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Soit dit en passant

À dormir debout, s’il ne faisait pas si chaud

29 Juin 2015 , Rédigé par JCD

Ça chauffe dans les pinèdes ces jours-ci et les cigales n’en finissent pas d’affûter leurs couteaux à découper les neurones, pour le plus grand bonheur des hordes d’enshortés tout juste débarqués de leurs roulottes à quarante milles euros avec caméra de recul et ouverture/fermeture automatique des portes. On observait aujourd’hui trente sept degrés Celsius à l’ombre où il sera en quelque sorte chrétien de mettre à l’abri qui son vieillard grabataire, qui son nourrisson privé de mamelle possiblement hydratante. Deux mois, encore deux mois avant que les derniers aoûtiens ne regagnent leur univers plus ou moins concentrationnaire planté au milieu d’un parc paysagé dessiné par un Lenôtre soucieux de la démocratisation de l’habitat urbain et pleinement conscient du danger qu’il y aurait à laisser des végétaux croître au mépris de toute réglementation européenne édictée par des fonctionnaires diplômés en incompétence notoire.
Récemment interviewé par l’antipathique Apathie sur RTL l’animateur Jean Delafontaine nous narrait dans une langue élégante, quoique parfois un peu trop précieuse pour les abonnés au SMS, les mésaventures d’une fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête dont un certain Desnos prétendait que ça n’existe pas, fourmi qui aurait eu maille à partir avec une sorte de cigale – un cafard en plus gros – dont le résident secondaire de type provençal aime à orner le fronton de son mas façon Bouygues parce qu’il trouve ça joli et qu’au moins celle-là, en céramique de Vallauris multicolore, ferme sa gueule, au plus fort de la canicule. Alors que le modèle courant a plutôt tendance à nous les briser menu, pour reprendre une expression imagée chère à l’illustre Audiard père. Nuit et jour à tout venant je chantais, ne vous déplaise… minaude la gourde prétentieuse en tortillant des élytres.
Vous chantiez, j’en suis fort aise, lui réplique l’autre en se boyautant comme une tordue – et c’est vrai qu’en termes de mélodie on a fait mieux, y compris dans le domaine du binaire primaire élevé à son plus haut degré de perfection par l’inénarrable Guetta –, vous chantiez, eh bien dansez maintenant… Alors là je pouffe parce que je ne sais s’il vous est arrivé de voir danser une cigale, c’est franchement du dernier ridicule et ça n’affolerait en aucun cas la libido du plus affamé des détenus à titre préventif de Guantanamo. D’autant que par ces températures caniculaires il est pour le moins déraisonnable de se trémousser comme phacochère en rut et qu’il faudra bien un jour perdre cette habitude de gesticuler pour se persuader que le cerveau dicte au corps des comportements censés exprimer toute son intelligence.
Certes, la fourmi n’est pas prêteuse mais le FMI, la BCE le sont-ils lorsqu’il s’agit d’apporter leur soutien au peuple grec et qui donc aurait l’audace de contester le talent de danseur d’Anthony Quinn dans Zorba alors que le sirtaki de la cigale laisse quand même quelque peu à désirer ? J’en parlais justement hier avec le garagiste de ma voisine qui, lui, se targue de très bien danser la bourrée auvergnate alors qu’il est originaire de Guinée-Bissau et que, dans cette contrée, ils mangent les cigales comme nous les cuisses de grenouilles. Eh bien, me disait-il, c’est pas pour me vanter mais pour aller à Romorantin moi je préfère passer par Villefranche-sur-Cher plutôt que par Villefranche-sur-Mer, qui rallonge énormément. Et comme je me montrais un rien dubitatif il ne manqua pas de me rappeler qu’à Villefranche-sur-Cher la Croix de carrefour est inscrite au titre des monuments historiques.
Ce qui, tout de même, m’en boucha un coin.
juin 2015

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Dégradation

13 Juin 2015 , Rédigé par JCD

Nul n’aurait jamais pu s’imaginer qu’une telle situation s’installe et, même, se dégrade encore davantage au fil des mois. Certes, les plus âgés ne manquèrent-ils pas de rappeler aux adolescents boutonneux le souvenir qu’ils avaient gardé des années sombres de l’Occupation mais vous savez comme sont les jeunes, toujours à croire qu’on leur raconte des extravagances en exagérant énormément, histoire de noircir à plaisir le tableau et de se faire plaindre, tout en omettant d’éventuelles compromissions avec l’envahisseur, voire d’opportunes délations à des fins inavouables.
Bien sûr, à quelques exceptions près toutefois car partout existent d’abominables pessimistes toujours prêts à prédire le pire au point que l’on pourrait penser qu’ils y prissent quelque plaisir, bien sûr chacun avait certainement pu remarquer une raréfaction voire la disparition pure et simple de certains produits de première nécessité, mais la tendance veut que l’on ne demande qu’à se rassurer, qu’il ne s’agit là que d’un retard momentané dans les approvisionnements, que tout va rentrer dans l’ordre rapidement et que, sous peu, les piles pour la lampe de poche seront de nouveau présentes sur le comptoir de Monsieur Louis, l’aimable quincaillier de la rue qui monte en venant de la gare. Peut-être même croirons-nous simultanément au retour du pastis chez l’épicier du coin, bien qu’il fût assez visiblement d’origine nord-africaine. Il n’empêche qu’un beau matin le pain vint à manquer, le fait qu’il fût infect ne pouvait laisser deviner qu’il allait être rare. On invoqua une pénurie de farine, des grèves – pourtant interdites et sévèrement réprimées – dans les minoteries, des difficultés d’acheminement, certains allant même jusqu’à dénoncer une certaine dose d’impéritie au sein de la corporation des mouleurs de baguette livide. L’inquiétude finit par gagner les couches sociales légèrement supérieures qui, bien que soutenant leurs maîtres au pouvoir censés garantir à eux-mêmes et à leur progéniture un mode de vie décent, s’inquiétèrent parfois, entre gens de bien, de la probable bien qu’inenvisageable autant qu’inadmissible en haut-lieu fermeture des établissements totalement dévoués à la pérennisation de la nourriture et des accessoires étiquetés bio, produit garanti naturel issu du commerce équitable et réservé à une catégorie de consommateurs n’hésitant pas à se réclamer d’une élite pour qui l’accès au bon goût est affaire de caste, donc d’éducation. Des queues interminables stagnent devant les portes closes des hypersupermarchés dans l’attente d’un hypothétique arrivage de n’importe quoi. Lorsque la rumeur fait état de la vente imminente d’une denrée quelconque les vigiles armés ne libèrent qu’un seul accès afin d’assister, le sourire au mufle, à la ruée du troupeau lancé à la recherche de l’unique rayon approvisionné. On songe, non sans nostalgie, à l’heureuse époque où, le jour du démarrage de la période des soldes, c’était à qui piétinerait l’autre pour emporter le manteau en simili vison à trente pour cent de son prix. Les affaires sont les affaires, n’est-ce pas mon vieil Octave et il nous faut maintenant abandonner tout respect de soi pour une pauvre boîte de haricots verts. Quelle pitié ! Afin de pallier tout risque de débordement contraire au respect de la démocratie l’usage, pondéré cela va de soi, de la kalachnikov est autorisé, les forces de l’ordre étant seules habilitées à déterminer le degré d’urgence et d’efficacité de leur intervention.
Dans les rues dorénavant on traque le pauvre, privilège dont l’autochtone devra désormais partager l’honneur et l’avantage avec l’étranger, de type manifestement maghrébin ou, éventuellement, européen de l’est sans qu’il fut toutefois possible de le distinguer au premier regard du natif d’une quelconque banlieue jadis prolétaire et aujourd’hui simplement carchérisée. Des équipes de nettoyeurs plus ou moins diplômés en sciences sociales écument les quartiers périurbains et pourchassent jusqu’à ce que mort s’ensuive les malfaiteurs surpris à rôder hors de leurs périmètres autorisés dont la classification elle-même pourrait, sur simple décision administrative, faire l’objet d’un décret de dératisation intensive. Chasser le pauvre ne serait en aucun cas plus coupable que d’aller ici ou là exterminer les derniers éléphants, tigres ou rhinocéros, il s’agirait, dit-on, d’une mesure prophylactique visant à débarrasser le meilleur de l’humanité de qui ou quoi l’encombre et menace à plus ou moins long terme de nuire à son développement. Car le pauvre est nombreux, il se reproduit et constitue un réel danger pour la survie des élites et leur perpétuation. La tare principale et même fondamentale du pauvre est de n’être pas riche et, par conséquent, de ne pouvoir espérer l’être un jour. On voit par là combien son existence n’offre guère d’intérêt pour quiconque n’effectue pas des recherches imbéciles sur les espèces en voie de disparition. Lors des battues hebdomadaires organisées à l’initiative des milices du Front Prospérité & Nomenklatura, tout individu surpris à errer aux abords de quartiers résidentiels autrement qu’à l’arrière d’une voiture avec chauffeur doit être immédiatement abattu à moins que, dans la minute suivant son interpellation, il ne puisse prouver disposer d’un compte dans l’un ou l’autre des établissements bancaires spécialisés dans la fraude fiscale et bien connus des seuls passionnés de libre circulation des capitaux.
Le pauvre authentique demeure peu visible à l’œil nu, à moins de s’en aller baguenauder sans raison dans des zones qui puent la misère et les maladies dégoûtantes chacun peut l’ignorer s’il le souhaite et se donner les moyens de ses ambitions. La difficulté nait dès lors qu’il s’agit de discriminer avec pertinence le pauvre potentiel, en cours d’élaboration. Celui-là peut ponctuellement faire illusion et tromper la vigilance du riche déjà suffisamment préoccupé par des placements certes hasardeux mais de ce fait magnifiquement audacieux. Le demi-pauvre se distingue de l’intégral parce qu’il s’imagine que ça ne va pas durer et qu’il lui reste encore ses petits revenus d’esclave à temps plus ou moins partiel grâce à quoi il est persuadé qu’il va pouvoir bientôt changer d’appartement, peut-être même de voiture et de femme – mais ne rêvons pas trop tout de même puisque celle-là qui dort dans son lit a déjà anticipé l’inéluctable et sait d’avance qu’elle ne sera pas remplacée, depuis longtemps convaincue d’être irremplaçable – et approcher, tout en demeurant à sa place, un ou deux riches sur une improbable Riviera. Rien ne l’exaspère autant que de croiser malencontreusement un vrai pauvre de derrière les fagots. Il a un instant honte pour lui et se réjouit de n’en être pas réduit à de telles extrémités. Lui revient en mémoire la disparition inopinée de cet employé aux écritures après trente-cinq ans de maison et ce n’est pas sans émotion qu’il croit sentir à nouveau ce si subtil remugle associant de manière particulièrement inattendue le saucisson à l’ail et l’after-shave de Prisunic qui l’insupportait, et l’écœure à l’instant l’idée que ce pourrait être lui, demain ou l’an prochain, juste avant de plonger irrévocablement dans l’horreur d’un anonymat répugnant, prélude à la fosse commune. Tout à l’heure, en sortant du bureau, il ira prendre son tour dans la queue qui serpente sur le trottoir de la supérette avec l’espoir un peu fou de faire l’emplette d’une boîte de raviolis pour fêter leur trente-cinq ans de mariage, à Georgette et lui. Sans savoir que Georgette a filé avec un commissaire divisionnaire détaché au service de la répression des fraudes au sein duquel il sait se montrer de bon conseil.
Le pauvre authentique a dû renoncer à fouiller les poubelles, toutes désespérément vides désormais. On signale des cas, certes encore rares, d’anthropophagie, notamment au cœur d’une même famille où l’on n’aurait retrouvé que les os des deux derniers nourrissons. Les milices chrétiennes, arguant du fait qu’il appartient à Dieu seul de reprendre la vie qu’il a donnée, ont décidé, de leur propre chef, d’assurer des tours de garde à l’intérieur des maternités. Les animaux que l’on disait domestiques ont disparu et il a fallu armer les gardiens du zoo, plusieurs cages ayant été retrouvées désertes au matin. Le crocodile a pour l’instant été épargné mais il est hautement probable que la girafe ait été débitée sur place. Par arrêté préfectoral il fut décidé de fermer plusieurs boucheries, on aurait retrouvé dans leur chambre froide des viandes avariées de nature et de provenance incertaines.
Fort heureusement, quel que soit le régime, la culture ne perd pas ses droits. Michel Sardou vient d’entrer à l’Académie française, reprenant le fauteuil laissé vacant, à son insu, par un accordéoniste du centre ayant alors largement dépassé la date de péremption. Chaque municipalité dispose depuis hier d’un délai de quinze jours pour se procurer à prix coûtant une œuvre de Jeff Koons qui sera installée dans la salle des délibérations, quitte à ce qu’un tel embellissement nécessite divers aménagements. Quelques petits malins – ils n’avaient pas quinze ans les salopiauds – ont été fusillés sur le champ, accusés d’avoir fabriqué des copies, plus ou moins approximatives mais pour la plupart fort réussies. L’art ne doit-il pas sans cesse, nous répète-t-on, s’ouvrir à l’innovation, à l’audace et se positionner clairement face à son temps. Nos dirigeants ont fait fermer toutes les écoles et conservatoires qui ne faisaient que rabâcher un enseignement obsolète et même jugé réactionnaire. Une énième réforme de l’Éducation internationale instaure deux langues obligatoires, l’anglais et l’allemand. Le français devient facultatif et passe au vingt-cinquième rang, comme à l’Eurovision, car il faut avant tout encourager l’amour des mathématiques, discipline qui serait, nous assure-t-on, la seule véritablement tournée vers l’avenir et soucieuse du progrès de ses élites. Nous ne devrions ainsi manquer prochainement ni de comptables ni de scientifiques.
Les contrôles d’identité sont continuels et des coups de feu claquent jusque tard dans la nuit, on retrouve au matin les cadavres, pas toujours entiers lorsqu’une horde d’affamés a prélevé les meilleurs morceaux. Mais la rébellion s’organise, chaque des centaines de pétitions récoltent des milliers de signatures qui permettent aux autorités d’identifier les internautes qui sont immédiatement arrêtés où qu’ils soient et transférés dans différents centres de détention. Circule une rumeur selon laquelle des nuages de fumées pestilentielles s’élèveraient chaque mois de l’intérieur des murs de chacun de ces centres mais nul journaliste digne de ce nom n’a souhaité enquêter sur ce sujet. On voit par là combien il est pour l’instant difficile de se faire une opinion pertinente sur la volonté du nouveau régime de relancer l’économie du pays tout en garantissant à chaque citoyen l’égalité des chances.
J’ai entrepris ce matin de relire tout Thomas Bernhard mais je crains de n’avoir pas le loisir de mener un tel projet à son terme. J’ai choisi de commencer par Extinction, faut-il y voir un signe ?
juin 2015

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