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Soit dit en passant

De beaux jours encore pour l’imposture

23 Janvier 2016 , Rédigé par JCD

Quelques-uns de nos contemporains, disposant d’un talent et d’un goût particulier pour s’y livrer, aiment à faire des conférences. Les uns sont professeurs de quelque chose quand d’autres ne sont pas davantage que des politiciens plus ou moins déchus à la recherche d’une nouvelle carrière. Tous recherchent et obtiennent le plus souvent une audience dont ils se réjouissent, principalement lorsqu’elle se concrétise en monnaie dont nous savons tous qu’elle ne fait pas le bonheur mais qu’elle y contribue quelque peu.
J’ai suivi il y a peu de temps via Internet celle d’un homme qui pour n’être point politique en parlait en connaisseur. Il avait choisi pour nous instruire de s’intéresser aux imposteurs qui sont certes de toutes les époques mais qui ont trouvé en celle-ci matière à s’épanouir grassement. Rien n’autorise à désespérer mais il semble bien toutefois que nous ayons atteint en ce siècle les sommets vertigineux de l’imposture, sous ses formes et ses applications les plus variées.
N’ayant pas acquis le statut enviable de maître de conférences, j’ai néanmoins observé combien notre existence est aujourd’hui soumise aux diktats d’une pensée dont les variations les plus subtiles correspondent à la nécessité de savoir toujours se montrer à la mode du moment, le comble de l’invention étant bien sûr de connaître à l’avance celle de demain car les valeurs fluctuent en fonction des opportunités – – il va de soi, preuves en main, que la mort est le seul état qui soit véritablement définitif, une sorte d’aboutissement à diverses hésitations. L’apparence nécessite une attention de tous les instants et les experts en tout et n’importe quoi sont tenus d’apporter les réponses attendues correspondant aux exigences d’une mise à jour de la pensée unique qui soit conforme aux objectifs sociétaux de profit.
Les imposteurs se sont infiltrés partout et la culture elle-même en est peut-être le terrain de jeux le plus édifiant. Les exigences de la mode s’y sont imposées plus finement qu’ailleurs dès lors que les élites s’y sont réservées leur pré carré, définissant les normes qui correspondent exactement à chaque secteur et à chaque clientèle – avec, ici encore, la complicité des médias. Les fausses batailles d’Hernani sont désormais incluses dans le packaging des manifestations mais, à la différence de Courbet, plus personne n’est embastillé pour avoir attenté à l’intégrité de l’œuvre de quelque prétendu artiste que ce soit, si tant est que la colonne Vendôme – ou d’autres déjections plus contemporaines – puisse être considérée en tant qu’œuvre d’art.
Il n’est que de constater avec quelle rapidité l’avant-garde du mardi est déjà l’académisme du jeudi. L’obsession de la norme s’accommode fort bien de cette civilisation du jetable, c’est certes un peu plus embarrassant avec les déchets nucléaires, centrales comprises, mais la véritable audace n’est-il pas d’entreprendre. Le doute n’est plus permis, il est même interdit.
Ce qui importe aujourd’hui c’est d’en être et de ne surtout pas se tenir à l’écart, les escrocs sont les bienvenus, d’autant mieux qu’ils sont les initiateurs de cet inénarrable bazar. Le mensonge est admis, plus il est énorme et plus la réussite est flamboyante ; je m’autorise donc, dans ces conditions, à choisir de me montrer méfiant. Léautaud soutenait que c’est une des formes de l’intelligence – merci Paul ! – ajoutant que la confiance en était une de la bêtise. À qui donc accorderions-nous notre confiance dans ce monde régi par des imposteurs qui pratiquent l’imposture comme l’anguille la natation ?
Sous de faux airs de conseiller fiscal, l’homme est brillant et sait de quoi il parle. Roland Gori est psychanalyste – personne n’est parfait puisqu’il existe bien des socialistes (ou soit-disant tels) de droite – et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’Université d’Aix-Marseille. Il est l’auteur de l’excellent La Fabrique des imposteurs, Les Liens qui Libèrent, 2013. Qu’il haïsse viscéralement Michel Onfray pour son livre sur le père Freud peut donc sembler compréhensible d’autant qu’il est soutenu dans cet intégrisme par l’inévitable BHL ; Boris Cyrulnik me paraît être, sur ce sujet, infiniment plus nuancé. Ce qui ne retire rien aux imposteurs, ni d’ailleurs aux psychanalystes.
janvier 2016

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Qu’on leur donne de la brioche !

19 Janvier 2016 , Rédigé par JCD

Alors que David Bowie vient à peine de franchir la ligne d’arrivée, précédant de peu l’époux-poux de la reine Dion dans une compétition où, fort heureusement, les anonymes – pourtant beaucoup plus nombreux et c’est là sans nul doute tout leur tort – continuent de n’intéresser personne, certains analystes pointus semblent découvrir que les pauvres seraient de plus en plus pauvres tandis que les riches seraient inexorablement tentés d’être de plus en plus riches. Certes, les très très riches se comptent sur les doigts de la main, à condition toutefois de disposer de plusieurs mains puisqu’ils sont quand même soixante-deux au dernier recensement. Ceux-là sont des milliardaires qui se partagent, de plus ou moins bon gré, mille sept cents milliards de dollars officiellement comptabilisés, sans compter bien sûr ce qui passe à l’as.
Bon, ce n’est pas là une nouveauté, on constate seulement que la somme globale augmente chaque année et que, si ça continue on verra… D’autant qu’il convient de ne pas mépriser les millionnaires qui leur gambadent sur les talons avec au ventre l’espoir de passer rapidement dans l’équipe de tête. Ce n’est en effet pas nouveau mais ce dont on commence à véritablement prendre conscience c’est de l’intromission de ces grosses fortunes et de ceux qui les détiennent dans le pouvoir politique de chaque état, qu’on le nomme dictature, monarchie, république ou même démocratie. Compromissions, concussions ne datent certes pas d’hier mais ce qui mérite d’être relevé, plutôt que le salaire des pauvres, c’est bien le fait que le système politique a désormais parfaitement intégré au plan quasi-planétaire une économie ultra-libérale répondant (presque ?) essentiellement aux règles fixées par les marchés. Dès lors, par lobbies interposés ou plus directement lors de déjeuners ou dîners fructueux entre décideurs financiers et exécutants-complices politiques éventuellement élus, chaque orientation, chaque loi adoptée sont destinées à servir les intérêts d’une élite qui se paie le luxe de se prendre pour une nouvelle aristocratie.
On sait avec quel brio sont montés et réalisés des projets réunissant public et privé, public pour le financement, privé pour le fonctionnement parfois, et le profit, toujours – souvenons-nous de ce qu’il advint concernant les autoroutes. Et voici que notre brillant ministre de l’Économie et des Finances propose une nouvelle piste dont l’origine n’est sans doute pas totalement «de gauche», pour reprendre un vocable totalement archaïque : réformer le statut de la fonction publique. C’est-à-dire privatiser tout ce qui peut l’être encore, enseignement, santé et tout ce qui garantit, plus ou moins, une égalité de traitement pour chaque citoyen. En bref, faire disparaître les derniers de ce que l’on nomme les services publics acquis en 1936 lors du Front populaire et en 1945 par le Conseil national de la Résistance. La grande ambition d’un précédant président de la République associée aux préconisations d’une autre président, du Médef celui-là. Tous particulièrement soucieux de voir réussir une politique audacieuse dont les soixante-deux milliardaires actuels et leurs subalternes sauront se féliciter.
Naturellement cette dernière mesure fera, nous l’espérons vivement, l’objet d’un développement à l’occasion du programme que présentera le candidat unique, car il convient de préserver l’unité nationale, lors de la prochaine consultation électorale prévue pour le début de cette belle année 2017 à laquelle les pauvres eux-mêmes auront à cœur de s’associer en s’abstenant de toujours râler, ce qui ne peut que nuire au bonheur des peuples.
Les élites, quant à elles, sauront se montrer dignes de la confiance qui guide leurs pas.
janvier 2016

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Doit-on lire n’importe quoi ?

17 Janvier 2016 , Rédigé par JCD


Tout comme les parents et leurs enfants doivent se soucier chaque année de la rentrée des classes – je pense ici à celle du mois de septembre, la seule qui compte vraiment – chaque honnête homme est plus ou moins tenu de s’intéresser à la rentrée littéraire qui, elle aussi, demeure fidèle à septembre, mois bénit entre tous puisque c’est également celui de l’ouverture de la chasse. Ce dernier automne vit la parution, en France essentiellement, de cinq cent quatre-vingt-neuf romans seulement contre six cent sept l’an passé. Oui, en effet, le chiffre de production est légèrement en baisse et la sagesse veut que l’on ne comptabilise point dans cette compétition tout ce qui n’entre pas dans la noble catégorie des œuvres, voire des chefs-d’œuvre, romanesques. Le reste n’étant qu’anecdotique, secondaire et donc indigne d’être publié ou, en tout cas, célébré. Les éditeurs ne reculant devant rien, une seconde rentrée, tout autant littéraire, a généralement lieu en janvier de l’année suivante. Et puis il y a les parutions inopinées, leurs auteurs s’étant résignés à n’être pas en lice pour la saison des prix.
Certains écologistes, probablement peu soucieux de s’enculturer, déplorent l’énorme quantité d’arbres qu’il faut sans cesse abattre et réduire en pâte à papier pour satisfaire le besoin qu’ont (vous pensez bien que c’est involontaire !) de nous narrer leurs sornettes les quelques centaines de plumitifs en mal de célébrité. Saint-John Perse lui-même l’avait remarqué sans pour autant renoncer à s’épancher et Louis Veuillot conseillait de se souvenir, avant d’écrire, de la beauté du papier blanc. Et pourtant…
Ainsi, moi-même qui ne prétends nullement appartenir à la grande famille des raconteurs d’histoires – j’ai pour un certain nombre d’entre eux une réelle admiration et ne renie nullement le plaisir que j’ai pu prendre à lire leurs romans – j’avoue ne pas posséder l’imagination et l’énergie nécessaires pour me hasarder sur ce terrain. Quant à lire le dernier en date de la production de chacun de ces abonnés dont le nom revient à chaque rentrée comme une antienne et déchaîne l’enthousiasme unanime de la critique assermentée je n’en ai ni le courage ni la curiosité. Sans doute me reprochera-t-on un manque coupable d’abnégation mais les quelques tentatives que je fis au cours de ces dernières années s’étant soldées par de solides moments d’ennui alternant, selon les cas, avec de violentes manifestations d’exaspération. Un de mes amis, plumitif lui aussi mais qui préfère le terme moins péjoratif de graphomane, me disait récemment l’énorme rigolade qui l’avait saisi à la lecture (offerte sur Internet par un grand éditeur, c’est du moins ce qui se dit) des vingt-cinq premières pages d’une histoire d’amour concoctée par l’une des auteures les mieux vendues de ces temps tristement médiocratiques. Je ne suis pas hostile à pouffer pour autant que mon hilarité naisse d’un parti-pris de l’écrivain plutôt que du constat de son involontaire et consternante incapacité à m’intéresser.
Quand je pense à tous les livres qui me restent à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux, écrivait Jules Renard dans son Journal. Le nombre d’écrits vains était alors bien inférieur à ce qu’il est aujourd’hui où une telle perspective de bonheur relève de l’utopie voire de la fanfaronnade. Ce à quoi l’on opposera la terrible lucidité d’un Calaferte : Tous ces livres qui vous donnent le regret d’avoir appris à lire. Songez donc qu’il en est dont on va, de leur vivant, publier les œuvres complètes !
J’attends désormais que mes principaux écrits soient enfin traduits dans cinquante-trois langues. Pour commencer.
janvier 2016

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Dites-moi ce que je dois vous dire pour que ça vous intéresse

11 Janvier 2016 , Rédigé par JCD

à Louis Calaferte

C’est vrai ça, on se creuse, on cherche dans tous les recoins un bon sujet, une excellente idée, un truc qui ferait pouffer le lecteur éventuel, on se donne un mal de chien pour que ce soit vite fait bien fait, puis on envoie. et au bout du compte, rien ! Juste l’indifférence la plus totale, le mépris dégoûtant, le vide sidéral. J’observe d’ailleurs que je ne suis pas le seul dans cette situation puisque j’emprunte le titre de ce textaillon à l’ami Calaferte, un type qui, de nos jours, serait peut-être déchu de sa nationalité française, vu qu’il était né à Turin. Un étranger en somme, un migrant !
Or donc, dites-moi un peu de quoi vous souhaiteriez que l’on vous parle afin que vous laissiez exploser votre indignation, votre colère parce que c’est intolérable, scandaleux, répugnant, ou bien votre enthousiasme débridé, éventuellement votre amour déraisonnable. Tout, plutôt que ce mutisme humiliant qui laisse à penser que je vous ennuie avec mes propos d’une banalité consternante, tellement glaçante que vous préférez vous taire et retourner utilement à la lecture de L’Équipe ou du dernier Gavalda.
Dites-moi donc, si vous l’osez ! Non point qu’il se puisse faire que je me conforme à vos désirs littéraires – excusez, je vous prie, l’audace qui m’a, bien malgré moi je l’avoue, poussé à user du terme littéraires concernant cette prose qui semble-t-il vous insupporte, vous répugne ou, plus navrant encore, vous indiffère – mais qu’ainsi renseigné sur le prurit que possiblement déclenchent en vous mes mots il me soit possible de soulager de telles démangeaisons en renonçant illico presto à encombrer plus ou moins périodiquement le tiroir indésirables de votre boîte à courriels où s’entassent déjà quotidiennement des multitudes de messages totalement dépourvus du moindre intérêt.
Permettez qu’ainsi, Madame, Monsieur, en douce je me retire et m’en aille déposer mes déjections en d’autres communs que les vôtres. C’est vrai que parfois – souvent, dites-vous ? – j’indispose ou j’ennuie lourdement mais il est tout aussi vrai que chacun d’entre nous ne saurait prétendre avoir le talent insolent de Flaubert – oui, un écrivain du dix-neuvième siècle natif de Rouen – ou de Guy des Cars, mais il faut bien que chacun vive et occupe son temps de loisir comme il peut.
Néanmoins, si vous eussiez consenti à prendre quelques minutes sur votre temps de vacuité, probablement considérable, afin que je susse ce que sont vos désirs en matière de lecture, il ne m’est pas interdit ou inepte de penser qu’un compromis fut possible à trouver. J’aurais tout à fait pu pomper allègrement dans les œuvres complètes de vos auteurs favoris, remplacer Denise par Swastika, le cordonnier Tiburce Machavoine par le rocker JRLB, le café-restaurant chez Rosette par un petit-déjeuner en classe affaires de la Qatar Airways et le tour était joué. Et vous n’y auriez vu que du feu. Seulement, comment savoir ce qui vous intéresse et même y-a-t-il quelque chose qui vous intéresse ?
Non, franchement, vous ne me méritez pas !
janvier 2016

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Faut-il avoir peur de l’avenir lorsqu’on naît trisomique en Mongolie ?

9 Janvier 2016 , Rédigé par JCD

J’estime pour le moins indécent, voire obscène, de parler d’avenir lorsqu’on n’est plus tout à fait innocent. D’ailleurs, peut-on se dire innocent sans se faire rire soi-même ? Quiconque a bien assimilé le principe même de l’existence avec la mort comme conclusion écarte raisonnablement l’idée d’avenir. Certes, depuis Einstein, il nous est permis de nous satisfaire d’un avenir à moyen terme, quand ce n’est pas à court terme. Celui du premier imbécile venu qui saute depuis le vingtième étage de son immeuble pour constater l’effet produit illustrerait plutôt bien la notion de court terme, sans exclure néanmoins l’hypothèse d’un avenir à plus court terme encore, comme on a pu le constater auprès des nourrissons nés à Fukushima le onze mars deux mille onze. En revanche, pour ce qui est du long terme il n’est pas nécessaire ni même utile d’avoir suivi un stage de plusieurs mois à l’Institut médico-légal le plus proche ou, plus déprimant encore, dans le service gérontologie du premier établissement hospitalier venu. L’avenir à long terme n’existe pas, c’est une vue de l’esprit, un bobard raconté aux enfants pour leur laisser croire qu’ils en ont encore pour un moment avant l’apparition des premiers symptômes. D’autant que, les choses étant ce qu’elles sont, les enfants en question peuvent instantanément s’effacer du décor par la simple coïncidence d’un passage pour piétons et d’un véhicule automobile conduit fort brillamment par quelque virtuose titulaire du diplôme délivré par le ministère en charge des transports. Sans exclure pour autant la contribution plus ou moins désintéressée d’un camarade de classe dont le père possède une très belle et très complète collection d’armes dites de poing, le fusil-mitrailleur s’avérant moins précis en raison de son poids, notamment entre les mains d’un marmot de six ans.
Pour ce qui concerne l’avenir à moyen terme disons, comme le poète et sans présumer trop de nos facultés imaginatives, qu’il peut ressembler, à quelques détails près, à hier ou même à l’instant présent mais un peu plus tard dans la semaine, voire le mois. Sauf incident majeur toujours possible lorsqu’on n’est guère chanceux. Aussi longtemps que l’on ose s’y projeter l’avenir n’est pas foncièrement négatif, le risque n’apparaît qu’au moment où l’avenir se transforme en présent, et c’est totalement imprévisible. Bien sûr, quiconque désire ardemment tout connaître ce que la vie lui réserve peut s’adresser à l’une de ces voyantes qui, au moyen d’accessoires aussi ridicules que le marc de café, les lignes de la main, les cartes à jouer ou les coordonnées complètes de sa carte bancaire, lui révèlera le tour de poitrine de sa future veuve, l’année au cours de laquelle il pourra enfin faire l’acquisition du château de Chambord et devenir, au préalable évidemment, ministre de n’importe quoi au Liechtenstein où ce n’est pourtant pas marrant tous les jours pour qui déteste le brouillard et que l’on parle l’allemand pour un oui pour un non. Le Liechtenstein a pour code HB, selon la liste des préfixes OACI d'immatriculation des aéronefs, il est bon de le savoir et, à l’avenir, tâchez de vous en souvenir.
On a coutume d’affirmer que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt. Voilà pourquoi les veilleurs de nuit n’en ont aucun.
janvier 2016

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Si vous pouvez patienter encore un peu

6 Janvier 2016 , Rédigé par JCD


Le trois-centième anniversaire de ma naissance sera célébré le 11 février 2238. Sans vergogne parce que la poésie est à tout le monde, j’ai emprunté la formule à Calaferte en changeant juste les dates à ma mesure. Le 11 février 2238, j’ose espérer que vous vous en souviendrez, si vous êtes encore parmi nous. Il est fort probable que ce jour-là il ne fasse pas très chaud, les mois de février souvent se caractérisent par des températures plutôt hivernales ainsi que le veut la coutume. Mais il se peut tout à fait que nous bénéficiions de conditions particulièrement favorables si le réchauffement climatique se poursuit dans le bon sens, et nous pouvons nous permettre de le penser dès lors que les hommes de progrès se sont secrètement engagés à faire en sorte que nul être humain digne de ce nom ne soit désormais soumis aux intempéries et à la froidure dans leurs cartons de lave-linge de chez Darty tandis qu’eux-mêmes fêteront à Davos l’éradication complète et définitive du dernier arbre entièrement en bois avec des feuilles véritables. Lesquels seront remplacés… mais est-il bien raisonnable de songer à les remplacer alors que toute surface disponible sera expressément dévolue aux autoroutes, pistes de décollage et d’atterrissage, centres commerciaux, immeubles de bureau et d’habitation, gendarmeries, commissariats et prisons, casernes militaires et crématoriums ? La réhabilitation des ZADP (zones à détruire prioritaires) se fera au bénéfice des centres de rétention car, d’un point de vue strictement humanitaire, Calais sera probablement devenu insalubre. Il faudra d’ailleurs compter avec la montée du niveau des océans et l’indispensable reconstruction des différentes marinas et de nouveaux fronts de mer, le prix du mètre carré de terrain constructible devrait alors atteindre des sommets tandis que nos principaux massifs montagneux en contrepartie perdront irrévocablement de l’altitude. Peu importe en vérité puisque, enfin, il ne neigera plus et que nos valeureux skieurs pourront ainsi ne pas quitter leur F4 et regarder sur leur téléviseur led l’arrivée des secours dans les zones inondées.
11 février 2238. Je compte sur vous. Nous organiserons un service de rotations par hélicoptère pour les cancéreux en phase terminale et pour ceux qui ne sont pas certains de pouvoir attendre jusque là un livre d’or somptueux est d’ores et déjà à leur disposition par Internet. Concernant les cadeaux, de grâce ne cédons point à la démagogie. J’ai déjà tout, sauf le dernier album de Michel Sardou – ou Delpech, je ne me souviens plus – mais je crains que ce ne soit un peu démodé d’ici un ou deux ans, ou complètement lol en 2238. Non, pourquoi pas des fleurs en plastique, ça dure plus longtemps, comme on mettait jadis sur les tombes. Quand il y avait encore des tombes, dorénavant il y a la mer. Sans les requins, alors forcément c’est davantage laborieux. Sinon, le crématorium couplé avec une centrale nucléaire dont les réacteurs toujours en service n’auraient pas encore explosé mais d’aucuns affirment que ça pollue, au point où nous en sommes je ne sais pas si on peut se permettre de faire les difficiles. Surtout d’ici à 2238 !
11 février 2238. Je compte sur vous, j’ai invité des hommes politiques, du PS, on devrait rigoler mais je ne sais pas s’il en restera beaucoup. On pourrait leur lancer des cacahuètes, leur cracher dessus… à moins qu’ils ne se dégonflent, ou qu’ils demandent trop cher. Ou alors je vous lirais mes dernières broutilles… Non ? Bon, d’accord, mais je compte sur vous, sans faute, en 2238 !
janvier 2016

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Palsambleu, que d’audace !

2 Janvier 2016 , Rédigé par JCD

Un de mes auteurs préférés, qui n’est pas encore mort celui-là et c’est tant mieux, a noté dans son journal – le sien, celui qu’il tient lui-même, pas le quotidien qui est à vendre chez le crémier du coin – combien il lui semblait tragique [l’auteur en question emploie le terme bizarre] de devoir constater que la trame de la plupart des chefs-d’œuvre soit tissée de l’imbécillité de drames passionnels, qu’il qualifie de sottises, de lie des faits-divers quotidiens : jalousie, envie, vengeance, bassesses en tout genre.
Le plaisir que j’éprouve à contredire, voire à semer la zizanie justifie selon moi que je m’en vienne pinailler, alors que nous sommes en guerre contre le terrorisme international, sur des points que d’aucuns qualifieraient de détail. Je commencerai donc par me réjouir de ce que l’imbécillité de drames passionnels ait donné naissance à la plupart des chefs-d’œuvre de la littérature et de l’opéra. Voilà qui me semble réconfortant si l’on veut bien admettre que tant de choses sérieuses débouchent fort souvent sur des pensums où la prétention le dispute à l’ennui.
J’hésite encore à choisir mon camp : celui des hommes cultivés ou celui des abrutis qui se nourrissent de la presse à scandale. Non pas que je sois le moins du monde accro à ladite presse quand il existe dans le même temps tant de scandales révulsants au sein de la confraternité des hommes que l’on dit cultivés. Je renâcle donc sans forfanterie déplacée à me ranger parmi les abrutis mais répugne à adhérer au club très privé des hommes cultivés lorsque je constate ce avec quoi l’on pourrait me confondre.
Qu’importe donc que le sujet fût mince, pour ne pas dire anecdotique, s’il en sort un chef-d’œuvre. Car ces vils sentiments que seraient la jalousie, l’envie, la vengeance, participent, avec d’autres peut-être tout autant contestables, de cette belle nature humaine où l’intégrité, la générosité, la solidarité, et j’en passe là aussi, ne se taillent qu’exceptionnellement la part du lion. Et j’aurais tendance à soutenir que tout fait ventre pour qui écrire est une sorte de besoin, même s’il n’a rien à dire, puisque le talent se charge de l’essentiel.
Quant à l’opéra, j’avoue que ce qui prime pour moi c’est la qualité du chant, de l’orchestre et de sa direction. Il m’est arrivé de lire un ou deux livrets, par curiosité malsaine sans doute, mais en schématisant un peu je dirais que c’est toujours plus ou moins la même histoire. J’ajoute que dans Wozzeck, puisque l’auteur le cite en exemple, la jalousie n’est pas exclue, et c’est fort bien ainsi. Die tote Stadt, de Korngold, est à mon humble avis une absolue merveille (tout dépend du casting évidemment). Certes, il existe dans le roman de Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, tous les ingrédients propres aux drames passionnels auxquels on pourrait ajouter une morbidité romantique qui me ravit. Mais je ne dédaigne pas pour autant la frivolité (apparente) lorsqu’elle est mise en musique par Richard Strauss dans les trois ou quatre opéras que je préfère de lui. Et ses Vier letzte Lieder sont insurpassés, insurpassables sans que j’aie jamais cherché à en connaître la traduction ; la musique, le chant – à condition que l’interprète en soit Lisa della Casa – suffisent à m’en dire le sens qui n’est pas celui de la grosse rigolade, teutonne ou non.
J’étais hier soir invité à dîner en compagnie d’autres désœuvrés. Je ne pouvais me dérober, l’événement se passait chez moi et il s’agissait pour l’occasion de franchir le passage souterrain qui relie l’an neuf à l’an pourri jusqu’à ce que le premier devienne à son tour au minimum pareillement pourri que le précédent. Rapidement, instantanément dirais-je, tandis que les bouteilles entraient en service, le sujet central de la discussion se fixa sur l’exécution d’une pièce de théâtre d’un auteur (de théâtre), metteur en scène, essayiste et peintre dont l’incontournable Philippe Sollers, s’il n’avait eu d’autres obligations, serait venu rappeler une fois encore l’importance primordiale en tant que créateur contemporain. On s’émerveilla de la connaissance inouïe du dramaturge dans le domaine des mots, il les cite tous et n’en oublie aucun, il faut dire qu’il est un peu Suisse et que son temps lui est plus précieux que le nôtre. Il entasse, empile les fragments de sa logorrhée comme d’autres leurs grosses coupures dans un coffre, occasionnellement suisse lui aussi, et le résultat est terrible pour quiconque n’a pas effectué les hautes études nécessaires. À son propos on cita évidemment Artaud, avec le même aplomb que, parlant de langage et de style à propos de littérature plus ou moins romanesque, on aime abusivement faire référence à Céline.
Jouir des mots (…) mais, tout de même, comme on aimerait que les auteurs dramatiques d’avant-garde sèment le ferment de la question plutôt que de nous dresser l’inventaire de leur vocabulaire comme d’autres les pièces d’un patrimoine dont ils ne sont que les usufruitiers. Je n’ignore certes pas combien la déclamation théâtreuse s’est préoccupée de son évolution depuis que les Shakespeare, Racine et autres Corneille s’employaient à nous narrer en rimes foutrement bien balancées les émois du cœur de leurs personnages, leurs désirs et les moyens pas toujours élégants de les satisfaire ; je ne saurais nier l’indispensable (?) mise à jour, afin d’être de son temps, d’une écriture qui vise à s’abstraire pour mieux se singulariser, mais pourquoi diantre faudrait-il que nous nous soumettions à une telle recherche besogneuse de la pseudo-modernité quand, au bout du compte, il nous faut constater la vacuité d’une pensée qui n’a rien à nous dire – ceci n’est pas une question.
Lorsque le sérieux s’avère en fait n’être rien d’autre que le résultat laborieux d’une tentative pitoyable destinée à dissimuler le vide, alors tant pis, retournons à nos drames passionnels, même s’ils sont parfois un peu vieillots. Sinon, courons voir et revoir le théâtre de Thomas Bernhard.
janvier 2016

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