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Soit dit en passant

Boulevard Auguste Blanqui

3 Août 2015 , Rédigé par JCD

Aujourd’hui, toutefois, cet aveuglement est doublé d’égoïsme ! Paris tombe en défaillance, il s’ennuie de ses habitudes perdues, de ses vivres rognés, de ses joies envolées. Il en a plus qu’assez du rôle de Strasbourg et ne tient pas à manger les rats de ses égouts. Voici quarante jours de carême. Revenons au carnaval. Votez donc, enfants de Sybaris, votez pour la défense nationale qui rendra la ville aux Prussiens, la viande à vos marmites, les chalands étrangers à vos magasins et à vos lupanars. La défense nationale n’a fabriqué ni fusils, ni canons, engins dangereux qui entretiennent la discorde. En revanche, elle a préparé les armistices qui apportent la paix. Donc, vivent la paix, la viande, les légumes, la musique, le trottoir et la bombance ! Jetons par-dessus bord la République, l’Alsace, la Lorraine, et même la France, si Bismarck le demande. Nous serons Prussiens, mais nous ne ferons plus la queue chez le boucher, et les laitières reviendront au coin des portes. Ô Dieu ! le lait ! La Patrie, l’univers pour une tasse de lait ! Et fusillez les brigands qui nous l’ôtent de la bouche. Ouvrez, ouvrez la porte à l’abondance. Qu’importe si l’infamie entre avec elle.
On vit de honte, on n’en meurt pas, a dit le poète. Le poète a bien dit.


Non, non, je vous devine tentés (le pluriel s’impose puisque vous serez peut-être cinq à me lire) d’attribuer ce propos à quelque socialiste soucieux de maintenir la nation qu’il dirige dans le noble giron de cette Europe encore toute frémissante puisque tout juste née avant-hier. Mais si le propos est bien celui d’un socialiste il date, hélas, de novembre 1870. Car le socialiste moderne, contemporain ne connaît pas la honte, ce qui est bien naturel puisqu’il est d’abord citoyen de l’Europe et qu’il assume avec fierté les choix que lui dictent le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission tout autant Européenne, c’est-à-dire la finance internationale approuvée et soutenue par le Bismarck du moment que nul n’ira contredire dès lors que c’est précisément à la France et à l’Allemagne que revient l’honneur et le privilège d’avoir accouché de cette Europe-là.
Certes, sur l’abondance il y aurait sans doute un peu à redire. C’est qu’elle n’est pas la même pour tout le monde dans cette Europe-là puisque, comme le notait en son temps Auguste Blanqui : La patrie meurt, mais la Bourse ne se rend pas. En revanche, n’oublions surtout pas ce que nous devons à l’Europe… la paix, la fameuse paix tant vantée, tant annoncée, au nom de quoi tout est admissible, acceptable. Que nous ayons accepté sans broncher que pour la Paix — qui mérite bien une majuscule — de voir les Grecs et la Grèce assassinés est quand même un premier pas dans l’infamie, et les autres sont à venir. Et il n’est pas un homme politique (j’allais écrire un dirigeant, excusez du peu) qui l’ignore. L’Espagne, le Portugal, l’Italie suivront et, puisque quelques égards nous sont dus au titre de cofondateur de cette belle institution, nous fermerons la marche sans oublier de mettre la clef sous le paillasson. Sans effusion de sang, sans bruit ni fureur, puisque c’est pour la sauvegarde de la Paix.
Auguste Blanqui a passé trente-sept années de son existence en prison. On le surnommait L’Enfermé. Il ne les a pas toutes connues, celles de France et de Navarre, mais peu s’en faut. La dernière fut Clairvaux. Tandis que naissait la Commune de Paris et que le noble Adolphe Thiers (curieux, ce prénom, n’est-il pas ?) refusait sa libération. Blanqui fut de ceux qui pensaient qu’il ne peut y avoir de révolution sans violence et qu’il revient à un petit groupe d’individus de l’imposer par la force, le temps d’une nécessaire et temporaire dictature. On est certes là plus proche des anarchistes que des marxistes et on devine quel fossé le séparerait aujourd’hui de ces gestionnaires au vocabulaire onctueux pour qui seul compte la carrière et les avantages y afférents.
août 2015

Gustave Geffroy. Blanqui l’Enfermé. L’Amourier éditeur. 590 pages. 26,00 euros.

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