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Soit dit en passant

Inspirez ! Respirez…

19 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

J’ai, durant un de ces jours derniers et sans doute un peu en ricanant, usé à propos de poésie d’un terme totalement incongru en parlant d’inspiration. L’inspiration c’est une action qui consiste à faire entrer de l’air dans les poumons avant de le rejeter en expirant, au scanner une voix nous demande d’inspirer puis de bloquer durant quelques secondes la respiration. L’inspiration qui inspire serait bien différente.  J’admets que l’on ait en effet tendance à invoquer l’inspiration et surtout le manque d’inspiration en lisant, regardant ou écoutant certaines œuvres dont on se dit qu’il eût été préférable que l’auteur s’abstînt de s’entêter pour aboutir à semblable résultat.
Il est d’ailleurs pour le moins curieux de constater que la plupart des individus semblent persuadés de ce que tel artiste, écrivain (et principalement poète), ou musicien pourrait être visité par quelque esprit mystérieux venu lui insuffler une sorte de grâce, probablement d’essence divine, qui l’amènerait, sans le moindre effort, à agir exactement comme il convient pour produire, disons naturellement, spontanément, non plus l’œuvre immortelle mais le chef-d’œuvre définitif. Voltaire lui-même soutenait qu’il ne faut jamais rechercher l’inspiration mais attendre qu’elle se manifeste. Il voyait dans le travail le moyen de ne céder ni à l’ennui, ni au vice et pas davantage au besoin. Le salut de l’honnête homme par le Travail ainsi sanctifié.
Certains individus, habités par l’irrésistible besoin de créer quelque chose, fut-ce n’importe quoi, affirment au contraire que tout n’est que travail obstiné, continu, à l’atelier ou au bureau de telle à telle heure, comme un quelconque ouvrier spécialisé ou employé. Ceux-là, bien sûr, qui ont une haute opinion de leur art, détesteraient pourtant qu’on osât les comparer à ce tourneur-fraiseur vraisemblablement inculte pour qui, cela ne fait aucun doute, Picasso est le nom d’une automobile, de marque Citroën, prénommée Xzara et Maïakovski un avant-centre du Paris-Saint-Germain. Ceux-là, les mêmes donc, ont une vénération crypto-bolchevique à l’égard du travail, toujours prêts à glorifier la satisfaction que l’on tire de la besogne accomplie, sans toutefois user de mots aussi bas puisqu’il faut savoir raison garder et faire la différence entre Travail et travail. Le concept d’inspiration les pousse à sourire, voire à s’offusquer dès lors qu’il occulte l’idée d’effort et de mérite.
Il en est donc pour qui l’inspiration est une galéjade, indigne des créateurs authentiques, et d’autres dont on devine qu’ils aiment avoir été touchés par une sorte d’illumination soudaine sans laquelle ils ne seraient en aucun cas parvenus à un tel degré de perfection. Les premiers puent la sueur et leur passion idolâtre pour la tâche grâce à quoi ils s’épanouissent me répugne, les seconds m’affligent tant leur crédulité de mystiques les rend inguérissables.
Je regarde, j’observe, je vois, j’écoute, j’entends et réagis. Certains jours, non. D’autres, oui. C’est ainsi, et nul mystère n’en est la cause. Pas davantage le fait que je décide de m’atteler au labeur avec une obligation de résultat. Il arrive parfois que je choisisse plutôt de rester allongé sous ce robinier dont l’ombre me protège exactement comme il convient, les pies jacassent, un tracteur ou un cycliste passe, éventuellement je salue de la main, un chat vient se faire caresser et s’allonge dans l’herbe ou sur mon ventre… cet après-midi peut-être… si la première phrase écrite en appelle une autre… sinon ce sera pour demain…
Travailler fatigue, disait Pavese. Vivre également, alors n’abusons pas. Expirons !

juin 2014

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Insupportable, une vie sans portable

17 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Comment ça, vous n’avez pas de portable ? S’exclament-ils tous avant de s’esclaffer en se poussant du coude les uns les autres. Mais comment faites-vous pour vivre sans un petit mobile dans la poche, sans le dernier iPhone 5-16 Go ? Pas de tablette non plus ? Mon pauvre vieux, vous devez vous sentir bien seul dans la rue, dans les transports en commun, ou même en voiture, au restaurant, dans la vie de tous les jours ? Surtout à votre âge, pensez donc, s’il vous arrivait quelque chose…
S’il m’arrivait quelque chose ? Eh bien, petite sotte, je décrocherais l’un ou l’autre de mes deux téléphones — fixes certes mais sans fil, ce qui démontre à l’évidence de quelle manière j’ai fini par renoncer à cet appareil en bakélite noire équipé d’un cadran circulaire permettant à une personne d’âge bien mûr de lire sans lunettes les lettres et les chiffres à partir desquels il m’était possible, tout juste survivant de la deuxième guerre mondiale, de converser avec mon médecin pas encore référent afin de lui faire part des progrès à peine spectaculaires de mon arthrose et qu’il me répète une fois encore qu’en pareil cas on ne peut vraiment rien faire. Et donc, scandaleusement privé de mon indispensable smartphone, je peux néanmoins l’appeler sur le sien depuis mon fauteuil ou mon lit — ou même depuis mes toilettes, c’est dire l’ampleur et l’émouvante beauté du progrès — et laisser un message sur son répondeur l’informant, en termes courtois, de ma probable intention de mettre fin à mes jours s’il n’a pas réussi à me dénicher un remède efficace pour lutter contre mon cancer généralisé, parce que c’est une maladie que même les professionnels de santé comme on dit prennent au sérieux et qui donne droit au cent pour cent, alors que l’arthrose, non. J’ajoute, pour votre gouverne, que je conteste formellement l’utilité d’un tel engin qui nécessite, pour que je puisse envoyer ou recevoir quelque appel, que je descende jusqu’au bord de la route, sous une pluie battante ou dans quarante centimètres de neige, ou bien que je monte sur le toit verglacé afin que cet outil de malheur parvienne à capter un minimum de réseau, comme ils disent.
Oui mais, reprend l’autre, si vous glissiez et basculiez au fond d’un ravin, qui donc viendrait vous tirer de là ? Justement, petite sotte, pourquoi voudriez-vous que je m’en allasse glisser et basculer dans des ravins quand je peux fort bien obtenir un résultat similaire en dégringolant, même pas ivre mort, au bas de mon escalier. C’est la raison pour laquelle je ne fréquente plus désormais le moindre ravin, je m’en tiens à ce qui peut être obtenu sans effort supplémentaire.
Oui mais, insiste-t-elle encore, vous êtes sur une petite départementale, du côté des gorges du Verdon par exemple, votre voiture tombe en panne et la nuit très vite plonge le paysage dans l’obscurité… Mais non, pauvre andouille, ma voiture ne tombe jamais en panne puisque je n’en ai pas et que donc il faudrait que je fusse subitement devenu complètement délabré du cortex cérébral pour m’en aller promener à la nuit tombante, à pied dans une région où rôdent le loup et le crétin des Alpes.
Oui mais… Non ma poulette, je vous garantis qu’il est tout à fait possible de vivre normalement sans téléphone portable. Pour faire ses emplettes au supermarché du coin nul besoin d’appeler son rombier ou sa rombière pour savoir s’il reste de l’huile de palme dans le placard ou s’il faut se réapprovisionner en papier toilette parfumé à la lavande de synthèse. Avec un crayon et n’importe quelle enveloppe vide on établit préalablement une liste dont on cochera, au fur et à mesure de l’avancement de la collecte, les articles désormais présents dans le caddie. Par ailleurs, à la question imbécile : t’es où ? on s’épargnera allègrement la réponse tout autant imbécile du genre : dans ton cul !
À propos, vous faites quoi ce soir ?

septembre 2014

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Passe-temps

15 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Dans le train qui l’emmenait chaque jour de la semaine vers son bureau au Mercure de France, Paul Léautaud avait habituellement pour voisins un vieil architecte de Robinson et l’employé de mairie de Sceaux. Ce jour-là les deux hommes avaient une discussion dont je ne me souviens pas avoir entendu l’équivalent lorsque j’avais dans ma jeunesse, moi aussi, l’immense privilège de pratiquer les trains de banlieue. Léautaud cite l’employé de mairie : J’ai fini de relire Madame Bovary. Et la conversation se poursuit jusqu’à ce que Léautaud, dans ses notes, se pose la question de savoir ce que ces deux lascars peuvent bien comprendre et goûter à Madame Bovary et à la littérature en général. Avant de conclure en ces termes : Ils en auraient fait sans cela. Les gens qui comprennent et goûtent la littérature en ont tous fait.
Mon cher Paul, permettez que nous nous réjouissions de ce que ceux qui comprennent et goûtent la littérature ne se croient pas tous obligés d’en faire, précisément aujourd’hui où, pour peu que l’on ait acquis quelque notoriété en politique, sport et spectacles en tout genre, le best-seller est à la portée du premier venu, même s’il n’a jamais lu Flaubert, et moins encore Léautaud. Je suis par ailleurs peu enclin à penser qu’ils soient bien nombreux les voyageurs occupés à lire durant leurs transports quotidiens, voire le soir à la veillée, Madame Bovary plutôt que l’un ou l’autre, voire la brassée complète, de ces publications désormais toutes élevées au statut ô combien enviable de people. Et pour la veillée n’est-il pas préférable de s’enculturer face à l’écran bleuté où tout est calibré à cet effet — j’ajoute que l’absence ici de point d’interrogation n’est pas due à un oubli.
Qu’un employé de mairie — je n’ai a priori rien contre les employés de mairie, mais j’ai peut-être d’excellentes raisons de suspecter davantage les architectes dont les exploits en termes de création sont visibles un peu partout et ne militent guère en leur faveur — qu’un employé de mairie, dis-je, déclare, sans visiblement se vanter, qu’il a fini de relire Madame Bovary, a quand même de quoi surprendre, surtout lorsqu’il précise l’avoir non seulement lu mais relu, ce qui justifierait qu’on le nommât illico chevalier des Arts et Lettres ou quelque chose du même tonneau.
Quant à savoir si, vraiment, ces gens qui comprennent et goûtent la littérature en ont tous fait, je vous avoue préférer ne pas me prononcer car affirmer qu’ils en aient fait ne présuppose nullement que cela ait été un bienfait, pour la littérature et, accessoirement, pour les lecteurs dont nous n’avons, soit dit en passant, nullement à nous soucier lorsqu’on fait dans la littérature. Vous étiez d’ailleurs, mon cher Paul, mieux placé que quiconque pour en établir le constat, votre Journal en témoigne. Qu’ils aient été publiés ne prouve hélas pas grand-chose, principalement en ces temps où la littérature est devenue une marchandise comme une autre, soumise aux mêmes règles que le blé, le cacao ou le pétrole. Pourquoi pas, en effet, les nourritures terrestres !
Vous n’imaginez pas, mon cher Paul, ce à quoi vous avez échappé ce jour de février 1956, lorsque vous avez pris congé sur ces mots : Maintenant, foutez-moi la paix ! non, vous n’imaginez pas…

mai 2014
 

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Du danger que représente le grillage à moutons

13 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Quelque personne, forcément bien intentionnée, m’a a plusieurs reprises fait remarquer combien je suis peu attentif, voire respectueux de mon propre corps. Et c’est bien vrai qu’il mériterait quelques égards, en souvenir du passé, car en vérité il n’est plus tout à fait ce qu’il fut, cela dit sans vouloir me vanter. La décrépitude aidant — si j’ose dire car elle n’aide en rien, pas même à obtenir, fut-ce non spontanément, une place assise dans un wagon de métro bondé à six heures du soir — on en perçoit chaque jour un peu mieux les défauts de fonctionnement, la réticence induite à concourir pour le titre d’Apollon du belvédère. On ne saurait être et avoir été, en somme. D’où ma possible et coupable négligence.
M’étant aplati tel une bouse, le mufle dans le chiendent, au beau milieu de mes terres (alors que je n’étais pas le moins du monde pris de boisson) en raison de la présence inopinée d’un morceau de grillage à mouton qui jamais n’aurait dû se trouver là, je me relevai en m’époussetant négligemment à seule fin d’épargner aux badauds présents la tentation de s’esclaffer avec insolence puis repartis pour le rendez-vous que m’avait fixé un quelconque cardiologue — il m’avait en effet semblé relever à l’époque une sorte d’insuffisance respiratoire à chaque fois que j’atteignais le troisième étage de la Tour Eiffel par l’escalier — dont le verdict confirma, si besoin était, l’excellence certes un peu insolente de mon organe central, par comparaison avec mon cerveau qui, lui, se situe plutôt en haut et qui est en excellent état, lui aussi. Je m’en félicite chaque jour et j’emmerde les contradicteurs.
C’était au mois de mars, ce que nombre de nos concitoyens nomment le printemps avec des frémissements dans la voix et des démangeaisons ici ou là. Généralement, et il en est ainsi, nous dit-on, depuis quantité d’années, avril succède à mars avant que mai, puis juin ne prennent la relève et c’est en somme la vie qui va, comme on dit un peu stupidement, jusqu’à ce que je commence à éprouver, disons une gêne afin de ne pas dramatiser inutilement la situation, gêne qui se manifestait tantôt, mais durant la nuit tout aussi bien, au niveau du poignet, tantôt dans l’avant-bras, le coude et, pour boucler la boucle, à l’épaule. Je décidai donc de solliciter l’avis de mon médecin traitant, évoquant devant lui des douleurs aux cervicales et lui suggérant la possible opportunité d’un examen radiologique de ces divers morceaux de mon moi. Fort d’une ordonnance, sans laquelle il m’eût bien sûr été impossible de me faire irradier légalement, je pris donc rendez-vous avec ledit spécialiste.
Sauf que la soubrette chargée de m’introduire me fit clairement comprendre que pour la radio du bras il faudrait faire sans puisque mon médecin traitant avait omis de le préciser sur la fameuse ordonnance. J’en fus quelque peu dépité, même si l’homme de l’art consentit à consacrer un instant supplémentaire à radiographier à l’aide de sa coûteuse machine mes mains, la droite seule — puisque je ne suis pas gaucher et qu’à ce titre je privilégie en cas de danger le sacrifice imbécile de ma main préférée — étant présentement affectée d’une grosseur inélégante à caractère mobile, ponctuellement douloureuse.
Une demi-heure plus tard je récupérai les clichés des mes vertèbres cervicales et de ma pauvre main. Le commentaire joint était bref, on y parlait essentiellement d’arthrose trapézo-scaphoïdienne et de rhizarthrose bilatérale tout en ajoutant combien la structure osseuse est sensiblement normale, ce qui est tout de même extrêmement réconfortant en ces temps où la normalité est une vertu cardinale. J’aurais certes apprécié que l’on m’expliquât un peu plus en détail mes chances de survie, que l’homme de l’art répondit à cette question qu’il me brûlait de lui poser : Croyez-vous, cher Monsieur, que je pourrai prochainement retrouver l’usage de ce membre auquel je suis particulièrement attaché car j’ai craint un moment que vous ne m’amputassiez…
Mais il n’y comptait visiblement pas. L’ablation d’un membre ne se pratiquant qu’en cas d’absolue nécessité, ou en temps de guerre, et les radiologues n’étant globalement pas habilités à intervenir eux-mêmes, c’est en vérité fort heureux puisqu’ils sont, pour la plupart d’entre eux, totalement infoutus de débiter proprement et en longueurs de cinquante centimètres les deux stères de bois qu’ils ont fait livrer pour nourrir la cheminée de leur gentilhommière dont ils n’ont, par ailleurs, toujours pas fini de repeindre les volets alors que les premiers frimas sont annoncés pour le prochain changement de gouvernement.
On dira ce qu’on voudra, il n’empêche que les cancéreux sont mieux considérés que les infirmes.

septembre 2014

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L’important c’est l’intrigue !

11 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

J’évoquais ces jours-ci, dans le seul souci de bien sûr me gausser, l’effroyable histoire de Paul qui sauterait bien Marie alors qu’elle lui préfère Raoul qui a une Laguna. On devine au travers du bref résumé ci-dessus l’énorme potentiel dont dispose une telle intrigue puisqu’on peut bien évidemment remplacer dans un second volume Paul par Pierre ou Jacques, Marie par Denise et Raoul par Vincent. Sans omettre la Laguna qui pourrait tout à fait devenir une Lamborghini. Ou une Fiat 500 si l’on souhaite plonger le lecteur dans une aventure qui se situerait parmi les gens de modeste condition. Il va de soi que Vincent devrait alors changer de statut social, d’appartement, de quartier et de résidence secondaire. La Lamborghini serait par exemple de couleur rose fuchsia alors que le pot de yaourt italien opterait pour un anonymat discret, mais Vincent n’aimerait guère que Denise se nommât Denise, préférant de loin Jennifer ou quelque chose qui soit davantage de son temps. Paul, pourtant, était sûr de son coup puisque sa start-up judicieusement positionnée sur le marché des nouvelles technologies venait tout juste d’être rachetée par le géant des couches culottes, lui-même associé au numéro deux du thon en boîtes. C’est assez dire combien il pouvait se permettre d’ambitionner se lancer dans une carrière politique dès lors que Gianni, le père de Marie — qui n’était en vérité que son beau-père puisque Claire, la mère de Marie, s’était mariée deux mois plus tôt avec l’ex-amant de sa fille — dirigeait un important cabinet d’avocats d’affaires. Mais on peut aussi parfaitement transposer l’action de Rome — où le quatrième et avant-dernier mari de Claire dirige une clinique spécialisée dans les implants mammaires — à Oslo dont Vincent est originaire, comme son prénom ni son nom ne l’indiquent pas. Malheureusement pour Paul, rien ne se passera comme il l’espérait puisque cette conne de Marie s’est jetée sur Vincent comme la vérole sur le bas-clergé, ainsi qu’aime à le raconter à ses collègues de bureau celui-ci qui ne manque pas d’à-propos, quitte à se laisser parfois déborder par sa volonté de faire peuple pour séduire sa clientèle. Il est propriétaire de vingt-trois pizzérias en Norvège et la perspective de devoir quitter son Italie chérie contrarie quelque peu Marie qui aurait mieux fait de rester avec Raoul, et sa Laguna, dont le garage à Lunéville tourne certes mais ne permet que rarement de s’offrir, à la belle saison, une croisière en mer Baltique. Mais qu’est donc devenue Denise, s’exclament les lecteurs qui confondent stupidement le premier volume et le second, à l’instant même où va sortir le troisième, transformant derechef le second en deuxième, ce qui n’était prévu que par l’éditeur qui s’y connaît en affaires et a réussi, sans trop de difficultés, à faire signer son auteur préféré pour dix-huit tomes à venir. C’est assez dire si Denise va devoir rebondir, d’autant qu’elle vient de découvrir à ce moment précis qu’elle est enceinte de six mois de ce sagouin de Vladimir, le palefrenier de sa sœur aînée Adélaïde dont les parents ne sont pas totalement les mêmes que ceux de Denise qui est ambidextre mais se prétend socialiste.
Cette histoire ô combien édifiante mais susceptible d’être mise entre toutes les mains fera certainement partie, comme chaque année, des six cent sept œuvres romanesques mises sur le marché lors de cette rentrée littéraire automnale. Et tu serais, toi, pauvre niais, capable de persuader de ta justification à exister l’un ou l’autre de ces brillants éditeurs que leur audace et ce goût du risque en somme inné autorise à prendre place au sein du sérail aux côtés de ces entrepreneurs financiers dont le talent remarquable aurait depuis longtemps mérité qu’on leur consacrât un de ces livres nécessaires qui nous disent la vraie vie, avec ses joies et ses détresses, un roman quoi !

août 2014

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Roboratif et gouleyant

9 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

D’un côté il est des plus roboratif et divinement gouleyant pour l’ego de se savoir détesté, principalement par les cons — qui sont quand même qu’on le veuille ou non les plus nombreux — mais de l’autre on ne peut s’empêcher, lors de certains pics de mélancolie possiblement automnale à l’heure où les raviolis terminent de figer au fond de la casserole et que dans les chênes de la combe endormie bouboule le hibou, d’avoir envie que l’on nous aime et déplorer de ne l’être pas. Force m’est de reconnaître que l’existence n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est préférable de se bien garder d’espérer, attitude qui ne peut déboucher que sur la déception dont nous savons — en tout cas devrions-nous le savoir depuis le temps que dure la plaisanterie — qu’elle peut générer l’amertume et conduire à terme au carnage épouvantable avec des morceaux éparpillés et des taches sur le papier peint à fleurs de la chambre des voisins d’en face ou, au pire, au suicide de cet être pas plus désespéré qu’un autre mais pour qui c’est déjà bien suffisant. Je dis au pire parce que le suicide, lorsqu’il n’est pas raté, ne réjouit que les autres puisque le concerné au premier chef, l’intéressé en somme, n’est plus en mesure d’apprécier la sobre beauté de son geste alors que le carnage, s’il est vraiment de haut niveau, peut enchanter le survivant dont le projet primordial était bien de se faire plaisir.
La plupart du temps nous aimerions être aimé, c’est là un réflexe somme toute naturel dont on ne peut critiquer sans se montrer injuste la légitimité. Mais que ne nous faut-il pas faire pour obtenir les cadeaux, les compliments, les faveurs témoignant de la ferveur qui nous est prodiguée et que nous méritons, car nous devons alors renoncer à la franchise dont nous n’ignorons pas qu’elle sera mal interprétée, taire nos reproches, qu’ils soient justifiés ou non, flatter à notre tour, nous abaisser jusqu’à ravaler d’éventuelles rancœurs qui ne nous vaudraient en retour qu’anathème et humiliations vexatoires. On n’est jamais aimé, quand on l’est, pour ce que l’on est mais pour l’idée, l’image que celui qui aime a de nous à cet instant précis. C’est alors que l’on peut se dire que la supercherie a fonctionné, sans toutefois prononcer le mot mais plutôt, si vraiment nécessaire, évoquer la notion d’illusion dans la mesure où elle induit fatalement celle d’une inévitable désillusion à venir.
À défaut d’être aimé il faut savoir se satisfaire d’être jugé supportable, ce qui n’est déjà pas une mince affaire puisque cette qualification suppose que l’on se dispense d’émettre un jugement, une opinion qui pourraient désobliger la personne censée nous supporter. Mais il ne faut surtout pas se monter excessif en sens contraire et obstinément se taire, attitude certes pleine de circonspection mais qui risque fort d’être qualifiée d’intolérable en raison de l’ennui profond qu’elle menace d’installer entre l’insupportable et son juge.
À tout prendre, mieux vaut être détesté. On est ainsi assuré de vérifier que l’autre est un con.

février 2014 

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Obéissons à la police !

7 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Je viens de recevoir — non par voie postale puisque depuis le début de cette semaine nul préposé ne se dérange désormais plus pour déposer dans la boîte idoine installée en bordure de route le courrier qui m’est destiné, la faute aux congés payés probablement et à la rentabilité qui exige que l’on ne remplace plus dorénavant un facteur parti en vacances sur la Riviera — je viens de recevoir, disais-je, via mon ordinateur la Gazette de Lurs dont ce serait le trente-quatrième numéro. En ayant parcouru le sommaire je porte mon choix sur un article dont le titre est des plus alléchant. Pensez donc : L’Agueusie typographique. L’auteur a d’ailleurs manifesté une immense mansuétude en songeant aux béotiens qui, s’est-il dit, vont immédiatement s’interroger à propos de ce que pourrait bien vouloir dire ce foutu mot d’agueusie. Serait-ce une maladie sexuellement transmissible et, dès lors, avec qui l’attrape-t-on ? Certes, nous savons tous, ou presque, que le saturnisme pouvait parfois frapper les typographes qu’une obscure déviance poussait à sucer les caractères en plomb qu’ils tripotaient à longueur de journée, mais ces temps sont révolus, sauf bien sûr pour quelques cas isolés particulièrement rétrogrades aujourd’hui encore obstinés à nier les merveilleux progrès de la science et le passage qui s’ensuivit vers la publication assistée par ordinateur, comme ils disent. Disparition donc du plomb, même chez les plombiers soit dit en passant.
Agueusie : absence de sensibilité gustative, nous dit Robert qui est incollable. Il s’agirait donc d’une sorte de métaphore destinée à nous faire subodorer combien la typographie telle que nous la pratiquons en plein vingt et unième siècle révèle, selon l’auteur, une absence de goût sidérante alors même que de brillants créateurs s’ingénient à précisément créer de nouvelles polices de caractères, tout à fait modernes et innovantes à seule fin qu’y puisât chaque graphiste, une espèce d’individus payés afin qu’ils créent, eux aussi, des choses de bon goût qui permettront, entre autres finalités, de vendre au consommateur lambda — cet imbécile inculte qui croit tout ce qu’on lui raconte — absolument n’importe quoi par la seule vertu d’une typographie adéquate choisie avec soin et talent.
Et notre auteur de s’indigner en constatant combien lesdits graphistes limiteraient délibérément leurs choix typographiques aux seuls Helvetica, Arial, Times, Verdana et Comic sans, aspergeant de leur mépris souverain l’immense somme de travail que des créateurs vraiment créatifs proposent chaque jour afin que l’humanité accède enfin au bon goût typographique. Ne suggère-t-il pas — sans rire ? — que l’on instaure une semaine du goût typographique, peut-être dès la maternelle. La question se pose : qui décidera de ce qui est de bon goût et de ce qui ne l’est pas ? Quelque sous-ministre éventuellement sorti de l’ENA ? Ou bien, par simple et démocratique tirage au sort, tel docteur en graphisme dont le bon goût est reconnu par tous, ou par les membres de sa famille, bien obligés ?
Les étudiants en école de graphisme, pourvus en matériels informatiques performants, retombent, nous dit l’auteur, si on les laisse faire précise-t-il, dans l’effroyable normalité ronronnante d’une quinzaine de caractères alors qu’ils disposent de milliers de polices toutes plus étonnantes les unes que les autres. Heureusement, l’enseignant veille. Et l’audace triomphe.
Peut-être serait-il sage de se souvenir de ce précepte cher à François Richaudeau selon lequel un texte, aussi bref soit-il, est d’abord destiné à être lu. À cela il n’existe qu’une recommandation, qu’il soit lisible. Même si son contenu n’est en vérité pas forcément d’un intérêt capital, et a fortiori s’il l’est. Quand bien même nous disposerions de six millions de polices de caractères, toutes plus créatives (le terme appartient — en propre si j’ose dire — à la corporation des dir-com) les unes que les autres, pourquoi faudrait-il absolument les utiliser toutes ? Ce n’est pas parce que nos éditeurs nationaux viennent cet automne de mettre sur le marché six cent sept nouveaux romans qu’il faille inéluctablement tous les lire, interrogeons-nous sur la profusion de films tournés et diffusés chaque année et admirons combien la médiocrité s’accommode aisément de la diversité. La quantité ne sous-entend nullement que la qualité soit présente.
L’innovation est un excellent alibi, néanmoins insuffisant pour cautionner, par exemple, la typographie choisie par un probable éminent graphiste pour le visuel du Mois du Graphisme d’Échirolles 2014. Et il me semble qu’une semblable créativité, à la très extrême rigueur supportable pour annoncer le prochain Mois du Handicap, n’est guère adaptée pour représenter une corporation dont la vocation est plutôt supposée exalter les vertus du graphisme, à commencer par la lisibilité. Quand les choix sont à ce point en totale inadéquation avec le sujet traité on ne peut qu’être consterné.
Que certains intellectuels étanches aux originalités graphiques (dixit l’auteur et je ne vois vraiment pas qui il vise) aient de bonnes raisons de se méfier de l’originalité ou de la nouveauté à tout prix me semble plus que sain, le seul fait d’être contemporain n’excuse pas tout en termes d’art, ou prétendu tel. L’art n’est pas un magasin de nouveautés, écrivait en 1971 déjà Michel Ragon. N’oublions quand même pas totalement que la destination première de l’art graphique est sa fonctionnalité, c’est un art appliqué. Qu’il se soit trouvé en leur temps, poussés en cela par l’opportunisme, l’amitié ou l’admiration niaise, des individus pour louer le terrifiant génie de l’inénarrable créateur de typographies aussi grotesques que le Mistral, le Banco, le Choc ou le Calypso, est excusable. Il n’en reste pas moins que soixante ans plus tard ces polices sont inutilisables, sauf pour faire rire. Que l’on se livre, dans le secret de son atelier, à des bidouillages comme un chercheur du CNRS dans son laboratoire, pourquoi pas après tout, tout un chacun a bien le droit de se croire un peu de talent, il faut juste ensuite savoir s’arrêter à temps.
Mon absence de sensibilité gustative ne m’empêche pourtant pas de vomir, quand cela est inévitable.

septembre 2014    

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Pour parler d’autre chose…

5 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Un de mes amis — que je supposais plus ou moins feinté défunt, bien que n’ayant pas été invité à consoler sa veuve — vient inopinément de se rappeler à mon bon souvenir pour me signaler une inexactitude qu’il aurait relevée dans un de mes récents blogs. Il existerait selon lui un certain nombre d’individus — un seul peut-être mais très actif — qui pratiqueraient, en plein vingt et unième siècle, l’activité de peintre en lettres, un art ô combien délicat dont j’avais malencontreusement et fort injustement dénoncé la probable disparition. Mon ami aurait lui-même, en personne en quelque sorte, observé à l’occasion, je cite, du Salon des antiquaires de la Bastille que toutes les enseignes indiquant le nom des exposants et le numéro du stand seraient (le conditionnel est de moi car je ne crois que ce que je vois, c’est d’ailleurs pour cette raison que je demeure fermement athée et vigoureusement hostile aux barbiers qui demain raseraient gratis) peints à la main en lettres rouges, et en italiques, sur un petit carton. Je reconnais qu’il faut certainement être un peu spécial pour fréquenter ce genre de lieux, néanmoins l’information est là, dans toute sa candeur un peu archaïque, et laisse pantois. Car vous avez bien lu, tout comme moi : peints à la main. À l’heure de l’infographie, comme on dit, d’Internet et du téléphone portable, de pauvres employés, certainement honteusement sous-payés, en sont réduits à peindre à la main — et en italique, ce qui est plus difficile à cause de la pente qui doit être constante — des noms et des numéros sur de petits bouts de carton pour gagner misérablement de quoi nourrir leurs multiples femmes et enfants, et eux-mêmes s’il y a des restes.
Un autre de mes amis (si si, j’en ai plusieurs ! même si le mutisme de la plupart de ceux à qui je destine régulièrement mes modestes écrits m’incite à penser qu’ils sont tous probablement morts) me signale avoir trouvé trace de cette occupation démodée jusque sur Internet précisément. Je ne suis pas allé vérifier, cela sent un peu trop le canular. En revanche, que deux personnes, vraisemblablement encore vivantes, se soient pareillement mobilisées pour défendre la cause de professionnels dont la corporation est sans aucun doute radiée à jamais des listes de Paul Emploi m’incite à penser que nous ne saurions totalement désespérer de l’humanité. Il s’en faut probablement d’un cheveu que ces deux-là ne se soient déjà engagés pour aller soutenir les nobles Ukrainiens qui semblent hélas ignorer ce à quoi ils s’exposent en voulant à tout prix — et ce n’est pas une façon de parler — entrer dans cette belle et chaleureuse communauté économique et financière qu’est l’Europe (pour le social les dates des prochaines négociations sont toujours en cours de discussion).
N’oublions pas pour autant que c’est le quatorze juillet mille neuf cent soixante-dix que Luis Mariano nous quittait. Une raison supplémentaire de ne pas désespérer.

septembre 2014

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Exercice de style

3 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Contraint de me rendre jusqu’à une agglomération voisine — la patrie de Giono, comme aiment à le souligner les natifs d’âge mûr, les plus jeunes soupçonnant qu’il pourrait peut-être s’agir d’un joueur de football dont ils n’auraient jamais entendu parler — je fus amené, le temps d’un modeste bouchon, à remarquer deux techniciens certainement chevronnés occupés à installer une enseigne, probablement lumineuse et clignotante, au-dessus de la vitrine d’un commerçant. Cet événement, observé fugitivement et passablement dépourvu du moindre intérêt, m’en rappela un autre, d’un intérêt tout autre en raison de son caractère autobiographique, daté de l’époque où, encore adolescent, j’avais obtenu durant mes vacances scolaires d’effectuer un court stage, probablement grassement rémunéré, chez un peintre en lettres. En termes d’apprentissage, la besogne que me confia mon employeur temporaire avait valeur de diplôme de fin d’études puisqu’il s’agissait de peindre le nom d’un client et de son activité sur les flancs d’un fourgon de marque Citroën en tôle ondulée — identique à celui du livreur de couronnes mortuaires que l’on voit durant la séquence de générique du film, très beau et injustement sous-estimé, son avant-dernier, signé Billy Wilder, Fedora. Je vous parle là d’un temps que les moins de cinquante ans… un temps où ce constructeur de véhicules automobiles avait eu l’idée géniale d’utiliser la tôle ondulée à l’horizontale, sans doute pour une question d’aérodynamique, et où le propriétaire dudit fourgon ne voyait probablement nulle perversité à faire peindre l’intitulé complet de son entreprise sur les flancs d’icelui, laquelle entreprise aurait pu par exemple — car j’ai depuis lors oublié — se nommer : Georges-Antoine Morvandiau & Associés, Ramonage en tous genres, Dégoudronnage de conduits. Le tout sur deux lignes en Bodoni gras, parce que le Bodoni, surtout s’il est gras, convient sans doute idéalement pour le ramonage.
La corporation des peintres en lettres a été depuis rendue obsolète, plus personne ne fait peindre à la main son enseigne. Il ne viendrait désormais à l’idée d’aucun professeur chargé de former des graphistes — le mot lui-même n’existait pas alors — d’exiger de ses élèves qu’ils sachent dessiner une lettre. Il suffit dorénavant de puiser dans le choix de polices de caractères dont dispose l’ordinateur, puis, au gré de la fantaisie de l’artiste, d’engraisser, étroitiser, italiser à volonté, sans que la notion même de lisibilité soit à l’ordre du jour ni davantage contenue dans le cahier des charges.
On observera par ailleurs que c’est à peu près depuis cette époque qu’aucun constructeur ne fabrique plus de véhicules en tôle ondulée.

mars 2014

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Page de garde

1 Septembre 2014 , Rédigé par JCD

Bien que certains y prennent goût et s’en délectent, il n’est pire punition, pour un artiste principalement, que de devoir assurer la garde d’une exposition, fût-ce celle de ses propres œuvres. S’ennuyer comme un rat mort est une expression qui, pour être courante, n’en est pas moins sujette à caution puisque jamais nul n’en vérifiât l’exactitude et l’on devrait plutôt dire s’ennuyer comme un artiste condamné à garder son exposition. Sauf s’il est déjà aussi mort qu’un rat, bien entendu. Et je sais de quoi je parle puisque je viens d’en faire, douloureusement, la funeste expérience pour la troisième fois en bientôt, si rien ne tourne à mon désavantage d’ici là, un siècle d’existence. De vigilants pragmatiques ne manqueront certainement pas de me faire remarquer combien il m’eût été tout à fait aisé d’échapper à cette corvée en n’exposant point. Seulement voilà, on croit bien faire, on veut se montrer conciliant, agréable, voire se sentir flatté d’être ainsi invité quand, à quelques kilomètres de là, on honore plus ou moins pareillement mais avec davantage de faste et de notables cravatés un illustre artiste contemporain dont les plus fins collectionneurs internationaux se partagent l’œuvre peint après qu’ils eussent raté Van Gogh, Gauguin, et même Warhol. C’est assez dire s’ils sont nuls, commercialement parlant s’entend.
C’est ainsi. Car, à l’échelon modestement mais néanmoins culturellement municipal, il ne saurait être question de gaspiller l’argent du contribuable rural en salaires et charges forcément éhontés versés à quelque assisté social inculte afin qu’il gardât durant deux après-midi et une fin de matinée les ineptes crabouillages d’un artiste évidemment sans gloire puisque nul correspondant local de la Gazette de Sotheby’s International n’a jamais entendu prononcer son nom. Surtout lorsque l’on songe qu’ils étaient, nous étions, ce jour-là une poignée, d’un talent que nous qualifierons de plus ou moins égal afin d’éviter la polémique, répartis en une dizaine, ou douzaine, de lieux dont il eût fallu également assurer la surveillance. On imagine sans peine le coût exorbitant d’une telle aberration…
Comme un rat mort je me suis donc très normalement ennuyé entre les quatre murs d’un établissement autrefois postal, partageant avec un collègue de bureau dévoué à l’art photographique la lente liquéfaction des heures tandis qu’à Foshan, dans le sud de la Chine, un chef cuisinier mourait dans son restaurant après avoir été mordu à la main par un cobra qu’il devait cuisiner en soupe. Ce Vatel aux yeux bridés avait pourtant tranché la tête du reptile vingt minutes plus tôt, et découpé le reste de son corps en menus morceaux. Ce qui démontre de manière catégorique que la vie continue dans le monde, certes avec des hauts et des bas, alors même que le sort du gardien d’exposition ne suscite pas le moindre intérêt de la part des médias internationaux. L’excellent André Blanchard, écrivain de son état, avait lui-même observé semblable indifférence lorsqu’il se morfondait très normalement durant les exhibitions d’artistes plus ou moins prestigieux dont il assurait la garde des œuvres installées dans les salles municipales de cette bonne ville de Vesoul. Et pourquoi pas Vierzon, ou Honfleur qu’il faut également avoir vus, ainsi que l’affirmait au siècle dernier un poète bruxellois.
Prudent par expérience, j’avais glissé dans ma musette mon exemplaire déjà lu de l’un des deux livres de Thomas Bernhard parus après sa mort. Il s’agit d’un recueil rassemblant ses discours, lettres, entretiens et articles dans lesquels il laisse libre cours à ses détestations avec une férocité et une dérision qui devraient réjouir tout individu normalement constitué, espèce à laquelle je me flatte d’appartenir. Je relisais donc avec délectation cette Protestation contre le Tartuffe de monsieur Peymann (Claus Peymann, son metteur en scène idéal et néanmoins ami) adressée à et publiée par l’hebdomadaire Die Zeit en 1988 où Bernhard commente avec une élégante sauvagerie la non-représentation au Burgtheater de sa pièce Heureuse Autriche (qui n’a jamais existé) dont il énonce la distribution, prévue par lui, où l’on relève les noms ô combien prestigieux du président Kurt Waldheim dans le rôle du Hors d’œuvre roué, du chancelier Bruno Kreisky dans celui du Grand Louche, de Heller — dont j’ignore qui il fut — dans celui du gardien de cochons, de l’évêque Kurt Krenn qui joue la mort-aux-rats archiépiscopale et, cerise sur le strudel aux pommes, du pape lui-même qui est chargé d’embrasser le sol autrichien. L’auteur se réservant, dit-il, le rôle du cracheur dans la soupe. Béatitude euphorisante. Béatitude violemment interrompue par l’irruption inopinée d’un groupuscule d’amateurs d’art rapidement déçus de ne point trouver là, amoureusement brossés au poil de martre, champs de lavande et couchers de soleil sur le Lubeuuuron.
Il me faut toutefois reconnaître combien cette besogne peut parfois procurer à l’artiste-gardien de brefs mais savoureux instants lorsque, depuis la position stratégique où il a choisi d’assumer son inexistence dans le contre-jour d’une porte-fenêtre, quelque visiteur — ou visiteuse, ce qui n’est parfois que plus délectable — laisse échapper, comme involontairement, un discret gloussement de plaisir accompagnant un sourire que la lecture d’une phrase puis d’une autre semble avoir déclenché. Lecture, avez-vous lu, dans une exposition ? Mais quelles sont donc ces mœurs ? vous interrogez-vous. Il me faut en effet avouer ici que mon actuelle conception de la peinture ne s’embarrasse guère du très strict respect des règles déjà en vigueur antérieurement à l’invention de la charge néanmoins avantageuse de ministre de la Culture sous le règne gaullien d’un certain pilleur de tombes nommé Malraux, Dédé pour les intimes. Les mots ne me font pas peur et je ne vois pas pourquoi leur usage devrait être exclusivement réservé aux seuls plumitifs qu’émoustille l’éventualité d’un quelconque prix Goncourt destiné à récompenser leur persévérance obstinée à raconter l’effroyable histoire de Paul qui sauterait bien Marie alors qu’elle lui préfère Raoul qui a une Laguna. Et ce bref sourire de satisfaction que je vois s’inscrire sans tapage sur le visage de ma visiteuse engendre alors, sans l’aide d’aucun commentaire, un discret sentiment de connivence, de complicité entre elle et ce type — l'artiste, of course — assis sur sa chaise jusque là terrassé par le mortel ennui. Ce qui tendrait à démontrer la belle faculté qu’a l’écrit à favoriser le partage d’idées et d’émotions — même si ce mot peut sembler grandiloquent — pour autant qu’il affiche une nécessaire distance à l’égard de ce sérieux prétentiard dont l’artiste, fût-il également gardien, a quelquefois une fâcheuse tendance à se croire le dépositaire privilégié. Celui-là est évidemment un autre que moi qui ne saurais prétendre.
À l’heure où, sur le marché aux esclaves, le bénévole recueille grâce à son admirable gratuité les faveurs enthousiastes des négriers supporters du Médef, rendons donc hommage aux organisatrices et organisateurs de cette manifestation qui ont eu l’idée saugrenue de m’inviter parmi eux en m’infligeant en contrepartie  l’obligation de veiller sur ma marchandise afin qu’ainsi il me soit donné de croiser, certes fugitivement, le regard amusé de celle-ci ou de celui-là, surpris qu’on lui tint pareil propos quand il était juste venu voir de l’Aaaart.

août 2014

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