, de la Légion d’honneur quand on voit l’usage qui en est fait.
Albert — tout court, puisqu’il est l’essentiel et le plus ancien — possède le titre enviable de majordome. Il accueille d’éventuels visiteurs et répond au téléphone lorsque je suis absent ou trop occupé pour m’en charger moi-même. C’est quelqu’un de courtois, de respectueux et qui ne s’autorise un mot d’esprit qu’à bon escient, et certainement pas avec n’importe qui. Les visiteurs sont en vérité peu nombreux dès lors qu’ils ont bien compris, tout comme moi, à quel point le temps nous est compté et combien nous devons décider des priorités indispensables, sans quoi la vie serait insupportable. C’est lui qui a pour mission d’anticiper le renouvellement du contenu de la cave quatre fois l’an afin que l’on ne manquât point.
Albert II (en chiffres romains, s’il vous plaît ! pour lui comme pour tous les autres) est le gardien. Sa fonction et ses mensurations lui confèrent une autorité dont il n’abuse que très rarement. Il sait éloigner les indésirables avec fermeté et veille constamment à ce qu’aucun intrus, fût-il armé en période dite de chasse, ne s’introduise dans le parc ni ne se permette indûment d’emprunter l’une ou l’autre des allées d’accès aux corps de bâtiment.
Albert III, le jardinier, est en charge de l’arrosage des arbres et arbrisseaux, principalement durant les fortes chaleurs. J’ai remarqué combien il peine à transporter ses arrosoirs d’un point à un autre, cet inconvénient est dû à son grand âge mais j’aurais mauvaise grâce à lui en faire la remarque et plus encore à seulement envisager son remplacement par quelque freluquet probablement aussi insolent qu’incompétent. Il doit par ailleurs, nonobstant la taille régulière des gazons, veiller à ce que l’entretien et l’élagage des arbres, fruitiers ou d’ornement, soit effectués aux périodes idoines et gérer convenablement le stock de bois coupé. À ce sujet, l’édification d’un cinquième auvent semble désormais plus que nécessaire.
C’est à Albert IV qu’incombe les besognes d’entretien, aussi diverses que variées, auxquelles nul ne peut se soustraire sans toutefois devoir aller jusqu’à en assumer soi-même l’exécution. Menus travaux d’électricité ou de plomberie, voire restauration d’un muret en perdition. Pour les ouvrages trop complexes ou nécessitant des moyens techniques importants Albert IV a toute qualité pour faire appel à des entreprises certifiées dont il se sera assuré au préalable que leurs personnels disposent des qualifications requises.
Je n’écarte pas totalement la possibilité d’élargir jusqu’à un Albert V dont la fonction principale serait de vanter à longueur de journée ma beauté, mon intelligence, mon talent, ma sagesse et mon incroyable perspicacité à m’entourer de gens exceptionnels. Néanmoins j’hésite encore, notamment lorsque me turlupine l’idée de prendre plutôt une Albertine, ou carrément, pour changer, une Ekaterina, ou n’importe quoi d’autre puisque c’est moi qui décide du prénom.
Selon Albert tout court, c’est abracadabrantesque — son père était emploi fictif sous Chirac — mais je devine qu’il craint pour son avenir et pour celui de ses collègues de bureau. Alors qu’à dix-huit ans on est encore en formation…

août 2014

 

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À ta santé, Fred !

3 Août 2014 , Rédigé par JCD

Quand on choque les verres, faut se regarder dans les yeux. […] Puis faut boire tout de suite sans reposer le verre. Sans quoye, ça marche pas. J’étais jusqu’ici persuadé qu’une telle coutume appartenait à quelque folklore plus ou moins poitevin et voilàtipas que je découvre au cours de cette nuit d’insomnie ordinaire qu’elle pourrait bien avoir touché d’autres populations puisque Fred Vargas prête à la brave Clémentine cette injonction, lui conférant ainsi une sorte d’universalité. On peut ensuite se poser la question de savoir ce qui, en l’occurrence, est censé marcher ou ne pas, chacun n’ayant pas nécessairement à résoudre les problèmes auxquels est confronté le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg.
J’en étais là de mes interrogations lorsque je constatai qu’il était quatre heures — du matin — et décidai de remettre à plus tard le nécessaire éclaircissement de cet autre point de détail, me réservant la lecture des soixante-deux dernières pages restant pour la nuit suivante car je n’aime guère bâcler, la lecture comme le reste. Ce qui pourrait expliquer ma réticence à mourir dans la précipitation, alors qu’il me reste certainement quantité de choses à approfondir, de livres à lire ou à relire, de vins à déguster, de femmes à regretter de ne les avoir pas connues et de saloperies innommables à regarder se commettre. Car mourir est un acte qui engage, qu’il convient de ne point traiter par-dessus ou dessous la jambe (selon que l’on a ou non des dispositions particulières pour la jonglerie) et qu’il est à mon avis préférable de différer le plus longtemps possible car il n’y aura pas de seconde chance, c’est désormais à peu près certain au vu du nombre, approximatif, de cadavres qui, un peu partout, se sont accumulés au fil des temps sans qu’aucun d’entre eux ne soit revenu passer encore un moment, pour réfléchir, au sein de sa famille foutrement embarrassée parce qu’elle avait déjà fait don, à l’exception de ses économies, de la totalité de sa garde-robe au Secours catholique.
À quatre heures du matin — mais ça fonctionne tout aussi bien à trois ou même à deux, je parle ici des heures puisqu’on est toujours seul, principalement lorsqu’il s’agit d’évoquer nos perspectives d’avenir — c’est un thème récurrent sur lequel on a davantage tendance à s’attarder alors qu’au moment où l’on avale ses raviolis tièdes on y songe moins souvent. Sans que les vertus gastronomiques du ravioli en soient pour autant la cause. Je songeais à Clémentine et à son sans quoye ça marche pas et je me demandais s’il suffisait par exemple de bien se regarder dans les yeux en trinquant pour que je m’endorme illico sans plus penser à quelque futur particulièrement horrible. Je suis descendu dans la cuisine — je n’ai toujours pas installé de réfrigérateur, même modeste, dans ma chambre — j’ai ouvert une bouteille de blanc, j’ai pris deux verres, des ballons ordinaires comme ceux de n’importe quel bistrot, ceux que je préfère, et je suis remonté me coucher. J’ai rempli les deux verres mais, au moment de les choquer, comme dit Clémentine, je n’avais personne à regarder dans les yeux. Je suis redescendu chercher un miroir que j’ai réussi à caler avec une pile de bouquins et j’ai repris mes verres où le beaujolais à peine joliment doré était encore frais. Comme les meilleurs bourgognes blancs, mon beaujolais blanc muri et récolté sur les terres d’Oingt est un vin franc, à peine fruité, de cépage Chardonnay que l’on boit pour accompagner un repas aussi bien que pour étancher sa soif. Il n’a donc rien de comparable avec ces sirops au fruité outrancier qui flattent les papilles des imbéciles de leur vulgarité poisseuse.
Nous avons donc trinqué, moi et moi, en nous regardant droit dans les yeux et nous avons bu, sans reposer nos verres, ainsi qu’il est exigé si l’on veut que le truc réussisse.
Un peu avant six heures j’ai éteint la lumière et j’ai vraisemblablement dû m’endormir rapidement. À deux nous avions sifflé la bouteille et ça avait marché.

octobre 2013

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Le Choc

1 Août 2014 , Rédigé par JCD

Nous vivions tranquilles, quasiment sereins, tout occupés à jouir au quotidien de cette félicité dans laquelle nous baignons ordinairement dès le réveil, celui-ci après son premier ballon de blanc dont les vertus décapantes sont tellement salutaires, celui-là qui s’en va par les rues de la cité jubilant à l’idée de cette nouvelle journée de travail qui commence, et cet autre qu’apaise matutinalement le spectacle bouleversant de la mer toujours recommencée, quand, tout à coup, brutalement pour dire les choses sans ambiguïté, tomba cette information stupéfiante, sidérante, inconcevable en somme : l’air que nous respirons serait, selon les sources les plus autorisées, tellement pourri qu’il nous faudrait nous résoudre à lui imputer un nombre beaucoup plus considérable de cancers que nous ne l’imaginions jusque là. En clair, le fluide gazeux composé principalement d’oxygène et d’azote serait tout bonnement cancérigène. Comme la fumée des cigarettes en quelque sorte, à cette différence près que les autorités que l’on dit compétentes nous déconseillent hypocritement de fumer alors qu’elles hésitent encore à nous interdire de respirer. Le cancer dû au tabac est pour l’heure aussi rentable que coûteux tant que l’on aura pas pris les mesures qui s’imposent pour soulager la Sécurité sociale de ses obligations de remboursement. Sitôt cette mesure économique adoptée, les cancers générés par la pollution de l’air deviendraient, eux aussi, exclusivement rentables en raison des profits qu’induit cette pollution. Contraindre les populations à s’abstenir de respirer est une ambition complexe car il faudrait alors, dès la naissance du charmant bambin vagissant, normalement apte à bénéficier des bienfaits de la civilisation généralement dispensés aux citoyens légalement autorisés à exister sur le territoire national, il faudrait donc, disais-je, lui apprendre à retenir son souffle durant quelques minutes toutes les deux heures s’il veut espérer atteindre l’âge adulte en relativement bonne santé apparente.
La nouvelle aurait pu faire grand bruit et susciter quelque émoi parmi les indigènes doués de raison. Heureusement ce ne fut pas le cas et l’on évita ainsi tout affolement, tout mouvement de panique poussant l’individu, persuadé qu’ailleurs l’herbe est plus verte et l’air autrement plus pur, à fuir n’importe où, y compris dans le pays voisin. Rendons grâces à l’indigène doué de raison à qui on ne la fait pas puisqu’il sait parfaitement discerner où se situe le danger. Le danger qui serait que l’on cesse de produire, et donc de consommer, entraînant la fermeture de nos sites industriels et donc la disparition de milliers, de millions d’emplois, débouchant sur le spectacle terrifiant d’usines abandonnées, à jamais silencieuses, d’incinérateurs définitivement refroidis, de centrales nucléaires éteintes où seul le combustible oublié continuerait de vivre sa très longue et désormais inutile – mais pas inefficace – existence, d’aéroports et d’autoroutes désertés par la vie, d’énormes quantités de véhicules automobiles, aériens et maritimes jonchant les rues, les routes, les ports et les campagnes, que leur absence de raison d’être aurait condamnés à une lente décomposition, consacrant la victoire de la rouille et de la pourriture, spectacle apocalyptique rendu finalement pathétique par celui des hordes d’hommes, de femmes, d’enfants et d’animaux d’élevage livrés à une errance sans but, crevant n’importe où sans le moindre accompagnement en fin de vie, sans nul soutien psychologique, sous un ciel complètement vide, tragiquement inhumain. Enfin.
Par chance, il n’en fut rien car les sages veillaient, soucieux de l’avenir immédiat, le seul qui compte véritablement. Il fallait sauvegarder cette belle et noble notion de progrès sans lequel nous en serions encore à brouter des racines dans un paysage où nos congénères imprévoyants n’auraient pas jugé utile d’imprimer leur marque de manière durable. À quoi donc aurait alors servi que d’opiniâtres chercheurs se dévouent corps et âme afin de mettre au point de coûteux et douloureux traitements destinés à persuader le cancéreux en phase terminale qu’à l’instar des millions de cadavres de nos guerres d’antan il ne sera pas mort pour rien. Par chance, il n’en fut rien et tout continue comme si de rien n’était…

octobre 2013

 

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À propos du réchauffement climatique

30 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Il semble que l’âge des criminels commence à poser problème. Qu’un septuagénaire abatte de deux coups de son fusil de chasse son infirmière à peine plus jeune que lui au motif qu’elle aurait refusé ses avances peut certes s’expliquer en raison des fortes chaleurs actuelles susceptibles de favoriser l’émergence de comportements quelque peu excessifs mais qu’un enfant de deux ans, au volant de l’automobile vraisemblablement de ses parents, écrase sa mère de vingt-six ans incite à penser qu’un œdipe mal maîtrisé peut parfois déboucher sur des réactions extrêmes auxquelles les penseurs lacano-freudiens n’ont toujours pas trouvé de remède qui soit à la hauteur des attentes des scénaristes les mieux inspirés du cinéma français. On voit bien que l’idée d’avancer l’âge à partir duquel de gentils adolescents pourraient obtenir leur permis de conduire ne résoudra rien dès lors qu’un marmot privé brutalement du sein maternel exprime sa frustration, et peut-être sa jalousie, d’une manière que l’on qualifiera un peu vite dans les milieux autorisés d’exagérément violente. Peut-être convient-il également de s’interroger sur un possible comportement délibérément provocateur de la mère qui aura déclenché, canicule aidant, des pulsions libidineuses, et incestueuses, chez ce malheureux enfant dont l’éducation sera désormais confiée aux tortionnaires assermentés d’une institution religieuse et paramilitaire.
Quant à notre infirmière, dont la disparition certes brutale permet néanmoins aujourd’hui à une débutante de trouver plus rapidement un emploi, n’a-t-elle pas délibérément favorisé le développement de fantasmes chez un homme qui n’aspirait qu’à vivre enfin une existence conjugale qui soit conforme aux coutumes républicaines et à se rendre à la chasse entre amis en se montrant respectueux des périodes réglementaires. On voit par là combien ces deux victimes, l’une au tout début de sa vie et l’autre à la fin de la sienne, n’ont pas réussi à trouver l’amour auquel elles avaient pourtant le droit d’aspirer.
Sans doute devrons-nous dorénavant prendre davantage en considération le réchauffement de la planète dont, nous le constatons chaque jour, l’influence peut s’avérer néfaste pour des sujets vulnérables. Il est bien sûr confortable de se retrancher derrière cet argument pour le moins fallacieux selon quoi il appartient à chacun de demeurer au frais, de boire beaucoup d’eau et de prendre des douches glacées lorsque vient l’été. Mais ce serait se montrer bien ingrat à l’égard de ces deux pauvres garçons à qui l’on ne saurait pourtant tenir grief de s’être laissé attendrir puis troubler un instant par un froissement de tissu, par le galbe d’une jambe, la rondeur devinée d’un sein, le parfum légèrement poivré d’une aisselle ou la douceur fragile d’une nuque où tremble une courte mèche tout juste échappée…
Ainsi moi, pas plus tard qu’hier…

juillet 2014

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