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Soit dit en passant

Et d’abord la santé !

30 Mai 2015 , Rédigé par jcd

J’ai pour habitude – une manière d’éthique en quelque sorte – de me mêler le moins qu’il m’est possible des affaires des autres, ayant suffisamment à faire avec les miennes propres, ou pas d’ailleurs. Néanmoins et à titre tout à fait exceptionnel je ne résiste pas à la tentation de vous narrer par le menu les aventures truculentes d’un mien ami affecté de douleurs imputables à son grand âge (afin de préserver son espérance de vie, certes un peu déraisonnable ainsi qu’on le vérifiera plus loin mais par ailleurs respectable, je m’abstiens ici d’user de chiffres susceptibles de lui porter préjudice auprès des jeunes filles plus ou moins pubères), douleurs donc qui l’ont conduit à consulter un clinicien de son entourage auquel ne le lie pourtant aucune relation douteuse. L’homme de l’art l’orienta vers un collègue dont l’occupation principale est la radiologie, en dehors de la pêche au gros dans la mer des Sargasses ou chaque week-end prolongé du mois de mai à partir des berges de quelque ru serpentant au milieu des champs de colza génétiquement modifié. La radiologie est un sport en chambre où il prend assez souvent son pied – c’est lui-même qui l’affirme – en découvrant chez la plupart de ses clients les plus patients de vilaines taches suspectes, principalement localisées entre l’entrée et la sortie du tronc de cône commun aux hommes et femmes de bonne volonté. Bonne volonté nécessaire pour résister à l’irrépressible envie qui nous prend parfois d’assouvir, un peu brutalement il est vrai, un profond besoin de vengeance lorsqu’on réalise par exemple que son voisin de palier a réussi à entrer dans la police alors qu’il est infoutu de distinguer, même de face, un chauffeur de taxi burkinabè d’un secrétaire d’État natif de Tourcoing.
Le radiologue, que l’on paie pour cette tâche, radiographia donc ce mien ami, certes d’un grand âge mais pas non plus totalement grabataire puisque peu enclin à manquer le rituel de l’apéro, celui du matin comme celui du soir, en compagnie d’autres débris ayant pareillement eu à subir l’invasion teutonne, la myxomatose, Michel Sardou et le saumon sous blister. Le pauvre homme – je ne parle point là du saumon sous blister mais de cet autre qui se flatte de m’avoir pour ami, alors qu’en vérité… – n’ayant jamais lu l’hébreu s’en fut trouver de nouveau son diafoirus de proximité afin de se faire traduire les conclusions sibyllines du praticien diplômé en sciences plus ou moins occultes car la voyance, comme la radiologie, n’est pas un exercice à la portée du premier imbécile venu, contrairement à ce que ledit imbécile est tenté de penser, si tant est qu’il pense.
Dans son immense sagesse celui-ci – non, pas l’imbécile, mais le diafoirus – lui expliqua que tout allait fort bien, qu’il était totalement hors de question d’irradier à nouveau l’impatient inculte à grands renforts de scanners, d’irm et autres procédés en l’occurrence bien inutiles et dangereux quand avec telle potion deux fois par jour tout devrait rentrer dans l’ordre normal et républicain sans trop tarder. Le vieillard sourit dans sa barbe. Il se savait impeccablement mithridatisé depuis ce doux mois d’avril 1986 lorsque, profitant de la liberté nouvelle initiée en juin 1985 par les accords de Schengen – et avant même leur application dix ans plus tard –, les particules (dont l’extrême finesse n’était pas sans évoquer l’envol d’un duvet de bergeronnette – que l’on nomme également hochequeue), quittant sans regret et sans papiers les vertes campagnes des environs de Tchernobyl, s’en vinrent enrichir de césium 137 l’atmosphère si délicatement printanière d’un territoire bas-alpin qui, depuis l’affaire Dominici, vivait dans la plus bienveillante léthargie. Afin de convenablement entretenir sa si précieuse immunisation, le pourtant bel et bien subclaquant quasi-octogénaire ne manquait pas, chaque matin depuis l’an de grâce 1986, de déguster son infusion de thym, labiacée dont nul ne peut ignorer la considérable capacité de concentration des dites particules, éventuellement délétères et possiblement apatrides.
On vient d’apprendre qu’il mourut un peu plus tard, renversé par un tracteur dépourvu de pot catalytique conduit par un écologiste ivre mort. On n’est jamais assez pessimiste, aurait ajouté Patrick Raynal en éclatant de rire.
mai 2015

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Calfeutrons-nous, le printemps a filé

22 Mai 2015 , Rédigé par JCD

Le joli mai n’est plus ce qu’il était, et ce n’est sans doute pas Chris Marker qui me contredira. Il n’y a pas si longtemps cela allait de soi qu’en mai on fît ce qui nous plaît, on élevait des barricades, on lançait des pavés, il était interdit d’interdire, la jeunesse était poète et inventait des formules inédites, partout on sentait le printemps installé – certains allèrent même jusqu’à s’imaginer que les choses ainsi pourraient durer quelques temps et qu’il suffisait de s’allonger sur les pelouses enfin libérées pour en profiter. Cette année – j’ignore s’il en faut attribuer la cause au fait que le pouvoir politique n’a cessé de prendre ses distances avec ses propres engagements –, le joli mois de mai affiche lui aussi des airs de trahison. Nous avons été trompés sur la marchandise, j’entends dire qu’ici ou là il a neigé et que dans des appartements pourtant bourgeois on aurait rallumé le chauffage. En mai ne te découvre pas d’un fil et tant pis pour la rime !
Tout au long de l’avenue Rémi Fraisse les marronniers ont eu vite fait d’abandonner leurs petits chapeaux pointus et tout de blanc fleuris, un vent glacial balaie le paysage de rafales d’une rare violence. Il ne fait pas un temps à s’en aller flâner sous les tilleuls verts de la promenade loin des cafés tapageurs aux lustres éclatants où plutôt que des bocks on eût été tenté de commander un grog en délaissant la terrasse pour la banquette encore tiède tout juste abandonnée par quelque demoiselle impatiente à l’idée de retrouver le sosie très approximatif d’un Johnny Depp de province.
Grande est la tentation de se calfeutrer à l’abri des murs épais et de n’en point bouger. C’est exactement mon programme et je m’y tiens. Avec des munitions pour combattre la soif il est aisé de tenir le siège et j’ai suffisamment de livres à relire pour tenir mille ans, mais à quoi bon tenir mille ans quand il s’agit de finir la nuit, la semaine, voire le mois. Dehors, l’autre souffle et enrage, les arbres plient sous l’assaut et seul rompt le bois cassant des pins qui semblent ignorer que toujours le vent triomphe. D’aucuns ne manqueront certainement pas de vanter en retour les mérites de l’insupportable aquilon, ignorant les dégâts et saluant avec emphase son dévouement exemplaire lorsqu’il s’agit d’éloigner les nuages pourtant le plus souvent porteurs d’une salutaire ondée, de détourner vers d’autres contrées et d’autres citoyens moins chanceux les pollutions diverses qui font le charme particulier des grandes cités plus ou moins industrialisées, de repeindre en bleu de carte postale les ciels où s’attardent avec infiniment de légèreté de délicats moutons échappés d’une toile de Boudin afin que nous distinguions mieux le passage de ces aéroplanes porteurs de mort sans lesquels nous n’aurions pas voix au chapitre de la paix dans le monde, d’aucuns prêteront ainsi sans vergogne d’honorables vertus humanitaires à ce voyou aussi bruyant que grossier dont on oublie un peu trop aisément de saluer sa vigoureuse contribution quand il s’agit de transformer en cendres fumantes quelques hectares de forêt et ce qu’ils contenaient d’existences parfois minuscules.
Bon vent ! C’est en ces termes que l’homme en ciré jaune, négligemment assis sur une bitte d’amarrage et fouetté par les embruns, a coutume d’encourager l’exploit à venir de ces glorieux capitaines qui chaque année s’embarquent pour des courses lointaines avec au ventre la rage de vaincre les éléments hostiles mais bien davantage encore le concurrent, tous les concurrents, pour la beauté de la compétition. Le vent du large a le goût salé de l’aventure, bon vent les gaillards d’avant, hisse et ho Santiano ! Sacré Hugues Aufray…
Tiens, à propos de frais, Lison, remets-moi un petit ballon de blanc, le roulis est encore loin.
mai 2015

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Abolir le silence

7 Mai 2015 , Rédigé par JCD

Ils étaient deux, ils sont arrivés dans l’après-midi et ont installé leurs machines afin de régler convenablement la puissance pour une nuisance sonore maximale. Dans la soirée ils ont procédé aux essais pendant quelques heures et, vraisemblablement satisfaits des résultats obtenus sont allés dormir pour être frais et totalement géniaux le lendemain. Peut-être ont-ils joué un moment à divers jeux électroniques pour demeurés ou feuilleté quelque roman graphique afin de parfaire leur savoir de débiles profonds.
Dès neuf heures du matin ils étaient à pied d’œuvre. La sono crachait ses décibels et les séquences programmées de batterie se succédaient sans temps mort. Le temps mort nuit à la créativité dès lors qu’il laisse deviner des incertitudes qui peuvent conduire au doute et, de là, déboucher sur l’humiliante impuissance. Ils ont ainsi tenu la distance pendant douze bonnes heures, avec juste une courte pause nécessaire à l’ingestion d’un grand double cheese bacon réchauffé au micro-ondes, arrosé de deux ou trois canettes de Red Bull pour stimuler l’énergie. En fin d’après-midi copains et copines, fans de bonne zique, ont débarqué et on a envoyé la sauce.
Ce matin, toujours à neuf heures afin de bien calibrer la performance, les artistes n’avaient pas laissé craindre la moindre baisse de régime, nulle fatigue n’était perceptible. La nuit fut inoubliable. Le fait que la totalité des œuvres ait été préalablement enregistrée et programmée ne laisse aucune place au plus petit hiatus, voilà pourquoi les séquences se suivent et, sur vingt-quatre heures, se répètent souvent. Mais il en va ainsi de tout art contemporain et c’est précisément ce caractère délibérément répétitif qui constitue la profonde originalité de la prestation. Il est à l’instant onze heures et les basses ronflent toujours, soutenant l’implacable martellement de la batterie sans que la moindre ébauche de mélodie ne vienne polluer la noble austérité janséniste du discours que les ignorants qualifieront de primaire.
Côté sud, la tondeuse à gazon succède maintenant à la débroussailleuse. Je suis juste entre les deux fronts. Au nord, de l’autre côté de la route à moins de deux-cents mètres, les musiciens puristes et leurs groupies hystériques qui poussent de petits cris chatouillés tandis que, derrière moi, plus ou moins à la même distance, au-delà de la combe, un Lenôtre local confectionne avec amour ses platebandes en prévision d’une probable garden-party – à moins qu’un orage, toujours possible à cette saison bénie des dieux, ne vienne affreusement gâcher la fête. Dans le ciel les productions Dassault père et fils nous font une rapide mais sonore démonstration de leurs époustouflantes capacités, sans toutefois larguer nul missile.
C’est là un de ces charmes particuliers dont on ne peut jouir qu’à la campagne. La ville a d’autres atouts qui, fort heureusement, ne se limitent pas au seul souffleur de feuilles nîmois cher à mon ami Pons, qui n’est pas mon cousin. Pas plus tard qu’hier, pendant le déclenchement des hostilités à mon endroit et tandis que je m’informais du nombre de morts violentes de par le vaste monde où nous ne cessons de nous égayer dans la béatitude, une publicité hautement dynamique destinée à nous vendre des automobiles ou des téléphones portables proposait aux nombreux imbéciles toujours fidèles au poste de se faire remarquer puis de faire du bruit. Le message est bien passé et les crétins, congénitaux ou stagiaires en formation, s’exécutent avec enthousiasme. Quel talent, quelle bonne volonté et quelle abnégation !
Faire du bruit. On ne peut faire meilleure offre à l’individu de type moyen né après Hiroshima pour qui le bruit, c’est la vie. Le silence l’effraie, l’oppresse, l’andouille se sent seul et soudain panique, il allume la radio, la télé, appelle n’importe qui au téléphone, son psy pour obtenir un rendez-vous urgent ou la police pour dénoncer le voisin au cas où celui-ci serait juif ou arabe, d’un coup de perçeuse électrique il fait quelques trous dans le mur du salon et, aussitôt, dans l’ivresse des perforations, il existe. Il va sur les circuits de formule 1 pour voir mais surtout entendre vrombir les moteurs et les commentateurs idiots commenter, il fait de la musique – c’est du moins ce qu’il prétend parce qu’il a réussi à s’en convaincre lui-même, et il pourrit l’existence de ses voisins qui ont le mauvais goût de lui préférer le bavardage autrement inspiré du rossignol qui, par pudeur sans doute, rechigne à s’exhiber. Certes, le silence risque parfois d’inciter l’homme à s’interroger, à réfléchir et l’on peut dès lors comprendre combien il estime préférable de se réfugier dans le vacarme le plus abrutissant qui soit. Le bonheur, c’est de passer à côté du pire, disait Louis-Ferdinand. Ou d’être soi-même le pire, ajouterais-je.
Plus il est stupide et s’acharne à le démontrer, plus l’homme vénère le bruit et s’évertue par tous les moyens à abolir le silence.
mai 2015

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