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Soit dit en passant

Le lever des couleurs

27 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Une poignée de fanatiques frénétiques choisit un beau jour de tirer dans le tas de ces mécréants avachis dans le plaisir coupable et de se faire ensuite justice afin d’entrer sans attendre au paradis puisque, ainsi consacrés martyrs, ils ont bien mérité de leur dieu. Les hommes et les femmes qui les avaient accueillis jadis, pas toujours de gaîté de cœur pour certains il est vrai, ces hommes et ces femmes n’en revenaient pas, estimant qu’une telle absence de reconnaissance ternissait quelque peu les lois les plus élémentaires de l’hospitalité. Pris de court les gérants du pouvoir, aussitôt la nouvelle connue, lâchèrent les chiens et en appelèrent à l’unité, forcément nationale. Un peu partout, jusque dans les lieux de culte, on fit chanter l’hymne, national lui aussi. Quelques-uns lancèrent l’idée de pavoiser le tricolore aux fenêtres des immeubles – pour cause de force majeure les sans-domicile-fixe furent autorisés à s’abstenir. La fibre patriotique était excitée au point qu’elle fit oublier à la plupart leur engagement à n’être plus désormais qu’européens solidaires, unis par un même souci d’égalité et de liberté, la fraternité allant de soi dès lors que les intérêts de tous étaient devenus communs.
Le drapeau est une arme de guerre, les fanatiques frénétiques ont le leur et nous avons brandi le nôtre partout où nous avions décidé d’asservir. C’est en revanche un bien médiocre bouclier, les baïonnettes le transperçaient jadis tout aussi aisément que les balles ou les éclats d’obus aujourd’hui, sa seule fonction est de recouvrir, à des fins d’ornement temporaire, le cercueil des héros de retour au pays. En 1924, Jean Zay avait écrit un texte par lequel il exprimait assez clairement sa haine pour ce morceau de drap souillé de sang. Il avait alors vingt ans et n’avait pas non plus encore eu l’honneur d’être le premier condamné politique de l’État français, dégradé et déporté. Depuis son entrée récente au Panthéon on laisse entendre qu’il aurait renié la paternité de ce cri du cœur de jeunesse, avant même qu’il fût assassiné par la milice française en 1944. On ne crache pas ainsi sur les symboles nationaux lorsqu’on ambitionne de devenir ministre de l’Éducation nationale du Front populaire.

Le Drapeau.

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.
Quinze cent mille dans mon pays, Quinze millions dans tous les pays.
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…
Quinze cent mille dont chacun avait une mère, une maîtresse,
Des enfants, une maison, une vie un espoir, un cœur…
Qu’est ce que c’est que cette loque pour laquelle ils sont morts ?
Quinze cent mille morts, mon Dieu !
Quinze cent mille morts pour cette saloperie.
Quinze cent mille éventrés, déchiquetés,
Anéantis dans le fumier d’un champ de bataille,
Quinze cent mille qui n’entendront plus JAMAIS,
Que leurs amours ne reverront plus JAMAIS.
Quinze cent mille pourris dans quelques cimetières
Sans planches et sans prières…
Est-ce que vous ne voyez pas comme ils étaient beaux, résolus, heureux
De vivre, comme leurs regards brillaient, comme leurs femmes les aimaient ?
Ils ne sont plus que des pourritures…
Pour cette immonde petite guenille !
Terrible morceau de drap coulé à ta hampe, je te hais férocement,
Oui, je te hais dans l’âme, je te hais pour toutes les misères que tu représentes
Pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres qui gicle sous tes plis
Je te hais au nom des squelettes… Ils étaient Quinze cent mille
Je te hais pour tous ceux qui te saluent,
Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains,
Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre,
Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial,
Le défi aux hommes que nous ne savons pas être.
Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang b
leu que tu voles au ciel,
Le blanc livide de tes remords.

Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grand coup
Les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts.
Et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré et tes victoires,
Que tu es pour moi de la race vile des torche-c
uls.

N’ayant personnellement nul appétit pour quelque carrière politique que ce soit je m’autorise à partager avec le jeune Jean Zay cette conviction selon laquelle rien, et surtout pas une serpillère vaguement tricolore suspendue au balcon, ne justifie ni n’excuse la mort d’une poignée d’inconnus, victimes des marchandages d’affairistes pour qui précisément tout est à vendre, peu importe quoi et peu importe à qui. Il me semble que c’est s’en tirer à bon compte, pour ne pas dire à moindres frais ; une giclée de Marseillaise, un étendard sanglant qui pendouille et hop, au suivant ! C’est que nous avons d’autres soucis, dont celui d’exterminer ces vils barbares qui viennent jusque dans nos bras égorger… tagada tsoin tsoin ! N’aurions-nous pas la mémoire un peu courte, comme l’avait fort justement remarqué un certain maréchal, car les croisades, la conversion des peuplades incultes aux seules croyances dignes de foi, nous avons su nous en préoccuper et faire en sorte qu’elles ne demeurent pas impénétrables aux voies du saigneur.
Un drapeau, et le tour est joué. Un coup de clairon et un roulement de tambour, la nation soudain ressoudée, unie dans un même élan… vers quoi ? La fraternité ? Depuis longtemps oubliée. L’égalité ? Et puis quoi encore, pourquoi pas les stock options et les retraites chapeau pour tous, tant que vous y êtes. Quant à la liberté, les attentats nous contraignent à lui rogner les ailes, par mesure de sécurité évidemment et temporairement bien entendu, ce ne sont quand même pas les assassins qui vont faire la loi, surtout chez nous, patrie des droits de l’homme et républicains comme pas deux.

L’hiver est là, dirait-on, à l’exception des chênes le vent du nord a déshabillé tous les arbres. Dans un premier temps j’ai d’abord pensé à une grippe intestinale, mais non, il s’agit bien d’une gastroentérite. Dis donc, voisin, tu me prêterais ton drapeau ?
novembre 2015

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Utile ou inutile ? Le choix est cornélien !

25 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Dans un magazine prétendument culturel que je ne citerai pas afin de ne lui faire point de publicité excessive je tombe aujourd’hui sur un articulet servant de légende à une illustration dont le titre affirme qu’il s’agit de La belle affiche. Pourquoi donc la belle affiche, m’interrogeai-je illico puisque, si la notion de beauté peut être à tout le moins contestable en fonction de critères eux-mêmes discutables, la qualification d’affiche doit s’appliquer à un objet dont la fonction primordiale est celle d’informer le vaste public de la tenue d’un événement, quel qu’il soit, en en précisant la nature et, éventuellement, le lieu, le jour et l’heure s’il s’agit d’une sorte de spectacle. J’ai bien parlé de fonction primordiale, j’aurais pu dire essentielle car, qu’il s’agisse du concert exceptionnel de Michel Sardou, de la parution du dernier opus de Jean d’Ormesson, du meeting de n’importe quel pantin politique soucieux d’assurer son avenir électoral, de la sortie de la nouvelle berline à propulsion nucléaire d’un célèbre constructeur automobile ou même du dentifrice préféré de telle animatrice cathodique, ce qui différencie l’affiche, belle ou moche, de L’Angélus de Millet par exemple, c’est précisément son caractère utilitaire.
Or, ce que le plumitif rétribué intitule La belle affiche n’est rien d’autre qu’une sorte d’œuvre d’art – ce qui n’engage nullement son auteur en termes de beauté – dont la principale vertu est d’être plus ou moins parfaitement inutile puisque ledit objet n’informe pas le moins du monde à propos de quoi que ce soit. Nous sommes donc ici en présence d’une création – n’ayons pas peur du mot ! – entrant dans la catégorie des arts plastiques alors que l’affiche appartient, elle, à celle des arts appliqués (à l’industrie, selon la terminologie originelle). En effet, les arts appliqués ont pour vocation de créer et produire des objets fonctionnels, ce qui n’est évidemment pas le cas de la Vénus de Milo ou des colonnes de Buren, quand bien même il est toujours possible de s’asseoir sur celles-ci.
Absolument hideuse, totalement insignifiante, l’œuvre d’art dépasse ce type de critères puisqu’elle n’a de comptes à rendre à personne. Ce qui n’est évidemment pas le cas d’une affiche ou d’un bidet à jet rotatif, lesquels ont pour fonction de servir, selon le cas, à informer ou à se nettoyer l’anus, et correspondent à un cahier des charges préalablement établi entre les deux parties (je ne parle pas ici du cul dont le cher Antoine Blondin soutenait qu’il était la chose la mieux partagée au monde).
L’affichiste, et plus généralement le graphiste, sont tenus de prendre en compte un certain nombre de contraintes car il a affaire à un commanditaire qui doit lui-même faire face à des exigences de format, de support, de coût dont il faut bien se soucier au moment de délivrer son message, fut-il bassement commercial voire d’une niaiserie incommensurable. S’il dispose d’un minimum de talent, l’affichiste, voire le graphiste, saura faire en sorte que l’objet promotionnel soit surprenant, étonnant, intrigant, et même possiblement beau, à condition toutefois qu’il atteigne son but qui est d’informer. Voilà pourquoi une affiche comporte dans la plupart des cas des informations écrites, hiérarchisées et… lisibles. Lorsque cet objectif n’est pas atteint on se trouve alors face à une image, d’un intérêt variable mais d’une inutilité absolue.
Ce que notre plumitif rétribué nous propose en illustration de son propos est précisément le contraire d’une affiche. Uniquement une image que l’on pourrait utiliser pour vanter absolument n’importe quoi, une lessive miracle, de nouveaux rideaux de douche ou une exposition des travaux d’élèves du lycée Pierre et Marie Curie de Bagnères-de-Bigorre. Outre ce caractère interchangeable de l’objet décoratif, une indispensable précision nous rassure sur sa finalité. Les prétendues affiches sont disponibles en séries limitées, à partir de 8 euros chez un jeune éditeur de mobilier et d’objets haut de gamme.
On voit par là combien il peut être tentant, pour des buts certes quelque peu mercantiles, d’abaisser son art jusqu’au niveau des arts appliqués, quitte à enrichir son inutilité d’un semblant de fonctionnalité.
novembre 2015

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Viens, Poupoule !

17 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Depuis quelques jours déjà l’humeur est au commentaire. Qu’il soit journaliste, chroniqueur, politicien au pouvoir ou en attente de la désormais inévitable alternance qui fait toute la fierté des démocraties, chacun y va du sien. On a beau n’être rien et compter pour moins que de la margarine, on a son avis sur le sujet. Pourquoi pas moi, me dis-je en chaussant mes lunettes.
En fin de semaine dernière, surtout depuis qu’elle est anglaise, rentrant du turbin l’ouvrier parisien dit à sa femme : Comme dessert j’te paie l’café concert, viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens ! Et les voilà partis applaudir le Félix Mayol du vingt et unième siècle au numéro cinquante du boulevard Voltaire, sans même se poser la question de savoir si ce vendredi treize est une opportunité favorable ou non. Un jour comme celui-là certaines personnes renâclent à passer sous une échelle appuyée contre un mur tandis que d’autres jouent au Loto tout l’argent du loyer alors que, précisément, on est tout juste à peine à la moitié du mois. Que l’on fête la Saint Brice n’incite pas davantage à s’interroger sur le caractère raisonnable d’une telle sortie, d’autant que les marchands de bonheur ont décidé depuis peu de sacrer le treize novembre Journée de la gentillesse.
Non loin de là, quelques individus que l’on pourrait croire désœuvrés décident de fêter ça, parce que la conjonction le mérite et que ça ne coûte presque rien de se montrer gentil, surtout un vendredi treize. ça s’arrose ! propose l’un d’eux en armant sa kalachnikov. Avec sa femme un brave agent ce soir rentrait gaiement quand tout à coup jugez un peu on entend des coups de feu, c’était messieurs les bons apaches pour se donner du panache qui s’envoyaient quelques pruneaux et jouaient du couteau. Le brave agent indulgent dit à sa femme tranquillement : viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens ! pourquoi les déranger, ça pourrait les fâcher, ah ! Viens, Poupoule !, viens, Poupoule ! viens…
On voit par là combien les goûts des uns et des autres diffèrent et, dans son infinie sagesse, le poète ne nous a-t-il pas assuré qu’il faut de tout pour faire un monde. De tout, vraiment ? N’aurions-nous pas intérêt à nous défier de ceux qui croient savoir et l’affirment ?
Et puis, entre nous, est-ce que nous avons tous la même conception de la gentillesse ?
17 novembre 2015

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La victoire en chantant

11 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

Depuis un an bientôt la liberté d’expression fait débat. C’est d’ailleurs la moindre des choses puisque le seul fait d’interdire qu’on en parle serait contrevenir à la liberté d’expression elle-même. Dès lors, quelques-uns s’interrogent sur l’opportunité qu’il y aurait pour un éditeur à rééditer un ouvrage signé d’un nom d’auteur devenu depuis fort célèbre dont on a souligné, depuis sa première publication française en 1934, le caractère quelque peu partisan lorsqu’il s’agit notamment de définir sans beaucoup de nuances qui est autorisé à vivre et qui ne l’est pas. Certes, toutes les opinions, convictions auraient, selon les plus tolérants d’entre nous, le droit le plus légitime de s’exprimer, au titre même de cette fameuse liberté d’expression que chacun, s’il se prétend un tant soit peu démocrate, défend âprement, surtout si ladite opinion coïncide d’idéale manière avec la sienne propre. On voit par là combien ledit auteur, aujourd’hui un peu oublié quand sa pensée remarquablement lui survit, peut trouver une seconde vie grâce aux talents et à la virtuosité d’hommes qui sauront maîtriser un discours en apparence plus courtois, quitte, le moment venu, à manier l’anathème en direction du bouc émissaire adéquat. Ces successeurs existent déjà, la plupart tiennent des propos admirablement étanches, parfois un mot semble leur échapper mais il semble seulement car tout est calibré afin que nul ne songe, par analogie, à l’inspirateur. On peut par exemple s’être fait élire chef d’État, éventuellement démocratiquement, et parler de nettoyer au karcher certains quartiers de son propre pays ou bien – c’était un autre celui-là – évoquer le bruit et l’odeur, toujours à propos d’une population particulière ; on peut, sans manifester quelque racisme que ce soit sinon à l’égard des pauvres, les traiter de sans-dents sans pour autant les envoyer au four à pizzas ; on peut aussi préférer aux mots les actes, autrement efficaces lorsqu’on n’a pas (encore que) liberté, égalité, fraternité pour devise inscrite au fronton de la plupart des édifices publics, encourant ainsi le risque de ne pas entrer dans l’histoire littéraire par la grâce d’un best-seller traduit dans le monde entier.
Rendre ce texte accessible à tout citoyen était déjà le souhait du maréchal Lyautey lors de sa première traduction en français et l’auteur lui-même tenait à ce qu’un exemplaire en fut offert comme cadeau de mariage à ses concitoyens lors de la cérémonie qui unissait le couple, à condition qu’il fût aryen, hétérosexuel et donc apte à se reproduire. Alors qu’il tombera l’an prochain dans le domaine public son éditeur français de 1938 vient d’annoncer qu’il en publierait prochainement une nouvelle traduction enrichie d’un appareil critique. Les plus ardents défenseurs de la liberté d’expression ne sauraient, en théorie, s’opposer à cette réédition, d’autant que tout ce qui est dissimulé, censuré, interdit acquiert un pouvoir de séduction dû notamment au mystère, un intérêt supplémentaire qui peut inciter le plus ou moins ignorant à aller y voir de plus près. Nombreux sont les historiens qui, en raison de son caractère dogmatique, comparent volontiers l’ouvrage au Coran, en oubliant d’ailleurs un peu vite de le comparer également à la Bible, la torah ou à n’importe quel machin du même acabit. Dès lors qu’il soutient un dogme, qu’il soit politique ou religieux, un écrit définit, parfois de manière quelque peu obscure, où se situent le bien et le mal. Le mal étant de préférence incarné dans le ou les dogmes concurrents, donc honnis.
Pourtant, peut-on parler de liberté d’expression à défendre lorsqu’il s’agit d’une doctrine visant à exterminer quiconque ne correspond pas exactement, ou même en gros, aux canons exposés par un auteur dont l’animosité est patente et les certitudes intangibles ? Certes, celui-là était exemplaire et ne se perdait pas en digressions hasardeuses ; sa prose, bien que mal foutue dit-on, était claire dans ses intentions et catégorique dans la mise en œuvre de son programme. D’autres s’en sont inspirés, sans toutefois mettre dans la plupart des cas noir sur blanc le projet qu’ils avaient en tête, l’improvisation ne leur causait nulle inquiétude, quand le sujet de la pièce vous inspire, la mise en scène, le talent des acteurs s’accommodent fort bien de quelques ajustements dont la finalité est, qu’on le veuille ou non, de faire en sorte que la représentation soit réussie. Mais, si le texte est là dans toute sa rigueur méthodologique c’en est fini des hésitations, des incertitudes et des initiatives personnelles susceptibles de contrarier la pensée de l’auteur et la bonne marche, fût-elle longue, de l’épopée. Quel besoin aurions-nous aujourd’hui de diffuser auprès du plus grand nombre les propos d’un homme dont nous avons fini par admettre, bon gré mal gré, qu’ils n’entendaient guère œuvrer en faveur de la solidarité entre les individus alors que nous disposons, en ce moment même, de penseurs vivants, mieux au fait de la réalité socio-économique de l’époque et qui ont su, déjà – ou enfin si l’on se réfère par exemple à Jacques Attali – instaurer et développer un système politique qui prévoit d’aboutir, assez rapidement si l’on considère le temps depuis longtemps perdu en ratiocinations stériles, à la disparition globale d’une espèce qui n’a que trop nuit à ma propre tranquillité d’esprit et ne cesse depuis maintenant bientôt quatre-vingts ans de saloper au quotidien ma béatitude.
novembre 2015

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On a beau dire…

5 Novembre 2015 , Rédigé par JCD

On a beau dire et nous vanter l’été indien, il me semble plutôt que l’hiver s’est glissé sous la porte que je croyais pourtant bien close. Ce doit être la conséquence de mon grand âge, je serais moins sensible aux langueurs mordorées et humides de l’automne, moi qu’une haine têtue pousse chaque année à vomir l’été quand bien même il n’est plus, cette fois encore et à l’instant, que souvenir poisseux. Néanmoins, ne devrais-je pas plutôt me réjouir de ce froid qui vient et transforme, minute après minute, les arbres en squelettes pitoyables trônant au-dessus d’un parterre de feuilles mortes, pourries, que d’aucuns ramassent à la pelle on se demande bien pour en faire quoi ; ne devrais-je pas m’enthousiasmer secrètement d’une nécessaire hibernation, tellement bienvenue pour celui qui, installé devant sa page blanche, a cessé de transpirer à la seule idée de devoir remuer un doigt le long du clavier pour que s’inscrive un mot, puis un autre et toute une phrase au terme de quoi il posera un point éventuellement final, un instant satisfait. Car je n’ai cessé de le prétendre, la saison la plus favorable à l’écriture c’est bien l’hiver, lorsque, fenêtres fermées, nul vacarme forcément incongru ne parvient plus à s’insinuer sournoisement dans le seul but de saccager le silence sans lequel il est impossible de peser chaque mot afin d’en apprécier avec exactitude le poids véritable et sa capacité, son aptitude à s’accommoder de la présence du suivant, voire à la solliciter et s’en honorer.
C’est que les choses ont changé, en à peine trois jours le mois dernier. Certes, il convient de relativiser, vingt-sept exemplaires vendus de cette brassée de broutilles, je reconnais que c’est peu si l’on compare avec les chiffres obtenus par les vrais écrivains, lesquels ont des contrats qui les lient à leur éditeur, pas seulement financièrement, alors que moi, non. Ni financièrement, ni même autrement. Je suis en effet libre d’aller dès cet après-midi me faire publier chez l’une ou l’autre de ces prestigieuses maisons à qui l’on attribue, chaque année, à tour de rôle, les principaux prix littéraires sans quoi le moindre plumitif n’aurait aucune chance de passer à la télévision, mais je m’abstiendrai. La posture est digne, je l’admets, à ceci près toutefois que mon héroïsme s’avère insuffisant pour tenter d’entrer par la fenêtre là où l’on m’a claqué la porte au nez. Je n’ignore pas qu’ici comme ailleurs de telles pudeurs sont risibles et qu’il faut, plutôt deux fois qu’une, savoir se courber lorsque l’on veut placer sa marchandise auprès de clients qui en ont vu d’autres.
Vingt-sept c’est peu, certes certes, mais en termes de pourcentage ce n’est tout de même pas si minable que ça, on frôle les quarante pour cent du chiffre de tirage. Sans compter qu’il peut se trouver deux ou trois quidams désemparés, ou ayant carrément perdu tout sens des responsabilités, qui se précipitent dans l’unique librairie où mon livre est en vente et, par une sorte de hasard miraculeux, se jettent sur l’objet et innocemment l’achètent, ne serait-ce que pour ne pas ressortir les mains vides sous le regard intimidant, voire soupçonneux et donc culpabilisateur, du commerçant. En fin d’épisode, il n’est pas impossible d’atteindre, ou au moins de frôler, les cinquante pour cent quand les meilleurs chirurgiens atteignent plus que rarement un taux de réussite équivalent, et je passe pudiquement sur le score affligeant des oncologues. J’en connais – c’est une manière de dire car je ne fréquente guère ce genre d’individus à la vulgarité plus épaisse qu’un quadruple burger – qui sabrent le champagne pour moins que ça et se targuent d’être plus véloces en termes de mise bas que Frédéric Dard et Guy des Cars réunis, sans appartenir pour autant au corps médical.
Cinquante pour cent, je m’interroge. Songez donc un peu à ce qu’il en eût été si le tirage avait dépassé les soixante-huit-mille exemplaires… Je n’oserais plus sortir de chez moi sans être accompagné, des adorateurs – mais surtout des adoratrices – se pendraient à mon cou, se jetteraient à mes basques et me baiseraient les pieds… Fort heureusement – sachons opter pour l’hypocrisie qui réussit si bien aux célèbres – aucun, ni même aucune, de mes vingt-sept lecteurs (feignons d’ignorer les ingrates) n’a jugé nécessaire, que dis-je, indispensable, de souhaiter partager avec l’auteur son émoi un peu trouble en me disant combien il avait été bouleversé lors de la première lecture d’un tel ouvrage et l’était encore à l’instant, alors qu’il s’efforçait de songer à autre chose, comme par exemple cette marmite de choux de Bruxelles qui mijotent doucement sur la cuisinière, et quelle impatience l’habitait déjà à l’idée d’un désormais possible second volume d’une qualité au moins égale. Peut-être serait-il opportun que j’en parle avec mon éditeur…
Non, pas un mot, sachons demeurer digne. Vingt-sept lecteurs c’est vrai mais, quand même, presque cinquante pour cent !
novembre 2015

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