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Soit dit en passant

Articles récents

Comment faisaient-ils ?

13 Août 2014 , Rédigé par JCD

Ni François Bayrou ni le Modem n’existaient encore lorsque, en 1849, Henry David Thoreau fit paraître La Désobéissance civile. On voir par là combien le fait de s’élever avec fermeté contre quelque oppresseur que ce soit, fût-il républicain de droite voire social-démocrate, ne date pas d’hier. Ce barbudos au regard paisible avait adopté la devise favorite de Jefferson : Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins (on a vu récemment la population de Belgique s’en passer totalement pendant un an sans que le pays sombre pour autant dans l’anarchie la plus débridée et alors même qu’ils n’ont toujours pas guillotiné leurs monarques démodés). On a jeté en prison Thoreau au motif qu’il avait refusé de payer l’impôt, affirmant ainsi son opposition à un État auquel il reprochait esclavagisme et colonialisme. C’est assez dire combien nous aurions, aujourd’hui encore, nous aussi de sérieuses raisons de prétexter pareil refus, à ceci près toutefois que l’esclave moderne ne se déplace pas autrement que dans son automobile individuelle dont sa banque est en vérité et dans le meilleur des cas l’heureux copropriétaire. L’endettement est la clé d’un système qui asservit sans que les chaînes qui entravent l’esclave soient visibles, et là où ledit système atteint des sommets apothéotiques c’est bien lorsque, comme présentement, l’individu est sommé de rembourser des dettes qu’il n’a pas contractées. Ainsi s’accroît la domination, sans violence physique, d’une caste de financiers dont le pouvoir n’existe et ne prospère qu’avec la complicité de serviteurs plus ou moins élus démocratiquement.
Pour Thoreau le temps de la désobéissance serait depuis longtemps dépassé, nous sommes désormais entrés dans celui de l’impuissance. Fasciné par le concept imbécile d’une croissance infinie, de ressources inépuisables ou facilement remplaçables par n’importe quoi, l’homme du vingtième siècle, et plus encore évidemment celui du vingt et unième,  a tout accepté et continue d’accepter tout et son contraire, il est muet, il s’admire d’avoir osé ce que nul avant lui n’avait osé imaginer, hormis quelques auteurs qui ne craignaient pas de désespérer, voire d’effrayer. Et ils avaient bien raison de ne pas craindre. Le progrès est considérable et il fascine. Le progrès fait rêver. Il permet de penser à autre chose, avec des images formidables, inattendues, aux couleurs forcément inédites et des effets spéciaux stupéfiants… Il se dit de temps à autre qu’il n’y en aura pas pour tout le monde et que donc il faut se hâter d’en profiter, d’en jouir, et il jouit. Bien sûr qu’il est regrettable qu’il n’y en ait pas pour tout le monde mais quoi ! on ne peut pas faire le bonheur des peuples malgré eux, n’est-ce pas ! C’est à prendre ou à laisser, et on ne va pas le laisser, alors on prend, tout si possible, en tout cas le plus possible parce que, demain, va savoir, peut-être qu’il n’y aura plus rien, plus rien du tout.
Comment faisaient-ils pour vivre avant ça ?

août 2014

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Mégalo, moi ?

11 Août 2014 , Rédigé par JCD

Franchement, je me demande si j’ai autant de talent que je le prétends, je le prétends principalement lorsque je suis seul avec moi-même et que, toutes portes closes, nul ne peut m’entendre m’encourager de la voix, comme le père Antoine a coutume de faire avec son bourricot auquel il s’obstine fermement à vouloir apprendre le paso-doble en vue des prochaines élections municipales. Il me semble d’ailleurs que le paso-doble est un peu passé de mode, même dans nos campagnes les plus reculées, et que cela risque d’être insuffisant pour que l’illustre — localement s’entend — marchand d’olives remporte la majorité des suffrages, pour autant qu’il ait réussi à convaincre Bérénice (Bérénice, c’est son âne et le père Antoine s’est entiché il y a des années maintenant de cette tragédie de Racine qu’il avait découverte à la télévision, persuadé à l’époque que Bérénice était le personnage interprété par Depardieu) d’accomplir les progrès nécessaires avant l’échéance républicaine.
Une telle interrogation n’est pas le fait du hasard. Je sais par ouï-dire depuis longtemps que Mozart avait l’oreille absolue dès trois ans et qu’à six il avait déjà composé ses premiers menuets. Je n’ignore pas que Sylvia Plath était à peine âgée de huit ans lorsqu’elle publia son premier poème, ce qui ne l’a certes pas empêchée de se suicider au gaz précisément le jour où je fêtais mon vingt-cinquième anniversaire. C’est assez dire à quel point ces gens-là savaient se montrer talentueux. Tandis que moi, une cinquantaine d’années plus tard, je n’ai toujours pas réussi, entre autres exemples, à entrer à l’Académie française alors que je connais parfaitement l’adresse et que les quarante immortels ne sont pas tous bien vaillants. Ni bienveillants à mon égard d’ailleurs. Mais je me console en sachant que Baudelaire, Proust ou même Molière n’en ont pas davantage que moi franchi les portes quand on y introduit certains politiciens et leurs propres courtisans dont l’œuvre littéraire prêterait à sourire si elle ne consternait plutôt.
J’ai cité le petit Wolfgang et la mignonne quoiqu’un peu instable Sylvia, mais j’aurais pu tout aussi bien ajouter le nom de Picasso qui a peint, tout comme moi, ses premiers tableaux alors que nous n’avions à peine que huit ans l’un et l’autre. Lorsque nous les avons peints et donc pas nécessairement le même jour.
Heureusement, il existe des compensations tout à fait réconfortantes en la personne notamment du pourtant impeccable Thomas Bernhard — qui est mort le lendemain de mon cinquante et unième anniversaire —, lequel Thomas Bernhard n’a vu paraître son premier poème, dans le Demokratisches Volksblatt, qu’à l’âge tout de même un peu tardif de vingt et un ans. Que dire de Blaise Cendrars dont le poème publié, Les Pâques, le fut alors qu’il avait déjà vingt-quatre ans. Ou d’André Hardellet, quarante et un ans lorsque Seghers fit paraître La Cité Montgol, son premier recueil. Et Henry Miller qui affichait quand même quarante-trois ans quand parut son Tropique du Cancer.
Certes certes, un écart somme toute assez considérable me sépare de tous ces illustres prédécesseurs dans la mesure où, désormais plus enclin à mollement somnoler à l’issue d’un copieux cassoulet de Castelnaudary qu’à m’en aller entreprendre la tournée des boîtes de nuit disséminées aux flancs de la montagne de Lure, j’ai plus que doublé le temps de gestation des moins précoces d’entre eux. Me cueille  alors au saut du lit la douloureuse nécessité de m’interroger sur mon avenir de plumitif puisque mon score de publications en fait ricaner plus d’un me tournant le dos parce que son éducation bourgeoise lui interdit de m’humilier de face. À l’heure où le crépuscule des courtes journées d’hiver m’invite pesamment à admettre que le temps est sans doute venu de rejoindre gens de mon âge que passionne Questions pour un champion, autre fait culturel, je suis tenté de parler de Bérézina. Au sens traditionnel de l’expression car de doctes historiens, aussi français que put l’être, par extension, notre Napoléon national, estiment aujourd’hui que la bataille de la Bérézina s’acheva sur une victoire plutôt que sur une défaite de nos valeureuses armées. Les Russes ayant, de leur côté, gagné la campagne de 1812 on peut en déduire qu’à l’instar des résultats électoraux tout le monde est désormais content. D’un point de vue strictement comptable, les pertes étant estimées à plus ou moins 55 000 hommes côté français et à 20 000 côté russe, on sera tenté de penser que la victoire française est plus psychologique que militaire, surtout a posteriori.
Ce qui me remonte énormément le moral à l’heure de la camomille lorsqu’il me faut décider si je choisis de me faire incinérer avec ou sans mes œuvres, en dépit du fait qu’elles n’auront pas été éditées. Il me semble qu’avec, cela peut paraître exagérément prétentieux. Et donc ridicule.

janvier 2014

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Rendons les enfants des pauvres enfin utiles

9 Août 2014 , Rédigé par JCD

Un de mes collègues de bureau, particulièrement proche bien qu’exilé depuis plusieurs années déjà en terrifiante nîmoisie mais paradoxalement soucieux d’œuvrer pour le bien commun, évoquait dernièrement à mon intention la relecture d’un court texte, publié en 1729 et repris par André Breton dans son Anthologie de l’humour noir. L’ouvrage s’intitule Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. On peut aujourd’hui se le procurer auprès des éditions Circé qui l’ont réédité en 1992 sous le titre Propositions, résolutions & prédictions. L’auteur se nomme Jonathan Swift et doit l’essentiel de sa popularité à un roman, d’ailleurs plusieurs fois adapté pour le cinéma, Les Voyages de Gulliver. Doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin, l’homme devra renoncer à l’évêché après la publication du Conte du tonneau qui déplut fortement à la reine Anne. Nul doute que sa Modeste proposition n’ait guère contribué à restaurer sa respectabilité puisqu’il y traite d’un sujet vis-à-vis duquel tout être humain affiche une sensibilité quelque peu maladive, une sorte de pudeur imbécile qui finira par mettre en danger le meilleur de l’humanité, disons plutôt le moins pire afin d’éviter toute démagogie. En effet, à chaque époque et dans chaque pays, notamment en l’occurrence dans l’Irlande du dix-huitième siècle, les enfants des pauvres constituent sans conteste le meilleur moyen de combattre à la fois la surpopulation et la misère. Seulement voilà, une société corsetée, arc-boutée sur ses principes d’un autre temps et son égoïsme obscène, se refuse, aujourd’hui encore, alors que la récession est là, derrière la porte, et que la famine se profile sur le fond plus ou moins bleu de l’horizon parce que ça dépend des jours et d’où souffle le vent, se refuse à prendre les mesures qui pourtant s’imposent, à l’évidence, et sans lesquelles des millions d’enfants mourront rachitiques ou malades sous le regard à peine humide de leurs parents impuissants tandis que les plus riches d’entre nous éprouveront d’innombrables difficultés à se procurer à n’importe quel prix une nourriture de qualité.
En supposant qu’un millier de familles de cette ville [Dublin] achèteraient régulièrement de la viande d’enfant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait environ vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.
S’inspirer, que dis-je, reprendre mot pour mot la (modeste) proposition de Jonathan Swift, doyen de la cathédrale Saint-Patrick de Dublin et en cela fils de Dieu pur jus, me semble convenir idéalement à la situation dans laquelle nous nous trouvons présentement. Car il s’agit bien de nourrir les riches — et les classes moyennes ne demanderont certainement qu’à partager cette aubaine pour peu que leurs revenus le leur permettent — avec de la bonne viande issue d’un enfant d’un an, gras et de belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord-maire, ou à tout autre festin public. Rien n’interdit de penser que dans un monde pareillement corrompu il soit — ponctuellement car ils sont relativement peu nombreux et jalousement préservés — possible de déguster entre amis un petit descendant de la noblesse royale de tel ou tel pays. La sauce au sang bleu fait généralement son petit effet.
Débarrassés du souci qu’ils ont de trouver pitance pour un nourrisson qui ne rapporte rien, n’est pas encore tout à fait en âge de travailler et qu’il faut, de surcroît, vêtir plus ou moins, les pauvres n’hésiteront plus à se reproduire en fonction des besoins de la société, dans un réel souci d’utilité, tandis que le problème que pose aujourd’hui le nombre pléthorique de futurs chômeurs sera du même coup résolu. D’autant mieux d’ailleurs que — mon voisin de table me souffle à l’instant cette idée — l’annonce de ces si fameux plans sociaux pourrait être l’occasion pour les nantis décideurs de se réunir en quelque banquet grandiose afin de célébrer la nouvelle en dégustant un ou deux, selon le nombre de convives, ouvriers ou employés licenciés, pour autant que la date limite de consommation ne soit point dépassée. Le temps de cuisson risquerait dès lors d’être sensiblement augmenté car la viande se durcit avec l’âge et se tétanise parfois si l’abattage survient peu après l’effort. On privilégiera donc l’employé au détriment de l’ouvrier, plus coriace, fût-il encore jeune. Pour certains mets d’aucuns affirment que le privé d’emploi de longue durée est plus tendre – les mauvaises langues corrigent en plus mou.
Voici donc un programme que tout homme politique conscient de ses devoirs et soucieux de sa réussite devrait sans tarder mettre en chantier. L’avenir de l’espèce en dépend.

août 2014

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Le déshonneur des poètes

7 Août 2014 , Rédigé par JCD

Les poètes ont quand même une singulière et fâcheuse tendance à se satisfaire de données pour le moins floues, quand elles ne sont pas délibérément fantaisistes. Comme il se doit, les plus arrogants d’entre eux invoquent la poésie elle-même, laquelle non seulement les autorise mais les encourage dans cette voie, la poésie ayant tous les droits. Disent-ils.
On a vu par le passé la manière dont ils se sont affranchis de la rime, de l’alexandrin (voir les propos tenus par le père Hugo) favorisant la césure baladeuse dans le seul but d’ouvrir largement la porte à tous les écrivaillons qu’une ambition vorace poussait à obtenir ainsi une admission plus ou moins frauduleuse au sein d’un cénacle dont les illustres anciens, sentant venir l’affront, s’étaient réfugiés dans l’Olympe. Baudelaire lui-même n’avait-il pas cédé à la tentation en publiant des poèmes en prose !
Le vague et l’approximatif allaient désormais devenir la règle. Rimbaud, encore respectueux de la rime mais bénéficiant vraisemblablement du pouvoir de séduction que lui apportait son insolente jeunesse, sombrait dans la facilité avec ses Voyelles dont le moins que nous puissions dire aujourd’hui est qu’elles brillent par leur imprécision. Noir, blanc, rouge, vert, bleu. C’est un peu court, jeune homme, quand il eut fallu indiquer si le noir était d’ivoire, de pêche, de vigne (voire de pêche de vigne) ou de bougie, le blanc de titane ou de zinc, le rouge vermillon, carmin ou de garance, les verts ô combien multiples allant du Véronèse à l’émeraude et les bleus du céruléum à l’outremer en passant par le cobalt et le turquoise… Et que dire de l’absence du jaune, pourtant couleur primaire dont le petit Arthur aurait pu, s’il avait daigné l’inclure dans sa palette, mentionner toutes les nuances, du citron au cadmium sans oublier le chrome, éventuellement orangé… et les terres de Sienne, d’ombre, brûlée ou naturelle, il y avait pourtant là de quoi colorer par exemple toutes les consonnes.
Sur une telle lancée tout ne fit ensuite qu’empirer. Le ciel est bleu, la mer est verte… Quelle indigence ! devraient s’exclamer les élèves du cours préparatoire. Qui n’en font rien car nous vivons dorénavant dans le culte de l’à-peu-près, dans la vénération de l’évasif. De Guillaume Apollinaire à Émilie Simon en passant par Raymond Queneau et Brigitte Fontaine, il n’est pas un de ces poètes qui ne se soit contenté de nous dire Il pleut sans se préoccuper d’approfondir quelque peu la question. Certes, le minimalisme fut un temps à la mode mais le clampin ordinaire, qui ne se pique point d’être pôhaite, aimerait peut-être néanmoins que les professionnels de la profession nous en disent un peu plus, nous précisent s’il s’agit d’un modeste mais têtu petit crachin breton, surtout si la scène se passe à la frontière entre l’Ouganda et la Tanzanie, à moins qu’ils ne nous parlent de trombes d’eau, de giboulées agrémentées de chutes de grêle, de tornades entraînant le débordement des fleuves et des rivières, des inondations sans précédent, éventuellement citer alors le niveau de la Seine par rapport au zouave du pont de l’Alma… Non, il pleut, point à la ligne. La belle affaire ! Et quelle sobriété, quelle concision, quelle économie dans le fond comme dans la forme. Nul ne pourra dès lors dénoncer l’amphigouri, vilipender le délayage dans lequel se complaisent d’incontinents sybarites, la poésie enfin ramenée à l’essentiel.
Un ascète qui passait par là estima que c’était faire bien des concessions, qu’il y avait dans ce Il pleut  quelque chose d’extrêmement directif, voire dirigiste en quelque sorte, que le caractère descriptif n’était pas exempt de romanesque et que le lecteur se trouvait soumis à un choix qu’il n’était pas tenu d’accepter et qu’en somme tout cela manquait de liberté, d’ouverture. Sortant de sa poche un morceau de craie bleue, il s’approcha du haut mur de l’école derrière lequel on entendait des enfants ânonner un poème célèbre d’Éluard et écrivit : il et ajouta juste un point.

décembre 2013    

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Albert, mon ami

5 Août 2014 , Rédigé par JCD

Lorsqu’on vit à l’année, entouré de ses terres, au cœur d’une vaste et confortable propriété l’acquisition et l’emploi en continu d’un personnel de maison à l’évidence s’impose. Je reconnais toutefois qu’en raison des charges prohibitives je ne peux que rarement les rétribuer, mais ils semblent s’en accommoder, peut-être en raison de la déférence qu’ils affichent volontiers à mon égard, ou simplement par amitié, ce dont je m’honore puisque je n’ignore point combien les cas de ce type s’avèrent plus que rares et, de nos jours, quasiment anachroniques. Sans compter que le terme d’amitié ait pris, via ces réseaux que l’on dit sociaux, une démocratique ampleur qui pollue quelque peu son désintéressement supposé. En son temps déjà Louis-Silvestre de Sacy voyait dans l’amitié un commerce, c’est assez dire si le fait d’ouvrir aujourd’hui une épicerie, ou une banque, prédispose à jouir des plus émouvantes félicités. Toujours est-il qu’au sein d’une société plus que jamais mercantile il m’appartient de saluer ici la noble gratuité des services à moi rendus par ces individus dont le dévouement aurait justifié qu’ils fussent décorés du Mérite agricole, des Palmes académiques et, pourquoi pas, de la Légion d’honneur quand on voit l’usage qui en est fait.
Albert — tout court, puisqu’il est l’essentiel et le plus ancien — possède le titre enviable de majordome. Il accueille d’éventuels visiteurs et répond au téléphone lorsque je suis absent ou trop occupé pour m’en charger moi-même. C’est quelqu’un de courtois, de respectueux et qui ne s’autorise un mot d’esprit qu’à bon escient, et certainement pas avec n’importe qui. Les visiteurs sont en vérité peu nombreux dès lors qu’ils ont bien compris, tout comme moi, à quel point le temps nous est compté et combien nous devons décider des priorités indispensables, sans quoi la vie serait insupportable. C’est lui qui a pour mission d’anticiper le renouvellement du contenu de la cave quatre fois l’an afin que l’on ne manquât point.
Albert II (en chiffres romains, s’il vous plaît ! pour lui comme pour tous les autres) est le gardien. Sa fonction et ses mensurations lui confèrent une autorité dont il n’abuse que très rarement. Il sait éloigner les indésirables avec fermeté et veille constamment à ce qu’aucun intrus, fût-il armé en période dite de chasse, ne s’introduise dans le parc ni ne se permette indûment d’emprunter l’une ou l’autre des allées d’accès aux corps de bâtiment.
Albert III, le jardinier, est en charge de l’arrosage des arbres et arbrisseaux, principalement durant les fortes chaleurs. J’ai remarqué combien il peine à transporter ses arrosoirs d’un point à un autre, cet inconvénient est dû à son grand âge mais j’aurais mauvaise grâce à lui en faire la remarque et plus encore à seulement envisager son remplacement par quelque freluquet probablement aussi insolent qu’incompétent. Il doit par ailleurs, nonobstant la taille régulière des gazons, veiller à ce que l’entretien et l’élagage des arbres, fruitiers ou d’ornement, soit effectués aux périodes idoines et gérer convenablement le stock de bois coupé. À ce sujet, l’édification d’un cinquième auvent semble désormais plus que nécessaire.
C’est à Albert IV qu’incombe les besognes d’entretien, aussi diverses que variées, auxquelles nul ne peut se soustraire sans toutefois devoir aller jusqu’à en assumer soi-même l’exécution. Menus travaux d’électricité ou de plomberie, voire restauration d’un muret en perdition. Pour les ouvrages trop complexes ou nécessitant des moyens techniques importants Albert IV a toute qualité pour faire appel à des entreprises certifiées dont il se sera assuré au préalable que leurs personnels disposent des qualifications requises.
Je n’écarte pas totalement la possibilité d’élargir jusqu’à un Albert V dont la fonction principale serait de vanter à longueur de journée ma beauté, mon intelligence, mon talent, ma sagesse et mon incroyable perspicacité à m’entourer de gens exceptionnels. Néanmoins j’hésite encore, notamment lorsque me turlupine l’idée de prendre plutôt une Albertine, ou carrément, pour changer, une Ekaterina, ou n’importe quoi d’autre puisque c’est moi qui décide du prénom.
Selon Albert tout court, c’est abracadabrantesque — son père était emploi fictif sous Chirac — mais je devine qu’il craint pour son avenir et pour celui de ses collègues de bureau. Alors qu’à dix-huit ans on est encore en formation…

août 2014

 

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À ta santé, Fred !

3 Août 2014 , Rédigé par JCD

Quand on choque les verres, faut se regarder dans les yeux. […] Puis faut boire tout de suite sans reposer le verre. Sans quoye, ça marche pas. J’étais jusqu’ici persuadé qu’une telle coutume appartenait à quelque folklore plus ou moins poitevin et voilàtipas que je découvre au cours de cette nuit d’insomnie ordinaire qu’elle pourrait bien avoir touché d’autres populations puisque Fred Vargas prête à la brave Clémentine cette injonction, lui conférant ainsi une sorte d’universalité. On peut ensuite se poser la question de savoir ce qui, en l’occurrence, est censé marcher ou ne pas, chacun n’ayant pas nécessairement à résoudre les problèmes auxquels est confronté le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg.
J’en étais là de mes interrogations lorsque je constatai qu’il était quatre heures — du matin — et décidai de remettre à plus tard le nécessaire éclaircissement de cet autre point de détail, me réservant la lecture des soixante-deux dernières pages restant pour la nuit suivante car je n’aime guère bâcler, la lecture comme le reste. Ce qui pourrait expliquer ma réticence à mourir dans la précipitation, alors qu’il me reste certainement quantité de choses à approfondir, de livres à lire ou à relire, de vins à déguster, de femmes à regretter de ne les avoir pas connues et de saloperies innommables à regarder se commettre. Car mourir est un acte qui engage, qu’il convient de ne point traiter par-dessus ou dessous la jambe (selon que l’on a ou non des dispositions particulières pour la jonglerie) et qu’il est à mon avis préférable de différer le plus longtemps possible car il n’y aura pas de seconde chance, c’est désormais à peu près certain au vu du nombre, approximatif, de cadavres qui, un peu partout, se sont accumulés au fil des temps sans qu’aucun d’entre eux ne soit revenu passer encore un moment, pour réfléchir, au sein de sa famille foutrement embarrassée parce qu’elle avait déjà fait don, à l’exception de ses économies, de la totalité de sa garde-robe au Secours catholique.
À quatre heures du matin — mais ça fonctionne tout aussi bien à trois ou même à deux, je parle ici des heures puisqu’on est toujours seul, principalement lorsqu’il s’agit d’évoquer nos perspectives d’avenir — c’est un thème récurrent sur lequel on a davantage tendance à s’attarder alors qu’au moment où l’on avale ses raviolis tièdes on y songe moins souvent. Sans que les vertus gastronomiques du ravioli en soient pour autant la cause. Je songeais à Clémentine et à son sans quoye ça marche pas et je me demandais s’il suffisait par exemple de bien se regarder dans les yeux en trinquant pour que je m’endorme illico sans plus penser à quelque futur particulièrement horrible. Je suis descendu dans la cuisine — je n’ai toujours pas installé de réfrigérateur, même modeste, dans ma chambre — j’ai ouvert une bouteille de blanc, j’ai pris deux verres, des ballons ordinaires comme ceux de n’importe quel bistrot, ceux que je préfère, et je suis remonté me coucher. J’ai rempli les deux verres mais, au moment de les choquer, comme dit Clémentine, je n’avais personne à regarder dans les yeux. Je suis redescendu chercher un miroir que j’ai réussi à caler avec une pile de bouquins et j’ai repris mes verres où le beaujolais à peine joliment doré était encore frais. Comme les meilleurs bourgognes blancs, mon beaujolais blanc muri et récolté sur les terres d’Oingt est un vin franc, à peine fruité, de cépage Chardonnay que l’on boit pour accompagner un repas aussi bien que pour étancher sa soif. Il n’a donc rien de comparable avec ces sirops au fruité outrancier qui flattent les papilles des imbéciles de leur vulgarité poisseuse.
Nous avons donc trinqué, moi et moi, en nous regardant droit dans les yeux et nous avons bu, sans reposer nos verres, ainsi qu’il est exigé si l’on veut que le truc réussisse.
Un peu avant six heures j’ai éteint la lumière et j’ai vraisemblablement dû m’endormir rapidement. À deux nous avions sifflé la bouteille et ça avait marché.

octobre 2013

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Le Choc

1 Août 2014 , Rédigé par JCD

Nous vivions tranquilles, quasiment sereins, tout occupés à jouir au quotidien de cette félicité dans laquelle nous baignons ordinairement dès le réveil, celui-ci après son premier ballon de blanc dont les vertus décapantes sont tellement salutaires, celui-là qui s’en va par les rues de la cité jubilant à l’idée de cette nouvelle journée de travail qui commence, et cet autre qu’apaise matutinalement le spectacle bouleversant de la mer toujours recommencée, quand, tout à coup, brutalement pour dire les choses sans ambiguïté, tomba cette information stupéfiante, sidérante, inconcevable en somme : l’air que nous respirons serait, selon les sources les plus autorisées, tellement pourri qu’il nous faudrait nous résoudre à lui imputer un nombre beaucoup plus considérable de cancers que nous ne l’imaginions jusque là. En clair, le fluide gazeux composé principalement d’oxygène et d’azote serait tout bonnement cancérigène. Comme la fumée des cigarettes en quelque sorte, à cette différence près que les autorités que l’on dit compétentes nous déconseillent hypocritement de fumer alors qu’elles hésitent encore à nous interdire de respirer. Le cancer dû au tabac est pour l’heure aussi rentable que coûteux tant que l’on aura pas pris les mesures qui s’imposent pour soulager la Sécurité sociale de ses obligations de remboursement. Sitôt cette mesure économique adoptée, les cancers générés par la pollution de l’air deviendraient, eux aussi, exclusivement rentables en raison des profits qu’induit cette pollution. Contraindre les populations à s’abstenir de respirer est une ambition complexe car il faudrait alors, dès la naissance du charmant bambin vagissant, normalement apte à bénéficier des bienfaits de la civilisation généralement dispensés aux citoyens légalement autorisés à exister sur le territoire national, il faudrait donc, disais-je, lui apprendre à retenir son souffle durant quelques minutes toutes les deux heures s’il veut espérer atteindre l’âge adulte en relativement bonne santé apparente.
La nouvelle aurait pu faire grand bruit et susciter quelque émoi parmi les indigènes doués de raison. Heureusement ce ne fut pas le cas et l’on évita ainsi tout affolement, tout mouvement de panique poussant l’individu, persuadé qu’ailleurs l’herbe est plus verte et l’air autrement plus pur, à fuir n’importe où, y compris dans le pays voisin. Rendons grâces à l’indigène doué de raison à qui on ne la fait pas puisqu’il sait parfaitement discerner où se situe le danger. Le danger qui serait que l’on cesse de produire, et donc de consommer, entraînant la fermeture de nos sites industriels et donc la disparition de milliers, de millions d’emplois, débouchant sur le spectacle terrifiant d’usines abandonnées, à jamais silencieuses, d’incinérateurs définitivement refroidis, de centrales nucléaires éteintes où seul le combustible oublié continuerait de vivre sa très longue et désormais inutile – mais pas inefficace – existence, d’aéroports et d’autoroutes désertés par la vie, d’énormes quantités de véhicules automobiles, aériens et maritimes jonchant les rues, les routes, les ports et les campagnes, que leur absence de raison d’être aurait condamnés à une lente décomposition, consacrant la victoire de la rouille et de la pourriture, spectacle apocalyptique rendu finalement pathétique par celui des hordes d’hommes, de femmes, d’enfants et d’animaux d’élevage livrés à une errance sans but, crevant n’importe où sans le moindre accompagnement en fin de vie, sans nul soutien psychologique, sous un ciel complètement vide, tragiquement inhumain. Enfin.
Par chance, il n’en fut rien car les sages veillaient, soucieux de l’avenir immédiat, le seul qui compte véritablement. Il fallait sauvegarder cette belle et noble notion de progrès sans lequel nous en serions encore à brouter des racines dans un paysage où nos congénères imprévoyants n’auraient pas jugé utile d’imprimer leur marque de manière durable. À quoi donc aurait alors servi que d’opiniâtres chercheurs se dévouent corps et âme afin de mettre au point de coûteux et douloureux traitements destinés à persuader le cancéreux en phase terminale qu’à l’instar des millions de cadavres de nos guerres d’antan il ne sera pas mort pour rien. Par chance, il n’en fut rien et tout continue comme si de rien n’était…

octobre 2013

 

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À propos du réchauffement climatique

30 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Il semble que l’âge des criminels commence à poser problème. Qu’un septuagénaire abatte de deux coups de son fusil de chasse son infirmière à peine plus jeune que lui au motif qu’elle aurait refusé ses avances peut certes s’expliquer en raison des fortes chaleurs actuelles susceptibles de favoriser l’émergence de comportements quelque peu excessifs mais qu’un enfant de deux ans, au volant de l’automobile vraisemblablement de ses parents, écrase sa mère de vingt-six ans incite à penser qu’un œdipe mal maîtrisé peut parfois déboucher sur des réactions extrêmes auxquelles les penseurs lacano-freudiens n’ont toujours pas trouvé de remède qui soit à la hauteur des attentes des scénaristes les mieux inspirés du cinéma français. On voit bien que l’idée d’avancer l’âge à partir duquel de gentils adolescents pourraient obtenir leur permis de conduire ne résoudra rien dès lors qu’un marmot privé brutalement du sein maternel exprime sa frustration, et peut-être sa jalousie, d’une manière que l’on qualifiera un peu vite dans les milieux autorisés d’exagérément violente. Peut-être convient-il également de s’interroger sur un possible comportement délibérément provocateur de la mère qui aura déclenché, canicule aidant, des pulsions libidineuses, et incestueuses, chez ce malheureux enfant dont l’éducation sera désormais confiée aux tortionnaires assermentés d’une institution religieuse et paramilitaire.
Quant à notre infirmière, dont la disparition certes brutale permet néanmoins aujourd’hui à une débutante de trouver plus rapidement un emploi, n’a-t-elle pas délibérément favorisé le développement de fantasmes chez un homme qui n’aspirait qu’à vivre enfin une existence conjugale qui soit conforme aux coutumes républicaines et à se rendre à la chasse entre amis en se montrant respectueux des périodes réglementaires. On voit par là combien ces deux victimes, l’une au tout début de sa vie et l’autre à la fin de la sienne, n’ont pas réussi à trouver l’amour auquel elles avaient pourtant le droit d’aspirer.
Sans doute devrons-nous dorénavant prendre davantage en considération le réchauffement de la planète dont, nous le constatons chaque jour, l’influence peut s’avérer néfaste pour des sujets vulnérables. Il est bien sûr confortable de se retrancher derrière cet argument pour le moins fallacieux selon quoi il appartient à chacun de demeurer au frais, de boire beaucoup d’eau et de prendre des douches glacées lorsque vient l’été. Mais ce serait se montrer bien ingrat à l’égard de ces deux pauvres garçons à qui l’on ne saurait pourtant tenir grief de s’être laissé attendrir puis troubler un instant par un froissement de tissu, par le galbe d’une jambe, la rondeur devinée d’un sein, le parfum légèrement poivré d’une aisselle ou la douceur fragile d’une nuque où tremble une courte mèche tout juste échappée…
Ainsi moi, pas plus tard qu’hier…

juillet 2014

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Il reste des raviolis…

28 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Décidément, mes semblables — manière de dire, évidemment, car j’entends bien n’être pas confondu avec certains individus assez peu recommandables — sans cesse m’étonnent. Ils seraient un certain nombre à s’être plus ou moins passionnés pour cette découverte totalement bouleversante : une poignée d’astronomes, tranquillement assis dans leur fauteuil à bascule et occupés à se goinfrer de Nutella, ont repéré une galaxie dont ils affirment péremptoirement qu’elle serait la plus lointaine de notre univers — le conditionnel me semble de rigueur. Ces scienteux, qui ne manquent pas d’audace, vont même jusqu’à préciser qu’ils l’ont vue alors même que ce qu’ils s’évertuaient à lorgner s’était passé il y aurait — toujours le conditionnel — pas loin de quatorze milliards d’années. Moi qui parviens de plus en plus rarement à situer de manière presque catégorique à quel endroit précis j’ai bien pu abandonner un quart d’heure auparavant mes lunettes pour voir de près, comment voulez-vous que je m’intéresse un tant soit peu à une nébuleuse spirale dépourvue d’identité dont tout un chacun, les plus malins inclus, ignorait jusqu’à l’existence le jour de la saint Venceslas qui, de surcroît, était un samedi et qui, si cela se trouve — je parle ici de la nébuleuse — a disparu corps et biens le jour où, par exemple et pourquoi pas, Lance Armstrong a remporté pour la trente-huitième fois le Tour de France, car cette information n’est pas sur le point de nous parvenir avant la fin de l’année, voire le début de l’autre, si tout va bien. Nul n’ignore en effet que ces milliers d’étoiles, que n’importe quel crétin moyen regarde briller d’un œil qu’illumine vaguement le rosé de Provence bien frais, allongé dans sa chaise-longue par un beau soir d’été alors qu’il y a Michel Sardou sur TF1, ces milliers d’étoiles ont si ça se trouve disparu depuis lurette et que donc le film auquel assiste notre crétin moyen date de bien avant l’invention des effets spéciaux, que rien n’est à jour et que tout cela est horriblement démodé. Pensez donc, quatorze milliards d’années pour que la lumière de cette galaxie arrive jusqu’à nous — je n’ose imaginer l’état d’ignorance crasse dans lequel devront survivre certaines peuplades nordiques qui déjà ne voient le soleil qu’à l’occasion des années bissextiles —, et moi qui, égoïstement, fulmine contre la lenteur d’allumage de leurs fameuses ampoules à économie d’énergie avant de me briser le péroné en descendant à la cave dans l’obscurité des si longues nuits d’hiver, quand souffle le blizzard local et que hurlent les loups, et qu’il faut bien boire un coup pour se remonter le moral.
Non, ce sont là calembredaines fantasmatiques destinées à justifier les émoluments probablement exorbitants de ces pseudos scientifiques qui feraient beaucoup mieux, par exemple, de se préoccuper sérieusement de rafistoler la couche d’ozone qui est tellement pleine de trous qu’on dirait mon tee-shirt préféré que j’avais acheté pour fêter la mort du président Pompidou, qui avait pourtant toutes les dispositions requises pour finir gouverneur de la Banque centrale européenne, voire mondiale, s’il avait attendu un moment. Et ils seront bien avancés, les scienteux, maintenant qu’ils disposent d’une galaxie supplémentaire où ils espèrent déjà envoyer un couple d’hétérosexuels de type caucasien à des fins de reproduction et de colonisation, alors qu’il n’y a même pas, c’est plus que probable, le 220 pour qu’ils puissent recharger leurs téléphones portables toutes les vingt minutes. Quant à l’eau pour les glaçons…
Non, décidément, il y a de ces nouvelles qui, comme celle-là, viennent battre les murs de ma tour d’ivoire comme une marée de merde — et ce n’est pas Flaubert qui me contredira — sans exciter ma curiosité. Je préfère en rire, tout en songeant au nombre considérable d’imbéciles qui ne manqueront certainement pas d’évoquer, avec trémolos de la glotte et regards mouillés tendus vers l’immensité, la beauté mystérieuse de l’univers, l’avenir de l’humanité et l’impérieuse nécessité de partir, après-demain en début de matinée avec une petite laine, à la conquête de ces nouveaux territoires où végètent, peut-être mais pas sûr du tout me réjouis-je, des tas de petit personnel forcément disposé à travailler, dans la confection par exemple, pour moins cher qu’un Érythréen puisque nous avons les moyens de les convaincre.
Il n’empêche, quatorze milliards d’années, voilà qui nous laisse largement le temps de terminer les raviolis d’hier soir.

octobre 2013

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Règlement de comptes

26 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Assez souvent, je dois le dire, j’entends ceux-ci vitupérer, parfois avec une certaine véhémence d’où n’est pas exclue une indéniable agressivité, le Dieu de ceux-là, et réciproquement. D’aucuns en viennent même aux mains, et j’use ici d’un euphémisme, soutenant que le leur est le meilleur, voire le seul au monde qu’il convient d’adorer. Car il en existerait plusieurs et c’est quand même là que la supercherie tourne à la galéjade, comme disait fort justement Daudet — Alfred, parce que Léon ne plaisantait guère avec ces choses-là. On en arrive quelquefois à commettre certains excès, pas seulement de langage, dont les conséquences pourraient bien un jour s’avérer gravissimes pour la paix dans le monde alors même que les très bonnes raisons de se foutre sur la gueule avec son voisin ne manquent pas, et que pourtant l’on s’abstient afin de préserver la paix sociale, notamment parce qu’il se murmure que ledit voisin serait dans la police et qu’en 1942-43…
Des experts, dont on nous assure qu’ils sont particulièrement qualifiés, affirment depuis lurette, quand bien même ils seraient plus ou moins morts, que Dieu n’existe pas, qu’il s’agirait d’une pure invention de l’esprit destinée à rassurer les hommes quant à leur avenir lorsque le cancer aura eu raison d’eux. L’hypothèse est certes tentante puisque nul, en dehors d’André Frossard et de quelques hurluberlus déjà pris de boisson avant la messe de huit heures, ne l’a jamais rencontré. Bien que tous les paparazzis soient à l’affût durant chaque nuit de pleine lune aucune image de lui n’existe nulle part, à l’exception bien sûr des barbouillages dus à de prétendus artistes copieusement rétribués par un quelconque saint siège, sur lequel il est d’ailleurs interdit de s’asseoir et dont on se demande bien d’où il tire d’aussi mirobolants revenus. Afin de préserver et d’entretenir le mystère, d’autres ayatollahs d’obédience contraire, soutiennent que toute représentation du bonhomme serait sacrilège, s’en tirant ainsi à bon compte au risque de laisser le champ libre à toutes sortes d’élucubrations plutôt fantaisistes.
Un penseur à moustaches — il les portait si longues et joufflues que parfois le vermicelle ou le jaune d’œuf s’y maintenaient durant plusieurs jours — déclara un peu abruptement, un jour qu’il avait un peu forcé sur le sirop d’orgeat, que Dieu était mort. Et tous répétèrent, tels des mioches la table de multiplication par neuf : Dieu est mort ! Dieu est mort ! Dieu est mort ! Dieu est mort !… Il s’en trouva pourtant un ou deux pour faire remarquer combien pour être mort il faut avoir auparavant été vivant, ce qui cloua quand même un peu le bec des optimistes tout autant impertinents qu’impénitents. John Ford en fit un film, avec le toujours élégant Henry Fonda, qui d’ailleurs déclara à Lindsay Anderson : C’était une erreur de la part de John Ford de faire ce film. Et c’était aussi une erreur de ma part d’y avoir participé. Et ce vieux pourri (sic) savait que finalement ça ne valait rien mais, Nom de Dieu, il ne l’a jamais admis, et vous savez, il continuait à dire : “C’est mon film préféré.” Alors que Dieu est totalement absent du générique, une fois de plus.
Peut-être serait-il temps désormais, aujourd’hui que la science et tous ses chercheurs grassement payés à ne rien faire, si ce n’est à torturer des animaux, disposent de tout l’outillage nécessaire, peut-être serait-il temps que nous inventions Dieu. Et puis, histoire de lui rafraîchir la mémoire, lisons-lui le récapitulatif des saloperies dont il portera la responsabilité et flanquons-lui la correction de sa vie. Une bonne paire de baffes pour commencer, ensuite on enchaîne à coups de poings, de pied, de marteau et on le finit à la tronçonneuse. Après quoi on pourra vraiment gueuler sur tous les toits : Dieu est mort ! 

juillet 2014

À peine avais-je réussi à coller un point final au textaillon qui précède que, parti à la recherche d’un titre nécessairement fracassant, me vint spontanément à l’esprit — mais si, mais si ! — la célèbre interrogation qui fit du nommé Jacques Chancel le philosophe de son temps. Et Dieu dans tout ça ? questionnait le grand homme, or rien ne m’interdisait de lui emprunter momentanément une si brillante réplique…
J’en suis déjà à me réjouir du bon titre tout fait lorsque, tout à coup, le doute m’assaille. Je dis ici qu’il m’assaille sans doute sous l’influence d’un récent voyage au Kenya mais également afin de me distinguer de cet autre cancéreux qui s’était, lui, fort élégamment vanté de ce que le doute l’habitât. Ce qui est en soi extrêmement respectable. Outre le fait qu’il soit mort avant moi, ce qui nous différencie présentement c’est bien sûr le fait que dès lors que le doute m’assaille point encore il ne m’habite. Il s’agit donc là d’une sorte de fulgurance destinée à me rappeler que j’ai peut-être bien déjà utilisé à des fins identiques, ou en tout cas similaires, le fameux bon mot de l’inoubliable imprésario des Quilapayún. Le doute ayant eu raison de mes habituelles certitudes, force me fut de constater que, déjà en juillet 2012 Dieu s’était donc déjà invité à ma table et avait, semble-t-il, obtenu de bénéficier d’un peu de propagande en ces temps où cela ne va pas très fort pour lui. C’est donc pour moi un indicible bonheur que de vous offrir pour le même prix exactement ce complément d’information sur un sujet qui, pour négligé qu’il soit, n’en mérite pas moins toute notre attention, la vôtre surtout, mécréants que vous êtes !

Et Dieu dans tout ça ?


Questionnait immanquablement son invité — raconte-t-on, car je n’étais déjà guère adepte de la TSF — un journaliste du nom de Jacques Chancel (en vérité Joseph Crampes) au terme d’une émission radiophonique quotidienne très prisée d’auditeurs encore mal remis des désordres soixante-huitards. En premier lieu il me semble que ce dans tout ça soit un peu vague, qu’il laisse à penser que ce qui vient d’être dit se résume finalement en un tout ça qui s’apparente au contenu d’une poubelle un lendemain de réveillon. En second lieu on peut légitimement se demander ce que vient faire Dieu dans un entretien à prétentions culturelles. Certes, les adeptes soutiennent que Dieu est partout, y compris dans le culturel, ce qui expliquerait bien des choses. Dès lors quel mal y aurait-il à ce qu’il soit également dans une poubelle ? Aucun, en effet. Si l’on admet l’existence de ce type, pourquoi n’irait-il pas trôner dans une poubelle ? Trôner est excessif, me direz-vous, car cet individu est non seulement partout mais également dans tout. Or, lorsqu’on est simultanément une vieille boîte de raviolis et les restes de raviolis eux-mêmes sommairement raclés dans les assiettes sales, mégots vidés d’un ou plusieurs cendriers, quelques pages d’un quotidien insipide ayant servi à collecter les épluchures de pommes de terre, poireaux et carottes, lorsqu’on est croûtes de camembert (certains, les sots !, vont jusqu’à ôter et jeter la croûte du camembert), tampons hygiéniques et mouchoirs en papier usagés, cheveux gras et rognures d’ongles, chaussettes trouées, litrons de piquette prétendument bordelaise que son propriétaire a négligé de trier au mépris des directives démocratiques européennes, feuilles de laitue fanées, peaux d’oranges et pelures de pommes ou de poires, prospectus et dépliants publicitaires de supermarchés ; lorsqu’on est cd de Francis Lalanne, dvd de Jean Réno et roman policier de Jean-Louis Debré, barquette périmée de coq au vin cuisiné par un grand chef français résidant à Genève, lorsqu’on est tout ça, eh bien on s’abstient de la ramener, on se fait tout petit, on cherche à se faire oublier.
D’autant que, non content de puer autant qu’un tas d’ordures où s’en viennent chiner les enfants de Rio ou de Bombay, le bonhomme (le brave homme) serait également présent dans le produit miracle des laboratoires Servier, il assisterait régulièrement sans broncher à l’excision de gamines de douze ans, à la lapidation de femmes violées, à la décollation, la pendaison, l’électrocution de tous ceux qui n’ont pas raison parce qu’ils ont tort, il accompagnerait — God Bless America ! — les bombes au phosphore et celles à l’uranium appauvri (avec Fat Man et Little Boy il était déjà du voyage sur Hiroshima et Nagasaki), le désherbage au napalm comme il avait un peu plus tôt soutenu les recherches couronnées de succès du juif Fritz Haber sur le zyklon B — Gott mit Uns ! —, on laisse également entendre qu’un de ces jours il reconnaîtra les siens et que les autres pourront bien aller voir ailleurs s’il y est. Et qu’ils ne trouveront rien ni personne.
Tandis que la lumière n’en finit pas de baisser, y compris en changeant de lunettes et alors même que l’automne n’est prévu que d’ici deux bons mois, je me suis posé à mon tour cette question, convaincu que je pouvais faire aussi bien que Joseph Crampes. Et Dieu dans tout ça ? Me suis-je demandé sans rire.
Ceteris paribus sic stantibus, comme on dit à la RATP et que les moins ignares auront immédiatement converti en toutes choses égales par ailleurs, Dieu, connais pas ! On a beaucoup glosé sur le sujet, on le fait encore et tout incite à penser que dans deux ou trois mille ans — si Dieu nous prête vie, comme ils disent — il se trouvera encore et toujours nombre de handicapés mentaux pour continuer à s’interroger, histoire de s’occuper les mains. Outre les professionnels de la profession pour qui c’est le gagne-pain quotidien et les philosophes, persuadés que déblatérer sans fin sur ce qui n’existe pas est le meilleur moyen d’avoir l’air intelligent, ne devraient continuer à s’intéresser à ce genre de concept ectoplasmique que les fous de Dieu que l’existence présumée d’un être supérieur rassure. Celui-là affirmera que Dieu est un fumeur de havanes, pourquoi pas en effet si l’on veut à tout prix lui trouver une utilité et qui donc osera contredire celui qui prétendra que Dieu est un chauffeur de taxi en maraude du côté de la porte de Clignancourt un lundi de Pentecôte à trois heures vingt-sept du matin. Est existant ce qui existe, qui a une réalité (à chacun son catéchisme, le mien s’appelle Robert). Mon voisin Raoul a une réalité, presque tous les jours je le vois passer sur son vélo et, même s’il boit un peu trop pour son âge et peut fort bien — c’est une façon de parler, je ne lui veux aucun mal — trépasser sans prévenir en se jetant sous le métro dès que les travaux d’extension de la ligne Vincennes-Neuilly au département des Basses-Alpes seront terminés, les faits sont là : il existe. La table (un très sobre plateau de contre-plaqué de vingt millimètres d’épaisseur posé sur deux tréteaux métalliques peints en noir) sur laquelle j’écris en ce moment même existe, les espadrilles de couleur violet foncé que je porte aux pieds à l’heure qu’il est existent bel et bien, l’abricot bien mûr que je viens de manger existait encore il y a quelques minutes. Dieu, quant à lui, n’existe pas, personne ne l’a mangé, je ne puis m’appuyer dessus pour écrire sur lui-même qu’il n’existe pas et je ne l’ai jamais vu filer, ivre-mort ou non, sur sa bicyclette pour faire la course avec mon voisin Raoul qui va très vite dans les descentes parce qu’il n’a plus de freins sur son vélo. Et je ne dis rien de mes espadrilles…
Oui, je sais, on me rétorquera en haussant les épaules que la réalité de Dieu est essentiellement spirituelle, qu’elle est comparable à celle de l’âme. Et en dehors de Dieu, à quoi pourrait-on comparer l’âme ? Mystère, n’est-ce pas. Vous voilà pantois tout à coup, tout à fait coi. Vous dites qu’on ne peut comparer que ce qui est comparable et vous vous en tirez bien, pensez-vous. Vous esquivez et vous retranchez dans l’illusionnisme, le concret vous est vulgaire, les faits vous répugnent. Prenez un enfant de, disons cinq ans, et découpez-le vivant, comme savent si bien (cela reste à prouver) le faire les étudiants en médecine. Dépiautez tout, séparez les morceaux, repérez et répertoriez chacun puis, après avoir constaté qu’il n’y avait nulle âme qui vive dans ce salmigondis dégoûtant, jetez les restes aux chiens, qui n’attendaient que ça. Conclusion : l’âme est un bobard, donc Dieu est un bobard.

juillet 2012   

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