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Soit dit en passant

À propos du réchauffement climatique

30 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Il semble que l’âge des criminels commence à poser problème. Qu’un septuagénaire abatte de deux coups de son fusil de chasse son infirmière à peine plus jeune que lui au motif qu’elle aurait refusé ses avances peut certes s’expliquer en raison des fortes chaleurs actuelles susceptibles de favoriser l’émergence de comportements quelque peu excessifs mais qu’un enfant de deux ans, au volant de l’automobile vraisemblablement de ses parents, écrase sa mère de vingt-six ans incite à penser qu’un œdipe mal maîtrisé peut parfois déboucher sur des réactions extrêmes auxquelles les penseurs lacano-freudiens n’ont toujours pas trouvé de remède qui soit à la hauteur des attentes des scénaristes les mieux inspirés du cinéma français. On voit bien que l’idée d’avancer l’âge à partir duquel de gentils adolescents pourraient obtenir leur permis de conduire ne résoudra rien dès lors qu’un marmot privé brutalement du sein maternel exprime sa frustration, et peut-être sa jalousie, d’une manière que l’on qualifiera un peu vite dans les milieux autorisés d’exagérément violente. Peut-être convient-il également de s’interroger sur un possible comportement délibérément provocateur de la mère qui aura déclenché, canicule aidant, des pulsions libidineuses, et incestueuses, chez ce malheureux enfant dont l’éducation sera désormais confiée aux tortionnaires assermentés d’une institution religieuse et paramilitaire.
Quant à notre infirmière, dont la disparition certes brutale permet néanmoins aujourd’hui à une débutante de trouver plus rapidement un emploi, n’a-t-elle pas délibérément favorisé le développement de fantasmes chez un homme qui n’aspirait qu’à vivre enfin une existence conjugale qui soit conforme aux coutumes républicaines et à se rendre à la chasse entre amis en se montrant respectueux des périodes réglementaires. On voit par là combien ces deux victimes, l’une au tout début de sa vie et l’autre à la fin de la sienne, n’ont pas réussi à trouver l’amour auquel elles avaient pourtant le droit d’aspirer.
Sans doute devrons-nous dorénavant prendre davantage en considération le réchauffement de la planète dont, nous le constatons chaque jour, l’influence peut s’avérer néfaste pour des sujets vulnérables. Il est bien sûr confortable de se retrancher derrière cet argument pour le moins fallacieux selon quoi il appartient à chacun de demeurer au frais, de boire beaucoup d’eau et de prendre des douches glacées lorsque vient l’été. Mais ce serait se montrer bien ingrat à l’égard de ces deux pauvres garçons à qui l’on ne saurait pourtant tenir grief de s’être laissé attendrir puis troubler un instant par un froissement de tissu, par le galbe d’une jambe, la rondeur devinée d’un sein, le parfum légèrement poivré d’une aisselle ou la douceur fragile d’une nuque où tremble une courte mèche tout juste échappée…
Ainsi moi, pas plus tard qu’hier…

juillet 2014

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Il reste des raviolis…

28 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Décidément, mes semblables — manière de dire, évidemment, car j’entends bien n’être pas confondu avec certains individus assez peu recommandables — sans cesse m’étonnent. Ils seraient un certain nombre à s’être plus ou moins passionnés pour cette découverte totalement bouleversante : une poignée d’astronomes, tranquillement assis dans leur fauteuil à bascule et occupés à se goinfrer de Nutella, ont repéré une galaxie dont ils affirment péremptoirement qu’elle serait la plus lointaine de notre univers — le conditionnel me semble de rigueur. Ces scienteux, qui ne manquent pas d’audace, vont même jusqu’à préciser qu’ils l’ont vue alors même que ce qu’ils s’évertuaient à lorgner s’était passé il y aurait — toujours le conditionnel — pas loin de quatorze milliards d’années. Moi qui parviens de plus en plus rarement à situer de manière presque catégorique à quel endroit précis j’ai bien pu abandonner un quart d’heure auparavant mes lunettes pour voir de près, comment voulez-vous que je m’intéresse un tant soit peu à une nébuleuse spirale dépourvue d’identité dont tout un chacun, les plus malins inclus, ignorait jusqu’à l’existence le jour de la saint Venceslas qui, de surcroît, était un samedi et qui, si cela se trouve — je parle ici de la nébuleuse — a disparu corps et biens le jour où, par exemple et pourquoi pas, Lance Armstrong a remporté pour la trente-huitième fois le Tour de France, car cette information n’est pas sur le point de nous parvenir avant la fin de l’année, voire le début de l’autre, si tout va bien. Nul n’ignore en effet que ces milliers d’étoiles, que n’importe quel crétin moyen regarde briller d’un œil qu’illumine vaguement le rosé de Provence bien frais, allongé dans sa chaise-longue par un beau soir d’été alors qu’il y a Michel Sardou sur TF1, ces milliers d’étoiles ont si ça se trouve disparu depuis lurette et que donc le film auquel assiste notre crétin moyen date de bien avant l’invention des effets spéciaux, que rien n’est à jour et que tout cela est horriblement démodé. Pensez donc, quatorze milliards d’années pour que la lumière de cette galaxie arrive jusqu’à nous — je n’ose imaginer l’état d’ignorance crasse dans lequel devront survivre certaines peuplades nordiques qui déjà ne voient le soleil qu’à l’occasion des années bissextiles —, et moi qui, égoïstement, fulmine contre la lenteur d’allumage de leurs fameuses ampoules à économie d’énergie avant de me briser le péroné en descendant à la cave dans l’obscurité des si longues nuits d’hiver, quand souffle le blizzard local et que hurlent les loups, et qu’il faut bien boire un coup pour se remonter le moral.
Non, ce sont là calembredaines fantasmatiques destinées à justifier les émoluments probablement exorbitants de ces pseudos scientifiques qui feraient beaucoup mieux, par exemple, de se préoccuper sérieusement de rafistoler la couche d’ozone qui est tellement pleine de trous qu’on dirait mon tee-shirt préféré que j’avais acheté pour fêter la mort du président Pompidou, qui avait pourtant toutes les dispositions requises pour finir gouverneur de la Banque centrale européenne, voire mondiale, s’il avait attendu un moment. Et ils seront bien avancés, les scienteux, maintenant qu’ils disposent d’une galaxie supplémentaire où ils espèrent déjà envoyer un couple d’hétérosexuels de type caucasien à des fins de reproduction et de colonisation, alors qu’il n’y a même pas, c’est plus que probable, le 220 pour qu’ils puissent recharger leurs téléphones portables toutes les vingt minutes. Quant à l’eau pour les glaçons…
Non, décidément, il y a de ces nouvelles qui, comme celle-là, viennent battre les murs de ma tour d’ivoire comme une marée de merde — et ce n’est pas Flaubert qui me contredira — sans exciter ma curiosité. Je préfère en rire, tout en songeant au nombre considérable d’imbéciles qui ne manqueront certainement pas d’évoquer, avec trémolos de la glotte et regards mouillés tendus vers l’immensité, la beauté mystérieuse de l’univers, l’avenir de l’humanité et l’impérieuse nécessité de partir, après-demain en début de matinée avec une petite laine, à la conquête de ces nouveaux territoires où végètent, peut-être mais pas sûr du tout me réjouis-je, des tas de petit personnel forcément disposé à travailler, dans la confection par exemple, pour moins cher qu’un Érythréen puisque nous avons les moyens de les convaincre.
Il n’empêche, quatorze milliards d’années, voilà qui nous laisse largement le temps de terminer les raviolis d’hier soir.

octobre 2013

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Règlement de comptes

26 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Assez souvent, je dois le dire, j’entends ceux-ci vitupérer, parfois avec une certaine véhémence d’où n’est pas exclue une indéniable agressivité, le Dieu de ceux-là, et réciproquement. D’aucuns en viennent même aux mains, et j’use ici d’un euphémisme, soutenant que le leur est le meilleur, voire le seul au monde qu’il convient d’adorer. Car il en existerait plusieurs et c’est quand même là que la supercherie tourne à la galéjade, comme disait fort justement Daudet — Alfred, parce que Léon ne plaisantait guère avec ces choses-là. On en arrive quelquefois à commettre certains excès, pas seulement de langage, dont les conséquences pourraient bien un jour s’avérer gravissimes pour la paix dans le monde alors même que les très bonnes raisons de se foutre sur la gueule avec son voisin ne manquent pas, et que pourtant l’on s’abstient afin de préserver la paix sociale, notamment parce qu’il se murmure que ledit voisin serait dans la police et qu’en 1942-43…
Des experts, dont on nous assure qu’ils sont particulièrement qualifiés, affirment depuis lurette, quand bien même ils seraient plus ou moins morts, que Dieu n’existe pas, qu’il s’agirait d’une pure invention de l’esprit destinée à rassurer les hommes quant à leur avenir lorsque le cancer aura eu raison d’eux. L’hypothèse est certes tentante puisque nul, en dehors d’André Frossard et de quelques hurluberlus déjà pris de boisson avant la messe de huit heures, ne l’a jamais rencontré. Bien que tous les paparazzis soient à l’affût durant chaque nuit de pleine lune aucune image de lui n’existe nulle part, à l’exception bien sûr des barbouillages dus à de prétendus artistes copieusement rétribués par un quelconque saint siège, sur lequel il est d’ailleurs interdit de s’asseoir et dont on se demande bien d’où il tire d’aussi mirobolants revenus. Afin de préserver et d’entretenir le mystère, d’autres ayatollahs d’obédience contraire, soutiennent que toute représentation du bonhomme serait sacrilège, s’en tirant ainsi à bon compte au risque de laisser le champ libre à toutes sortes d’élucubrations plutôt fantaisistes.
Un penseur à moustaches — il les portait si longues et joufflues que parfois le vermicelle ou le jaune d’œuf s’y maintenaient durant plusieurs jours — déclara un peu abruptement, un jour qu’il avait un peu forcé sur le sirop d’orgeat, que Dieu était mort. Et tous répétèrent, tels des mioches la table de multiplication par neuf : Dieu est mort ! Dieu est mort ! Dieu est mort ! Dieu est mort !… Il s’en trouva pourtant un ou deux pour faire remarquer combien pour être mort il faut avoir auparavant été vivant, ce qui cloua quand même un peu le bec des optimistes tout autant impertinents qu’impénitents. John Ford en fit un film, avec le toujours élégant Henry Fonda, qui d’ailleurs déclara à Lindsay Anderson : C’était une erreur de la part de John Ford de faire ce film. Et c’était aussi une erreur de ma part d’y avoir participé. Et ce vieux pourri (sic) savait que finalement ça ne valait rien mais, Nom de Dieu, il ne l’a jamais admis, et vous savez, il continuait à dire : “C’est mon film préféré.” Alors que Dieu est totalement absent du générique, une fois de plus.
Peut-être serait-il temps désormais, aujourd’hui que la science et tous ses chercheurs grassement payés à ne rien faire, si ce n’est à torturer des animaux, disposent de tout l’outillage nécessaire, peut-être serait-il temps que nous inventions Dieu. Et puis, histoire de lui rafraîchir la mémoire, lisons-lui le récapitulatif des saloperies dont il portera la responsabilité et flanquons-lui la correction de sa vie. Une bonne paire de baffes pour commencer, ensuite on enchaîne à coups de poings, de pied, de marteau et on le finit à la tronçonneuse. Après quoi on pourra vraiment gueuler sur tous les toits : Dieu est mort ! 

juillet 2014

À peine avais-je réussi à coller un point final au textaillon qui précède que, parti à la recherche d’un titre nécessairement fracassant, me vint spontanément à l’esprit — mais si, mais si ! — la célèbre interrogation qui fit du nommé Jacques Chancel le philosophe de son temps. Et Dieu dans tout ça ? questionnait le grand homme, or rien ne m’interdisait de lui emprunter momentanément une si brillante réplique…
J’en suis déjà à me réjouir du bon titre tout fait lorsque, tout à coup, le doute m’assaille. Je dis ici qu’il m’assaille sans doute sous l’influence d’un récent voyage au Kenya mais également afin de me distinguer de cet autre cancéreux qui s’était, lui, fort élégamment vanté de ce que le doute l’habitât. Ce qui est en soi extrêmement respectable. Outre le fait qu’il soit mort avant moi, ce qui nous différencie présentement c’est bien sûr le fait que dès lors que le doute m’assaille point encore il ne m’habite. Il s’agit donc là d’une sorte de fulgurance destinée à me rappeler que j’ai peut-être bien déjà utilisé à des fins identiques, ou en tout cas similaires, le fameux bon mot de l’inoubliable imprésario des Quilapayún. Le doute ayant eu raison de mes habituelles certitudes, force me fut de constater que, déjà en juillet 2012 Dieu s’était donc déjà invité à ma table et avait, semble-t-il, obtenu de bénéficier d’un peu de propagande en ces temps où cela ne va pas très fort pour lui. C’est donc pour moi un indicible bonheur que de vous offrir pour le même prix exactement ce complément d’information sur un sujet qui, pour négligé qu’il soit, n’en mérite pas moins toute notre attention, la vôtre surtout, mécréants que vous êtes !

Et Dieu dans tout ça ?


Questionnait immanquablement son invité — raconte-t-on, car je n’étais déjà guère adepte de la TSF — un journaliste du nom de Jacques Chancel (en vérité Joseph Crampes) au terme d’une émission radiophonique quotidienne très prisée d’auditeurs encore mal remis des désordres soixante-huitards. En premier lieu il me semble que ce dans tout ça soit un peu vague, qu’il laisse à penser que ce qui vient d’être dit se résume finalement en un tout ça qui s’apparente au contenu d’une poubelle un lendemain de réveillon. En second lieu on peut légitimement se demander ce que vient faire Dieu dans un entretien à prétentions culturelles. Certes, les adeptes soutiennent que Dieu est partout, y compris dans le culturel, ce qui expliquerait bien des choses. Dès lors quel mal y aurait-il à ce qu’il soit également dans une poubelle ? Aucun, en effet. Si l’on admet l’existence de ce type, pourquoi n’irait-il pas trôner dans une poubelle ? Trôner est excessif, me direz-vous, car cet individu est non seulement partout mais également dans tout. Or, lorsqu’on est simultanément une vieille boîte de raviolis et les restes de raviolis eux-mêmes sommairement raclés dans les assiettes sales, mégots vidés d’un ou plusieurs cendriers, quelques pages d’un quotidien insipide ayant servi à collecter les épluchures de pommes de terre, poireaux et carottes, lorsqu’on est croûtes de camembert (certains, les sots !, vont jusqu’à ôter et jeter la croûte du camembert), tampons hygiéniques et mouchoirs en papier usagés, cheveux gras et rognures d’ongles, chaussettes trouées, litrons de piquette prétendument bordelaise que son propriétaire a négligé de trier au mépris des directives démocratiques européennes, feuilles de laitue fanées, peaux d’oranges et pelures de pommes ou de poires, prospectus et dépliants publicitaires de supermarchés ; lorsqu’on est cd de Francis Lalanne, dvd de Jean Réno et roman policier de Jean-Louis Debré, barquette périmée de coq au vin cuisiné par un grand chef français résidant à Genève, lorsqu’on est tout ça, eh bien on s’abstient de la ramener, on se fait tout petit, on cherche à se faire oublier.
D’autant que, non content de puer autant qu’un tas d’ordures où s’en viennent chiner les enfants de Rio ou de Bombay, le bonhomme (le brave homme) serait également présent dans le produit miracle des laboratoires Servier, il assisterait régulièrement sans broncher à l’excision de gamines de douze ans, à la lapidation de femmes violées, à la décollation, la pendaison, l’électrocution de tous ceux qui n’ont pas raison parce qu’ils ont tort, il accompagnerait — God Bless America ! — les bombes au phosphore et celles à l’uranium appauvri (avec Fat Man et Little Boy il était déjà du voyage sur Hiroshima et Nagasaki), le désherbage au napalm comme il avait un peu plus tôt soutenu les recherches couronnées de succès du juif Fritz Haber sur le zyklon B — Gott mit Uns ! —, on laisse également entendre qu’un de ces jours il reconnaîtra les siens et que les autres pourront bien aller voir ailleurs s’il y est. Et qu’ils ne trouveront rien ni personne.
Tandis que la lumière n’en finit pas de baisser, y compris en changeant de lunettes et alors même que l’automne n’est prévu que d’ici deux bons mois, je me suis posé à mon tour cette question, convaincu que je pouvais faire aussi bien que Joseph Crampes. Et Dieu dans tout ça ? Me suis-je demandé sans rire.
Ceteris paribus sic stantibus, comme on dit à la RATP et que les moins ignares auront immédiatement converti en toutes choses égales par ailleurs, Dieu, connais pas ! On a beaucoup glosé sur le sujet, on le fait encore et tout incite à penser que dans deux ou trois mille ans — si Dieu nous prête vie, comme ils disent — il se trouvera encore et toujours nombre de handicapés mentaux pour continuer à s’interroger, histoire de s’occuper les mains. Outre les professionnels de la profession pour qui c’est le gagne-pain quotidien et les philosophes, persuadés que déblatérer sans fin sur ce qui n’existe pas est le meilleur moyen d’avoir l’air intelligent, ne devraient continuer à s’intéresser à ce genre de concept ectoplasmique que les fous de Dieu que l’existence présumée d’un être supérieur rassure. Celui-là affirmera que Dieu est un fumeur de havanes, pourquoi pas en effet si l’on veut à tout prix lui trouver une utilité et qui donc osera contredire celui qui prétendra que Dieu est un chauffeur de taxi en maraude du côté de la porte de Clignancourt un lundi de Pentecôte à trois heures vingt-sept du matin. Est existant ce qui existe, qui a une réalité (à chacun son catéchisme, le mien s’appelle Robert). Mon voisin Raoul a une réalité, presque tous les jours je le vois passer sur son vélo et, même s’il boit un peu trop pour son âge et peut fort bien — c’est une façon de parler, je ne lui veux aucun mal — trépasser sans prévenir en se jetant sous le métro dès que les travaux d’extension de la ligne Vincennes-Neuilly au département des Basses-Alpes seront terminés, les faits sont là : il existe. La table (un très sobre plateau de contre-plaqué de vingt millimètres d’épaisseur posé sur deux tréteaux métalliques peints en noir) sur laquelle j’écris en ce moment même existe, les espadrilles de couleur violet foncé que je porte aux pieds à l’heure qu’il est existent bel et bien, l’abricot bien mûr que je viens de manger existait encore il y a quelques minutes. Dieu, quant à lui, n’existe pas, personne ne l’a mangé, je ne puis m’appuyer dessus pour écrire sur lui-même qu’il n’existe pas et je ne l’ai jamais vu filer, ivre-mort ou non, sur sa bicyclette pour faire la course avec mon voisin Raoul qui va très vite dans les descentes parce qu’il n’a plus de freins sur son vélo. Et je ne dis rien de mes espadrilles…
Oui, je sais, on me rétorquera en haussant les épaules que la réalité de Dieu est essentiellement spirituelle, qu’elle est comparable à celle de l’âme. Et en dehors de Dieu, à quoi pourrait-on comparer l’âme ? Mystère, n’est-ce pas. Vous voilà pantois tout à coup, tout à fait coi. Vous dites qu’on ne peut comparer que ce qui est comparable et vous vous en tirez bien, pensez-vous. Vous esquivez et vous retranchez dans l’illusionnisme, le concret vous est vulgaire, les faits vous répugnent. Prenez un enfant de, disons cinq ans, et découpez-le vivant, comme savent si bien (cela reste à prouver) le faire les étudiants en médecine. Dépiautez tout, séparez les morceaux, repérez et répertoriez chacun puis, après avoir constaté qu’il n’y avait nulle âme qui vive dans ce salmigondis dégoûtant, jetez les restes aux chiens, qui n’attendaient que ça. Conclusion : l’âme est un bobard, donc Dieu est un bobard.

juillet 2012   

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Pierre qui roule…

24 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

S’il est une ânerie présomptueuse dont bien des individus qui se piquent de création aiment à s’enorgueillir c’est bien celle qui consiste pour eux à prétendre vouloir vivre de leur art. Certes, il est tentant d’aspirer à disposer des moyens matériels permettant de ne faire que ça, d’y consacrer tout son temps et toute son énergie, je conçois parfaitement qu’il y ait quelque satisfaction à constater que ce que l’on produit permet de payer son loyer, ses emplettes au supermarché le plus proche, son ardoise mensuelle au bistrot du coin et de quoi assouvir un caprice, une envie de temps à autre, mais…
Il faut aussi, dans ce cas de figure, consentir à quelques efforts dans le domaine du relationnel, comme on dit pudiquement afin de ne pas user de termes dégoûtants. Il faut probablement, dans l’hypothèse où l’on aurait conscience de n’être pas tout à fait le nouveau Proust, Debussy ou Picasso de l’année — on peut bien sûr se l’imaginer et finir par y croire au moyen d’une persuasion têtue — il faut réussir à convaincre de l’ampleur et de l’originalité de son talent les intermédiaires incontournables sans lesquels vivre de son art n’est qu’utopie, rêverie de mégalomane, projection dans un futur improbable. Il faut savoir ne pas faire la fine bouche et payer de sa personne, comme on dit joliment, auprès de qui décide, de qui paie, de qui détient le pouvoir de dire oui, ou non. Il faut, si l’on n’a pas la chance d’être le génie de son siècle, ou même plus humblement de la semaine, posséder le sens du compromis et de l’adaptation afin de se positionner au sein de la tendance du moment et s’assurer parallèlement la complicité des principaux larbins représentant les médias adéquats, ou même inadéquats puisque seul compte l’opportunisme et qu’il vaut mieux se voir plébiscité dans Le Quotidien du gynécologue que pas du tout. D’autant que l’écart n’est pas si grand entre l’organe précédemment cité et n’importe quel Paris Match dont les actionnaires peuvent tout à fait se trouver communs, sans se sentir le moins du monde communs pour autant. C’est que l’on n’entre pas sur le marché sans y avoir été invité et les invitations s’obtiennent en échange de quelques adaptations et mises en conformité.
Voilà pourquoi certains artistes, au sens à la fois large et ô combien qualifiant du mot (le talent est une autre question), choisissent de garantir le quotidien de leur existence ordinaire en travaillant tel un quelconque à des tâches sans gloire afin de conserver, en contrepartie, leur indépendance, sinon leur absolue liberté, laquelle est évidemment toute relative et non exempte de petites, ou de grosses, compromissions dont le parfum vient parfois empuantir quelque peu cet air que l’on croyait sentir devenir si pur au fur et à mesure que l’on grimpait vers la dernière marche, occasionnellement branlante, de l’escabeau du succès.
Vivre de son art quand d’autres affirment vivre pour leur art. Ambition ou prétention, pourquoi faudrait-il choisir l’une ou l’autre de ces deux coquetteries ? Contente-toi, petit bonhomme, de vivre sans trop de honte et puis, dans le temps que tu parviens à grignoter sur tes obligations existentielles, prends celui qui te sera nécessaire pour peindre, écrire, composer si tu en éprouves l’envie, le besoin, et quand bien même cela te provoquerait quelque plaisir, renonce à te croire soudain investi d’une mission en faveur des autres hommes, lesquels se sont passés jusqu’à présent de ton art et continueront de fort bien s’en passer au long des jours qu’il leur reste à vivre, justement.
Artiste, te dis-tu, et alors ? Cela n’excuse rien. Tu te crois Sisyphe et tu n’es qu’un bousier.

mai 2014

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Tout ému

22 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Un de mes amis — si si, il m’en reste encore quelques-uns, du moins veux-je le croire car sinon à quoi bon continuer à prendre ses médicaments — un de mes amis, disais-je, m’a tout récemment décerné le titre, ô combien enviable, d’ermite atrabilaire. J’en suis encore tout ému. Il aurait certes pu enrichir le compliment de l’adjectif éventuellement affectueux vieil mais, à l’instant même où je m’étonnai de cet oubli, la pertinence d’une telle retenue m’apparut dans toute sa limpide évidence. Aucun ermite atrabilaire encore tout boutonneux d’acné juvénile n’a jamais existé, il faut pour accéder à cet état d’excellence avoir suffisamment — et quand je dis suffisamment c’est plus qu’il n’en faut — côtoyé les hommes, et tout autant les femmes, il faut s’être copieusement laissé gifler, bousculer, insulter, piétiner en étant convaincu, durant un temps certes bref mais encore trop long, que ça irait mieux demain, ou à la rigueur après-demain. Et puis, cet affectueux adjectif peut lui aussi transpirer le mépris, la condescendance, le conflit de génération comme on dit chez certains sociologues cryptofreudiens.
Ermite atrabilaire… Nous ne sommes que quelques-uns, une poignée seulement peut-être, certainement pas un sur cent et pourtant… Ermite, passe encore, ronchonnent les honnêtes gens qui apprécient néanmoins son choix de se tenir à l’écart mais en revanche entendent bien que l’atrabilaire se taise et soit haï pour ses colères et ses emportements, pour sa détestation de la si belle fraternité humaine.
On prête à l’ermite des vertus de sagesse, de détachement qu’il n’a pas nécessairement, surtout s’il n’est en rien mystique, vertus qu’il n’entend à aucun prix devoir posséder dès lors qu’il est atrabilaire. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, heureusement car il faudrait alors énormément d’espace pour que chacun puisse enfin respirer tranquille, à l’écart du premier imbécile venu. Il m’arrive parfois, assez rarement tout de même car je suis un rien pantouflard, de tenter une sortie, le plus souvent à des fins de ravitaillement puisque l’existence en autarcie complète est désormais à peu près impossible, principalement pour l’ermite qui, du haut de son piton, aime par exemple à siroter certains whiskies quand, en fin de journée, le brouillard descend noyer d’un désespoir épais les peuplades assoupies de la plaine. Car l’ermite, dois-je le préciser, n’est pas obligatoirement un ascète, et c’est heureux. C’est un individu qui entend jouir pleinement de son superbe isolement sans pour autant, et bien au contraire, se mortifier, s’infliger des privations grotesques et s’interdire les quelques plaisirs auxquels il peut prétendre précisément parce qu’il n’a pas à s’en justifier auprès de qui que ce soit.
L’ermite atrabilaire peut même accepter, exceptionnellement et dans des conditions qu’il aura pris soin de fixer au préalable, de rencontrer un ou deux individus qui souhaiteraient vérifier l’authenticité de son existence. Néanmoins, il privilégiera la réception à domicile, évitant ainsi le surgissement inopiné mais toujours possible d’éléments incongrus susceptibles de s’agglutiner comme grumeaux menaçant de gâter une sauce. Il importe pour sa survie de ne jamais céder aux pressions à caractère cénobitique d’indigènes trop enclins à se complaire dans l’obscène empathie, la poisseuse convivialité que leur positivisme dégoûtant peut pousser à des comportements indécents. L’ermite atrabilaire se doit de rester attentif, méfiant en toutes circonstances, c’est pourquoi il ne doit en aucun cas se placer en situation de faiblesse et laisser transparaître une quelconque vulnérabilité, il doit être fort, incorruptible et se défier de ses propres penchants mal maîtrisés à manifester involontairement une sociabilité de bon aloi. Le concernant on colportera les pires vilénies, qu’il est épuisant, insupportable, invivable… il ne doit surtout pas sembler s’en émouvoir puisqu’il est lui-même le premier à en subir les inconvénients. Mais aussi à bénéficier des avantages qu’offre un tel choix. Il lui faut ne jamais perdre de vue qu’il est l’Ermite atrabilaire et qu’ils ne sont vraiment pas nombreux à pouvoir s’enorgueillir de ce privilège certes lourd à porter mais ô combien gratifiant lorsqu’il s’agit de refuser les compromis et de savoir qu’à cet instant on est seul à avoir raison.

décembre 2013

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Les Cocasses

20 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Elle est pour le moins cocasse — il est toutefois indispensable d’être doté d’un grand sens de l’humour pour en rire — cette manie qu’ont les dirigeants de vouloir périodiquement normaliser les autres plutôt qu’eux-mêmes. Qu’ils se revendiquent, sans complexes, de droite ou, sans honte, de gauche nos politiciens mènent les uns à la suite des autres le valeureux combat de la normalisation. Pourtant, si les intermittents du spectacle ont été un jour amenés à bénéficier — le mot parfois s’avère excessif — d’un régime qui leur soit spécifique, c’est peut-être tout simplement dû au fait que l’activité qu’ils exercent est en somme spécifique. Et qu’il en va de même pour les auteurs, les artistes (plasticiens) et, probablement, quantité d’autres individus appartenant à des catégories socio-professionnelles, comme on dit, différentes de celles – elles aussi à géométrie variable – des salariés. Le patronat, tellement exemplaire en ce domaine, n’est-il pas le premier à encourager le statut d’intermittent en militant pour les contrats à durée déterminée (par qui ? mais par lui bien sûr), l’exploitation des stagiaires, la mobilité, la flexibilité, le temps partiel, quel confort en effet – mais pour qui ?– doit procurer un emploi à mi-temps, à tiers de temps voire à quart de temps quand les décideurs sont tous des cumulards ? Interrogeons-nous plutôt sur le, voire les, statut(s) un peu particulier(s) des hommes et femmes de pouvoir, dont nombre d’entre eux n’ont, de surcroît, pas même été élus démocratiquement, mais simplement cooptés, adoubés, à charge de revanche évidemment. À la faveur de la création de cette hydre — qui compte beaucoup plus que sept têtes — que l’on a nommée l’Europe, ils sont aujourd’hui un certain nombre d’honorables profiteurs à jouir de faveurs qu’ils se sont eux-mêmes attribuées sans avoir eu à en rendre compte auprès de ces quelques millions d’anonymes qui financent leurs émoluments, prébendes, avantages en nature et jusqu’à leurs retraites. Ne pourrait-on évoquer en l’occurrence un statut quelque peu exceptionnel, un cas vraiment particulier, bien qu’il soit multiple jusqu’à la nausée ? N’y a-t-il pas là comme une manière de privilèges dont le salarié ordinaire comme l’artiste, l’auteur et l’intermittent du spectacle pourraient, devraient trouver matière à s’offusquer ?
Durant la nuit du 4 août 1789 l’Assemblée constituante votait l’abolition des droits et privilèges féodaux. Peut-être serait-il aujourd’hui plus que temps d’ouvrir les yeux sur l’art et la manière dont une caste s’est réappropriée ces droits et privilèges en se réclamant de la République, de la Démocratie, et des Droits de l’homme, tant qu’on y est ! Et pourquoi pas du socialisme, dès lors qu’ils osent tout. Je ne fais nullement ici référence au mot célèbre d’Audiard puisque nous avons affaire non à de pauvres cons mais bien plutôt à de fieffés gredins, des crapules de haut vol dont l’intelligence ne saurait être contestée. L’intelligence sans le profit n’est que bêtise.

juillet 2014

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Et si jeunesse savait…

18 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Je suis persuadé qu’à une époque assez nettement antérieure à l’invention de la crème Revitalift–antirides, anti-âge parce que nous le valons probablement bien ! la très honorable mère d’une jolie-jeune-fille pas trop moche espérait pour la chair de sa chair qu’elle fût séduite par quelque brillant garçon suffisamment audacieux pour qu’il ambitionnât de diriger, un jour mais sans toutefois trop attendre, le monde. Ou une bonne partie, en tout cas. Car l’audace serait, semble-t-il, ce qui fait cruellement défaut à la plupart des individus dont on entend dire qu’ils se complaisent plutôt mollement dans l’inertie la plus débilitante alors même qu’avec un peu de courage et de bonne volonté il leur serait tellement aisé, et gratifiant, de simplement réussir — mais peut-être s’agirait-il ici de propos haineux et monstrueusement pessimistes avancés sans preuves par quelques groupuscules de nantis qu’habite cette fierté légitime d’être nés au meilleur moment là où il fait bon vivre.
L’absence d’audace constitue un sérieux handicap dans la vie, c’est en somme comme disposer de deux mains et n’en utiliser qu’une, probablement par souci d’économie. Qu’un vieillard quelconque s’économise, on peut le comprendre et lui parler d’audace relève peut-être, après tout, d’un excès d’insolence. Mais la jeunesse fringante, n’est-ce pas à elle d’entreprendre des actions risquées, non pour diriger le monde mais, au moins, pour le changer. Ou tenter, puisque l’optimisme, aussi déraisonnable soit-il, ne saurait s’interdire une relative modestie. Hélas, il appert des faits présents qu’elle ait choisi (définitivement ?) de rester dans le rang et de ne contrarier personne. La conclusion qui dès lors s’impose est donc que la jeunesse fringante, et éventuellement plus ou moins joliment fringuée (comme disait à peu près Queneau), manque singulièrement d’audace, car c’est manquer tristement d’audace que de n’ambitionner pas davantage que gagner un peu d’argent pour changer de téléphone portable, de voiture, d’appartement. C’est, me semble-t-il, marcher avec timidité, l’échine courbée, dans les traces boueuses de ceux qui ont, eux, vraiment réussi parce que leur audace n’en était pas, mais seulement de l’opportunisme arrosé de mépris pour ceux-là qui justement allaient chercher à les imiter sans en avoir la capacité. Ni l’envie.
Sans la colère, l’audace n’est qu’arrivisme. En contrepartie d’un téléphone portable, d’une voiture, d’un appartement, la jeunesse fringante aurait appris la soumission. Riche de tous les gadgets qui l’autorisent à se croire arrivée elle a sans doute oublié de se rebeller, elle ne sait même plus dire non, seulement amen. Les nantis dodus, qui s’attendaient au pire et même à ce qu’on leur coupât la tête comme aux grandes heures de la Révolution, avaient pourtant fait le nécessaire, doublant, triplant les effectifs de police et les armant des toutes dernières trouvailles technologiques, obtenant le soutien sans condition de tous les corps d’armée, protégeant leurs avoirs avec des flopées de caméras de surveillance, bien inutilement. Car la jeunesse fringante n’a nulle envie d’en découdre. Telles qu’elles ont été établies, les règles semblent lui convenir et elle ne voit vraiment pas l’utilité qu’il y aurait à prétendre les changer. Bien entendu, elle ne serait pas hostile — qui parle d’hostilité ? bien au contraire — à jouir davantage des biens que l’on met à sa disposition mais de là à se révolter pour les obtenir il y a un pas qu’elle s’abstient de franchir. Fringante certes, mais raisonnable. Et donc prudente.
Possiblement, ladite jeunesse — à l’exception bien sûr de celle qui, naissance oblige, aura toujours assez pour vivre agréablement — est-elle aujourd’hui persuadée qu’il est désormais bien tard, trop tard, pour espérer encore que demain soit un autre jour. À moins qu’elle n’ait choisi de s’en foutre et de se retirer sans combattre. Peut-être sa lucidité est-elle à ce point affûtée qu’elle connaît déjà la fin de l’histoire, estimant qu’il est de beaucoup préférable de s’abstenir. Peut-être a-t-elle terriblement raison…

octobre 2013

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Les Français parlent aux Français…

16 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Ici l’ombre. La vache saute par-dessus la lune, le canapé se trouve au milieu du salon, le coq chantera à minuit, les girafes ne portent pas de faux-col, quant aux carottes elles sont cuites, je répète, les carottes sont cuites… Nostalgie d’une époque où l’on savait s’amuser d’un rien et où notre voisin de palier n’était pas forcément collabo. Nos résistants — fussent-ils de dernière heure pour certains — nourrissaient alors un goût prononcé pour la poésie surréaliste, possédaient un certain sens de l’image et n’avaient pas encore découvert les vertus de la tonte comme passe-temps lorsqu’on a enfin bouté l’ennemi hors du royaume.
Les carottes sont cuites et il n’est pas nécessaire de plonger dans l’eau bouillonnant à gros glouglous au fond de la casserole émaillée un couteau de cuisine afin d’en planter la pointe effilée dans le ventre rouge de n’importe laquelle pour s’assurer que le compte est bon. La cause est entendue, les carottes sont cuites et je ne les tolère que crues, à l’instar de mon collègue le lapin. Que l’homme préfère cuit, avec un seul de ses deux yeux — l’autre aura été arraché pour qu’il se vide de son sang — un seul qui semble exorbité après qu’on l’ait dépouillé de sa fourrure si douce, comme si le terrifiait à l’avance la gueule noire et grand ouverte du four qui l’attend dans la semi-obscurité de cette pièce toute carrelée de blanc. Afin qu’il ne se desséchât point durant la cuisson on aura pris soin de le garnir d’une farce — qui ne fait rire que la matrone mamelue qui en a vu d’autres — confectionnée au préalable. On peut avantageusement remplacer ladite farce pour un bon foie gras de douze cents grammes. Pour l’essentiel on procède comme pour le mouton aux marrons auxquels on substitue les carottes puisque, pour le lapin, elles sont depuis un moment déjà cuites.
D’aucuns se targuent de servir le frichti accompagné d’une ou deux bouteilles de Pauillac 1990 à trois-cents euros le flacon, pour ce qui me concerne je reste fidèle à mon Côte de Brouilly habituel, surtout si j’ai commencé tôt, et j’ajoute que je n’aime guère le lapin et pas davantage les carottes. Aussi ai-je pris pour habitude de me limiter au seul foie gras mais les rillettes de canard font aussi bien l’affaire. Encore faudrait-il que le pain fût à la hauteur de l’enjeu, ce qui n’est évidemment plus le cas puisque, dans ce pays où l’indigène s’était fait au fil du temps une solide réputation de bouffeur de pain, cuire convenablement une baguette appartient désormais au domaine des légendaires métiers disparus. Quelque chose comme les cantonniers, les peintres en lettres, les faiseuses d’anges ou les bougnats.
Ici l’ombre. La Bénédictine est une liqueur douce, la mort de Turenne est irréparable, le chimpanzé est protocolaire, le chacal n’aime pas le vermicelle, un ami viendra ce soir… Espérons-le car il reste encore du lapin. Et beaucoup de carottes.

juillet 2014

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Le postérieur, on s’assoit dessus

14 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

À l’exception des grands saccageurs qui, visiblement se moquent de savoir si les générations futures survivront à leur rapacité dès lors qu’ils auront, de leur vivant, pillé et dévasté autant qu’il leur était possible, la plupart des individus de type courant ont tendance à faire grand cas de ce qu’ils laisseront à leurs héritiers. D’aucuns pourraient même étendre leur réflexion jusqu’à se soucier du sort de la multitude anonyme qui se verra confrontée aux désastres dont ils porteront, aussi petitement que ce soit, la responsabilité. Chaque créateur — montrons-nous généreux en acceptant que s’intègrent sous cette étiquette qui apparemment les flatte, médiocres et ratés, sans doute les plus nombreux — chaque créateur prétend n’œuvrer que pour la postérité, oubliant un peu vite la haute opinion qu’en avait Céline, lequel n’ambitionnait guère, et ô combien à tort le concernant, de n’avoir pour interlocuteurs futurs que les asticots. La postérité, ce mythe visant à glorifier post-mortem quiconque n’a pas connu l’honneur immense d’y accéder de son vivant. Voilà une bien belle perspective qui doit en effet réconforter n’importe quelle nullité ayant échoué à convaincre de son talent, et a fortiori de son génie, ses contemporains qui ne pourront que regretter de n’avoir pas su deviner l’importance considérable de celui-là qu’ils côtoyaient quotidiennement, instruits de leur seule et coupable ignorance.
Il est quand même pour le moins aberrant de se persuader que les crétins ordinaires du siècle suivant pourraient se montrer moins ordinairement crétins que leurs prédécesseurs. C’est miser sur une possible évolution en direction d’un mieux imaginaire, évolution qui conduirait à aimer, admirer, révérer ce que d’autres avant eux, leurs propres père et mère éventuellement, avaient choisi d’ignorer, voire de détester. Trop facile ! Et totalement utopique. La postérité n’est en aucun cas chargée de réparer quelque erreur ou oubli d’un passé plus ou moins lointain. Elle révèle plus que rarement, au mieux elle assoit, elle conforte. Les minus à la trappe ! et qu’à jamais ils y demeurent.
Il ne faut désirer la popularité que dans la postérité et non dans le temps présent. Proclamait sans rire le pauvre de Vigny, que nous ne lisons plus guère, peut-être en raison d’un manque flagrant de popularité posthume. Et la postérité, ça commence à quel moment, mon vieil Alfred ? N’est-ce point là prétendre satisfaire un penchant, un peu suspect me semble-t-il, à la procrastination ? Si le succès n’est pas au rendez-vous à l’instant même, pour quel motif devrait-il s’inviter lorsque nous ne serons plus là pour en jouir ? Sachons plutôt nous contenter de n’être rien, la position est autrement confortable qui n’implique en aucun cas de participer à la compétition, de briller, de vaincre à condition de parvenir — parvenir est l’ambition du futur parvenu — à rester dans le peloton de tête. Aucun effort n’est exigé de qui n’aspire nullement à réussir à tout prix.
Nous savons, mon vieil Alfred, mieux encore qu’à votre époque, ce que recouvre le terme de popularité. En échange de quelles compromissions et/ou complicités forcément douteuses s’obtient cette légitimité prétendument populaire qui, néanmoins, n’est pas indispensable pour vivre. Vous me rétorqueriez, si vous le pouviez, que seuls les amers, les aigris, en un mot les ratés, tiennent ce genre de propos et les experts seraient nombreux à vous donner raison. Pourtant, vous ne devriez ignorer combien les petits, les obscurs, les sans-grades contribuent à la gloire des aiglons, ne serait-ce que par effet de contraste. Pour que brillent les étoiles l’obscurité, précisément, est nécessaire.

mai 2014

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Rendez-vous au Café Braünerhof

12 Juillet 2014 , Rédigé par JCD

Thomas Bernhard était assis sur l’une des banquettes du Café Bräunerhof, à Vienne, à proximité de l’entrée parce que, disait-il, c’est mieux aéré par ici. Lunettes sur le nez, il parcourait à ce moment-là avec une rapidité due à un probable agacement, les pages du quotidien français Le Monde.
C’est au moment même où il repoussait à l’extrémité du marbre de la table rectangulaire le tas de journaux plus ou moins chiffonnés qu’entra un homme au front large et haut dont le nez s’ornait de petites lunettes à monture métallique, qui s’avança vers lui, tira une chaise et prit place après que Thomas Bernhard l’en eut prié d’un hochement de tête. On parla pour commencer de généralités, comme on a coutume de faire lorsqu’on ne s’est pas vus depuis longtemps, la conversation s’affinerait doucement, le temps n’était pas à la précipitation. Nul n’avait reconnu le nouveau venu, à l’exception de l’écrivain autrichien bien évidemment et d’une vieille dame à l’austère raideur, vêtue de noir et assise un peu plus loin, qui se pencha vers sa voisine, autrement rabougrie qu’elle-même, et lui chuchota quelque chose à l’oreille en désignant d’un geste du menton la table près de l’entrée. L’ouïe visiblement déficiente, la voisine insista pour que la vieille dame austère veuille bien parler un peu plus fort, ce que fit celle-ci, tant et si bien que Thomas Bernhard, qui était loin d’être sourd, entendit ce qui se disait et qui ne lui était pas destiné bien que cela les concernât directement, lui et son invité.
— Auriez-vous l’obligeance, chère Madame, de répéter à haute et intelligible voix ce que vous venez de dire, afin que toute la salle, qui n’a pas eu le bonheur ineffable de vous entendre, puisse s’en régaler pleinement. Je vous en prie.
La vieille dame à l’austère raideur se leva et, se tournant vers les tables qu’occupait une clientèle composée pour la plupart d’habitués également autrichiens, déclara d’une voix qui ne tremblait pas :
— Soit ! Monsieur Bernhard. Je disais donc à l’instant que l’élite de cette ville doit déjà subir à longueur d’année la grossièreté de vos déclarations, toutes plus intempestives et insolentes les unes que les autres, et recevoir l’écho nauséabond de représentations prétendument théâtrales que vous infligez régulièrement au public, que ce soit à Salzbourg ou ici, à Vienne, et j’affirmais donc qu’il était dès lors indécent, voire scandaleux que vous osiez vous afficher, chaque jour ou presque, dans cet établissement convenable et qu’aujourd’hui, comble de l’obscénité, vous y accueilliez de surcroît cet individu détestable entre tous qui se fait appeler, allez savoir pourquoi, Max Stirner, comme s’il entendait renier publiquement son identité véritable qui le fit naître Johann Caspar Schmidt, à Bayreuth, patrie ô combien respectable de Richard Wagner.
Sans se lever davantage que la première fois, Thomas Bernhard répliqua qu’en tout lieu où il choisit d’être ce sont ceux que sa présence indispose qui s’en vont, car lui, aussi affligé qu’il soit de devoir constater une fois encore l’impolitesse des Autrichiens en général comme en particulier, n’est pas homme à céder devant les imbéciles. Et il ajouta : — En conclusion, vous pouvez, chère Madame, aller voir ailleurs si j’y suis mais, de grâce, ne revenez pas avant une heure me faire part du résultat de votre enquête de basse police. Nous serons alors, Monsieur Stirner et moi-même, allés dîner dans ma ferme fortifiée dont vous n’ignorez certainement pas que son accès est rigoureusement interdit à toute personne de nationalité autrichienne, autre que moi évidemment.
Puis, détournant son regard de manière manifestement définitive de l’inquisitrice-en-chef probablement endeuillée de naissance il fit signe au serveur afin que celui-ci, qui s’était bien gardé d’intervenir durant l’échange, vint prendre la commande des consommations puis, s’adressant à son invité, suggéra qu’ils reprissent cette discussion là où ils en étaient lorsqu’ils furent interrompus, de grossière façon — les interruptions le sont toujours de grossière façon, ajouta-t-il —, par les invectives de cette petite bourgeoise à moitié desséchée et complètement hystérique.    
Je pense que tous les pays et toutes les religions qu’on connaît bien sont pareillement abjects. On voit avec le temps que la structure est partout la même. Qu’il s’agisse d’une dictature ou d’une démocratie – pour l’individu, tout est au fond également effroyable, déclara Thomas Bernhard.
Hochant la tête, Max Stirner répliqua :
Dans une république tous sont maîtres, et chacun tyrannise les autres.
Il ajouta que, république ou dictature, l’État est ce qu’il convient d’abolir, de détruire car il est l’incarnation de l’abus de pouvoir précisément et de la corruption, acceptés et approuvés par la multitude à qui son indifférence même tient lieu d’opinion.
L’État ne poursuit jamais qu’un but : enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque. Personne n’est mon semblable, ma chair n’est pas leur chair, ni ma pensée leur pensée.
Thomas Bernhard ne put s’empêcher de compléter cette déclaration péremptoire en indiquant qu’il n’existait pas un pays au monde, en dehors de l’Autriche bien évidemment, où le pouvoir, politique tout autant que religieux, avait de façon pareillement néfaste gangrené la pensée de chacun.
Max Stirner, qui dégustait avec gourmandise son chocolat viennois, répondit que ce n’était pas, selon lui, les pays mais les hommes qui sont plus ou moins uniformément abjects. Mais il tint à préciser que leur abjection atteint pleinement son apogée lorsqu’ils se placent sous la protection d’une religion, quelle qu’elle soit, qui leur sert alors d’excuse, ou plus exactement de justification pour proférer les plus monstrueuses inepties et se livrer aux actions les plus innommables et les plus dégradantes. Ce à quoi Thomas Bernhard fit alors remarquer que les religions sont un pouvoir, qui ne diffère en rien d’un pouvoir politique. Max Stirner, qui léchait sa cuillère avec componction, tint à préciser que le peuple se laisse abuser par cette notion de droit dont il croit, l’imbécile, être lui aussi dépositaire. Car, dit-il, le pouvoir, qu’il soit religieux ou politique, est indissociable du droit et n’ayant jamais accès au pouvoir, il n’a évidemment jamais accès au droit. Martelant la table à l’aide de sa cuillère, il asséna :
Celui qui a le pouvoir a le droit : si vous n’avez pas l’un, vous n’avez pas l’autre non plus. Est-il si difficile de comprendre cette vérité ?
Tout dépend pour qui, répliqua Thomas Bernhard qui fit remarquer que nombre de personnes continuent encore aujourd’hui de s’imaginer que le droit est identique pour tout un chacun, ce qui bien entendu est une absurdité, dit-il, alors que le pouvoir n’est à la portée que de quelques-uns qui se le partagent en alternance et sont… Hochant encore une fois la tête, Max Stirner l’interrompit :
Les travailleurs ont en mains la puissance la plus formidable et, s’ils en prenaient une fois véritablement conscience et l’employaient, rien ne pourrait leur résister : ils n’auraient qu’à arrêter le travail, considérer les produits de leur travail comme leurs et en jouir.
Mais ils se soumettent, lui répondit Thomas Bernhard, ils obéissent, tétanisés par la peur, respectueux qu’ils sont du pouvoir et du droit. Que ce pouvoir et ce droit soient politiques ou religieux. Puis il ajouta :
Les nazis, on sait bien ce que c’est, Jésus aussi, on sait ce que c’est. Chrétien. Que vous disiez “chrétien” ou bien “nazi”, les deux sonnent bien, et les deux sont effroyables.
Hélant d’un geste du bras le serveur qui somnolait contre un pilier, Max Stirner commanda un second café viennois, déclarant qu’il le trouvait excellent.
Ensuite, nous irons à Ohlsdorf, dit Thomas Bernhard, avant qu’il ne se mette à pleuvoir.

janvier 2014

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