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Soit dit en passant

Pan ! t’es mort…

30 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Panique à Wall Street, l’action Smith & Wesson est en chute libre. Motif : les Américains achètent moins de fusils, principalement les semi-automatiques. On devine le terrible sentiment d’horreur, d’épouvante qui vient de saisir toute une nation solidement attachée aux valeurs de la République garanties par la Constitution. Le président des États-Unis, qui s’apprêtait à envisager de peut-être proposer une ébauche de projet de loi visant à interdire, ou plutôt à réglementer, la vente et l’usage d’armes à feu de longue portée aux enfants, même blancs, âgés de moins de quatre ans, le président a dû reculer, la mort dans l’âme. L’économie d’un pays n’est-elle pas, à juste titre, l’unique préoccupation de tout homme responsable, même s’il est un peu exagérément bronzé et l’on sait que la demande avait été particulièrement forte après la performance de l’école Sandy Hook (vingt enfants tués), la crainte étant le vote de lois restrictives que le lobby des armes à feu a brillamment su écarter. On a beau se dire que s’ils achètent moins de fusils peut-être sera-ce contrebalancé par le fait que l’achat de pistolets, de révolvers — trente pour cent d’augmentation des ventes au quatrième trimestre sur les armes de poing — et surtout de mines antipersonnel, de grenades offensives aussi bien que défensives a considérablement augmenté, sans parler du napalm et des missiles sol-air qui auraient fait un bond spectaculaire au cours de ces derniers mois, peut-être en raison d’une guerre tout à fait possible avec la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, mais pas forcément le même jour.
Ce n’est certes pas que les honnêtes citoyens de ce pays, toujours prêt s’investir dans la défense de la paix à travers le monde, redoutent un brusque renversement des valeurs démocratiques mais la plupart d’entre eux ont à cœur de veiller à la bonne santé d’une industrie qui, de tout temps, a contribué au rayonnement de leur culture. Néanmoins, Smith & Wesson s’attend à un chiffre d’affaires qui sera inférieur à six cent mille millions de dollars. On voit par là combien la frilosité de nos peuples et de nos dirigeants à l’égard d’une activité qui est à la fois lucrative et doublement créatrice d’emplois n’en finit pas de paralyser l’innovation alors même que les débouchés sont à l’évidence chaque jour plus considérables et, a contrario, favorisent l’importation, le trafic et encouragent le grand banditisme. À l’heure où chacun ici déplore la désindustrialisation de notre pays il est plus que temps de soutenir des groupes solidement implantés dans le secteur de l’armement — et des médias, puisque les deux se complètent idéalement afin de constituer l’essentiel de ce que l’on nomme, pour simplifier, le domaine culturel — et d’encourager les petites et moyennes entreprises qui peinent à survivre dans l’agroalimentaire, les médicaments ou les poisons en tout genre. La France compterait actuellement — mais c’est omettre les clandestins — un million quatre cent mille chasseurs dont le loisir-chasse entraînait en 1992 (des chiffres plus récents font défaut) une dépense individuelle d’environ mille deux cents euros. Il y a là un vivier non négligeable qui, armé de manière adéquate, pourrait tuer davantage et ainsi entraîner son voisinage à faire à son tour l’acquisition d’un matériel vraiment professionnel, militaire pour dire les choses simplement. Les accidents de chasse, les rivalités voire les jalousies, le désir de vengeance favorisent l’émulation et il convient en parallèle d’éduquer les jeunes, dès la petite enfance, à la pratique intensive d’une activité qui ne peut que croître et fructifier. Le port d’arme enfin libre pour tout citoyen capable de prouver son identité et, surtout, sa nationalité et c’est une économie qui redémarre, des emplois qui se créent au fur et à mesure que d’autres se libèrent, en même temps que des appartements, une croissance enfin retrouvée qui grimpera comme jamais pour qui saura se tourner vers l’exportation…
Smith & Wesson n’a qu’à bien se tenir, et l’Amérique tout entière avec !

juin 2014

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Ricanons de la raideur des tristes

28 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Les grands écrivains, les grands artistes — je veux parler ici de ceux-là qui précisément s’imaginent être grands et qui, en raison même de ce qui suit, ne le sont guère — ont une si haute conception de leur sacerdoce qu’ils s’interdisent toute trace de dérision, d’ironie, voire plus modestement d’humour, dans leur œuvre comme autour de leur œuvre, et rejettent avec la plus acide véhémence toute forme de déviance similaire dans celles de leurs concurrents, quand bien même ils les nommeraient confrères, sans plaisanter davantage. D’aucuns, humanitaires humides, se mêlant de ce qui ne les regarde pas, aiment à dénoncer dans l’usage de la dérision une forme de mépris à l’égard d’autrui alors même que quiconque y a recours privilégie, sauf chez les imbéciles, le plus souvent l’autodérision. C’est que chez la plupart de ces grands-là, le sérieux prévaut et que ce serait galvauder son art que de le traiter avec un brin de légèreté. Quant à se permettre la moindre lueur narquoise, le plus petit rictus sardonique, mais vous n’y songez point, ma chère ! Giraudoux, qui était probablement d’une taille moyenne, affirmait que le privilège des grands c’est de voir les catastrophes d’une terrasse, il n’en reste pas moins que sa pièce Ondine est infiniment plus amusante quand Desproges en assure le résumé sans qu’elle ne perde rien en poésie, bien au contraire. Car grande et même démesurée peut s’avérer la prétention du créateur convaincu d’œuvrer dans le forcément sublime dès lors qu’il ignore la pourtant nécessaire distance qui le contraindrait à en constater l’ordinaire, la navrante banalité. L’austérité impressionne et souvent peut passer pour de l’autorité, voire de la profondeur. On a vu des artistes, des écrivains à ce point habités par leurs impavides certitudes qu’ils en oubliaient, y compris jusque dans l’intimité de leurs lieux d’aisances, de seulement sourire à un sarcasme qui leur avait échappé d’inconvenante façon. Ces gens-là se surveillent, se contrôlent et à aucun prix ne s’abandonnent, la honte les empourprerait s’ils voyaient surgir à l’air libre une insolence susceptible de paraître si facétieuse au point d’encourager à rire ; leur dignité professionnelle les a raidis à jamais, mieux qu’un manche à balai sur lequel ils se seraient volontairement assis en entrant dans la carrière. Sont-ils romanciers, poètes, auteurs dramatiques — c’est tout dire, artistes fatalement plasticiens ou même diplômés en architecture — c’est bien là une discipline où l’humour n’est point de mise, en un mot créateurs, qu’ils ne sauraient se commettre en des écarts obscènes, indignes d’eux-mêmes et de leur corporation élitaire d’hommes de l’art. Une telle constipation leur fait la mine sinistre, on ne peut s’empêcher de plaindre leur partenaire en gymnastique acrobatique qui, probablement jamais, n’aurait l’audace d’oser les chatouiller en leur lisant une page ou deux de Cioran. On se prend à rêver de les voir un jour s’asseoir chacun à tour de rôle sur un de ces sièges à trois pieds disagnés par un disagneur internationalement honoré tandis que nous guetterions leur instantané basculement au milieu du populo naturellement vulgaire s’esclaffant de bon cœur. Ce sont gens sérieux, procédant avec le plus grand sérieux à l’exécution d’un ouvrage sérieux dont on dira fort sérieusement tout le bien qu’il convient d’en penser, sans même que l’on soit tenu d’en vérifier le sérieux. Puisque nous avons décidé de ricaner des fâcheux.

juin 2014

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Si j’aurais su, j’aurais pas v’nu… encore que !

26 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Le comportement humain n’est décidément pas à une incohérence près. Louis Pergaud, dont quelques-uns d’entre nous ont peut-être entendu parler en raison des trois films qui ont été adaptés de son œuvre littéraire la plus connue, La Guerre des boutons, choisit de devenir, comme son père, instituteur. Connu comme socialiste, anticlérical et farouche antimilitariste, une position qu’il aurait adoptée lors de son service national en 1902, il se heurte à la population du village de Landresse, dans le département du Doubs, où il vient d’être muté. Mobilisé en août 1914 il sert en Lorraine où il est porté disparu, déclaré mort pour la France, son corps n’ayant jamais été retrouvé. Blessé par balles et empêtré dans les barbelés, il aurait été secouru par des soldats allemands qui l’auraient emmené, avec d’autres, dans un hôpital provisoire, détruit un peu plus tard par un tir de barrage de l’armée française. Ce qui tendrait à justifier son antipathie pour l’engeance militaire. Pourtant…
Paul Léautaud, à qui Louis Pergaud adressa quelques lettres depuis le front, rapporte que le courageux antimilitariste était en vérité des plus enthousiaste puisqu’il écrivait : Je ne donnerais pas ma place pour je ne sais quoi. On tire du “Boche” comme du lapin.
Lorsqu’on les voit passer, dès les premiers jours de septembre et jusqu’en février de l’année suivante, entassés hilares en treillis camouflé dans leur quatre-quatre pour aller tirer du lapin, du faisan ou du sanglier, on les imagine se disant que traquer l’ennemi, qu’il fût boche, fellouze ou niakoué, ce doit être pareillement excitant et même peut-être davantage puisqu’on est alors payé pour ça et, occasionnellement, décoré. Les milices qui, doucement, discrètement, se constituent de manière informelle dans ce beau pays qui a toujours su bouter l’indésirable hors de ses frontières, vont pouvoir embaucher, car la main-d’œuvre qui chôme est là, qui trépigne d’impatience dans l’attente de ce grand jour où l’on pourra enfin chasser l’étranger comme le lapin, en toute impunité, et même, pourquoi pas, avec l’assentiment, voire l’encouragement du pouvoir politique du moment, élu démocratiquement. Et l’on peut naturellement comprendre que tous ceux, encore morveux ou à peine fœtus à l’époque, qui n’ont pas eu la chance, et l’honneur, de défendre une patrie qui savait ne pas se limiter à son seul territoire étriqué, aient à cœur de mettre en pratique l’enseignement et l’apprentissage dont ils ont bénéficié en tant qu’écologistes bénévoles engagés dans la recherche d’un équilibre idéal de la faune où le bonheur de tuer demeure, il faut bien l’admettre, quelque peu amoindri au regard des immenses possibilités dont on peut désormais jouir. Parce que, entre nous, voir s’enfuir une femelle de cochonglier entourée de ses cinq ou six petits et supprimer ces quelques vies d’une seule rafale de mitrailleuse ne procure qu’un orgasme de fête foraine, bien insuffisant à souiller convenablement le pantalon du Desert Battle Dress Uniform de notre fier baroudeur. Certes, il y va quand même parce qu’il faut bien réguler, mais le grand enthousiasme n’y est pas, manque alors cruellement cet élan qui gonfle la poitrine et fait parfois venir les larmes aux yeux du digne guerrier conscient de son devoir.
Après la sixième tournée de pastis — six comme les marcassins — l’honnête homme rentre chez lui. Cet après-midi, après la sieste, il apprendra à son fils de six ans — six comme les marcassins, mais eux étaient plus jeunes — à se servir du Benelli semi-automatique calibre 12 qu’il lui a offert pour son Noël précédent. Il n’y a pas d’âge pour devenir un homme.

mai 2014

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Le Laid déborde

24 Juin 2014 , Rédigé par Jean-Claude Dorléans

Est-ce en réaction à cette nouvelle cuisine, en vérité plus guère nouvelle désormais, qui semble économiser sur les ingrédients pour pouvoir mieux décorer l’assiette puisque nos modernes gâte-sauces se sont invités aux remises de prix de l’art contemporain, toujours est-il que là où les marmitons — pardon ! les master-chefs — se montrent pingres nos grands créateurs ne mégotent pas sur la quantité. Il faut à nos émérites plasticiens des surfaces de cimaises considérables lorsqu’ils en sont encore à s’adonner à cette pratique obsolète qu’est la peinture que l’on étend à l’aide d’outils divers et variés sur un support dont la dimension horizontale ne saurait être inférieure à quatre mètres ; les artistes vraiment contemporains, c’est-à-dire l’avant-garde comme on disait jadis, exigent rien moins que la hauteur de plafond du Grand Palais pour y installer leurs œuvres dans un espace qui soit à l’échelle de leur vision et en valide dans une approche syncrétique le concept. Le talent — s’ils osaient, et il arrive qu’ils osent, ils invoqueraient plutôt le génie — de nos plumitifs nécessite pour s’exprimer sans contraintes un roman dont la complexe densité sera condensée dans un minimum de sept à huit-cents pages, faute de quoi le Goncourt ou autre récompense du même acabit leur passerait sous le nez ; quant à nos cinéastes ils mettent un point d’honneur à ne s’épanouir totalement qu’à raison de plus de deux heures de champs-contrechamps quand d’illustres anciens, qui ne prétendaient nullement au titre ambitieux d’auteurs, savaient filmer l’essentiel le plus strict en quatre-vingt-dix minutes chrono, nous épargnant ainsi d’avoir à compter et recompter le nombre de spectateurs présents dans la salle, histoire de s’occuper l’esprit.
Le monumental, le démesuré sont en somme le plus sûr moyen d’affirmer une toute puissance momentanée et les architectes, dont nous avons admis il y a fort longtemps qu’ils figurassent au nombre des artistes et pourquoi pas en effet au point où nous en sommes, se font forts de concevoir l’immeuble le plus haut, le plus gros, le plus laid dès lors qu’ils parviennent à dénicher le mégalo plus mégalo qu’eux-mêmes qui financera l’étude et l’édification de l’étron le plus inutile qui soit. Déjà les pyramides… Les designers, qui compensent la modestie dimensionnelle, parfois relative, de leurs créations par une diffusion pléthorique envahissante, affichent avec morgue leur suffisance qui, associée à une crétinerie considérable, atteint sans beaucoup d’efforts celles des merveilleux décorateurs d’intérieur dont ils sont les complices en ignominie. Ceux-là, les designers, ne se contentent pas de concevoir des sièges novateurs sur lesquels il est périlleux de s’asseoir et qu’à leur seule vue nous préférons ne pas, ils s’attaquent également aux véhicules de toute sorte, y compris nos formidables trains à grande vitesse qu’immobilise au cœur d’un hiver on ne peut plus normal quatre flocons de neige innocemment empilés sur une caténaire.
Quoi qu’en disent — penser n’est pas leur affaire — nos élites artistiques et culturelles, le beau n’est plus nécessaire, le nouveau suffit amplement. Et c’est vrai que nous nous habituons à la laideur physique puisque celle, morale et intellectuelle, s’est souplement, discrètement, progressivement installée dans notre quotidien ; un peu comme un animal de compagnie qui errait, abandonné, sur le bord de la route, et qu’on a recueilli pour continuer à parler à quelqu’un ; un peu comme une maladie dont on disait il y a peu encore qu’elle était de longue durée – on le dit moins depuis quelques temps, en raison du progrès. On s’habitue à tout, c’est vrai.

février 2014

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Insulter les insulteurs

22 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Quiconque, lassé des espérances démocratiques toujours bafouées, en vient à soutenir qu’il n’existe qu’un seul remède qui permette, au moins pendant un temps aussi bref soit-il, de rétablir quelque peu l’équilibre des choses, se voit immédiatement et violemment condamné, traité de dangereux extrémiste, d’irresponsable, et il s’en faut d’un rien qu’on ne le dénonce aux autorités forcément compétentes en qualité de nazi, ce qui ferait bien entendu sourire les nazis ainsi chargés de lui faire passer le goût de la révolte en même temps que celui du pain. Que diable ! disent les magnanimes, soyons démocrates, le vote n’est pas fait pour les chiens — ce qui n’est pas faux — et il convient de respecter l’opinion d’autrui, quand bien même nous ne la partageons pas, et se ranger à l’avis de la majorité, parfois changeante, parfois relative, après avoir discuté, négocié, transigé et, finalement, au terme de compromis humiliants, s’en être retourné la queue entre les jambes en ayant comme l’impression de s’être fait roulé dans la farine, une fois encore. Didier Eribon, dans son remarquable et lucide Retour à Reims, cite Jean Genet dont on ne devrait jamais oublier de mettre en pratique, dit-il, la devise : insulter les insulteurs. Oh ! oui, je sais, je connais déjà la réplique de pur bon sens — celui-là même de l’établissement bancaire qui est près de chez vous — au nom de quoi ce serait user des méthodes de l’adversaire, forcément condamnables et dès lors doublement condamnables si nous y avons recours, nous individus en somme chrétiens qui devrions toujours tendre l’autre joue et privilégier le dialogue plutôt que la plus vile violence.
En choisissant pour doctrine la soumission des hommes et des femmes aux principes édictés par le pouvoir financier, les gouvernants ont, depuis plusieurs dizaines d’années, trahi de plus en plus violemment ces fameuses espérances auxquelles une non moins fameuse majorité, bien que le mot soit ici inexact, avait choisi de vouloir croire. Ayant détruit sciemment un large prolétariat, composé d’ouvriers, d’employés et de paysans, en supprimant le potentiel industriel existant au nom de cette compétitivité sous laquelle on dissimule à peine l’abjecte rentabilité, en ruinant les plus modestes des agriculteurs et éleveurs grâce à la toute puissance des magnats de l’agro-alimentaire, le pouvoir prétendument politique a réussi à désespérer toute une population qui ne peut plus, qui ne veut plus entendre d’autres promesses dont il a compris que ce ne sont toujours que mensonges. Oui, ces gens-là ont cessé d’être crédibles qui décident au nom de ceux qui les ont élus et il est temps aujourd’hui de leur retourner les insultes dont ils n’ont cessé à longueur d’années d’user, hypocritement d’abord puis carrément de face, pour humilier encore davantage les esclaves dont ils entendent user au gré de leurs besoins.
Les fiers dirigeants d’entreprises qui ont décrété l’extermination méthodique d’une classe sociale qui ne lui est désormais d’aucune utilité en termes de profits immédiats, dès lors que seuls comptent en vérité les actionnaires, la spéculation et les capitaux répartis dans divers paradis fiscaux, comme on les appelle, ces fiers dirigeants qui en veulent toujours plus ont décidé d’écraser l’une après l’autre toute catégorie socio-professionnelle qui ne serait pas encore suffisamment fragilisée donc vulnérable. Après avoir démantelé les transports publics, la production et la distribution d’énergie, les services de santé, la sécurité sociale et les retraites par répartition, ils s’attaquent aujourd’hui à la corporation des intermittents du spectacle et ont entrepris de réduire à néant les artistes plasticiens, qui sont eux aussi des intermittents, car il s’agit bien sûr de faire entrer dans un seul et même système de gestion des individus dont le travail, et donc les rentrées d’argent, comporte une part extrêmement importante d’aléatoire. Que les courageux exploiteurs de main d’œuvre osent prétendre que ce sont eux qui prennent les risques est une farce grossière quand ils les prennent avec l’argent de banquiers dont il faudra ensuite, tout naturellement, rembourser en puisant dans les deniers publics les pertes occasionnées lors de paris pour le moins hasardeux. Cette caste de boursicoteurs arrogants, qui ne cesse de s’enrichir avec indécence, ne mérite pas d’exister. Si de fringants redresseurs de torts au front nationalement bas s’en vont de bon matin traquer le renard au motif qu’il serait nuisible, sans doute est-il alors venu le temps d’organiser les battues au cours desquelles nous apurerons les comptes en répartissant autrement le montant d’un magot constitué à grands coups d’escroqueries et de détournements.
Insulter les insulteurs ne suffit plus, il faut les empêcher d’insulter.

juin 2014

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Sus aux insomniaques !

20 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Il fut un temps, pas totalement révolu où, chez certaines peuplades d’une Europe alors en cours d’élaboration, les malades mentaux étaient, au même titre que les homosexuels, les communistes et les tziganes, regroupés dans divers espaces, sortes de centres aérés choisis généralement en pleine campagne pour leurs vertus hygiéniques, afin d’y être exterminés dès lors que les disciples de ce bon docteur Mengele en auraient terminé avec leurs séances de travaux pratiques. La tendance actuelle visant à réaliser une sorte de normalisation des individus sur la base de critères en ce moment même étudiés au plus haut niveau, la question s’est un jour posée de savoir ce qu’il convenait de décider concernant le sort des insomniaques. De tels sujets avaient-ils un avenir, même relativement bref, dans une économie qui doit s’interdire toute complaisance à l’égard des cas sociaux. Fallait-il les confier à des fins d’étude et de dissection aux élèves des cours du soir des facultés de médecine, quitte à en diriger les restes, moyennant une modeste contrepartie, vers les entreprises de fabrication de nourritures pour animaux et clients des hôpitaux, ou bien plutôt encourager l’investissement dans le secteur de la recherche en subventionnant, pour partie, les grands laboratoires pharmaceutiques qui, soit dit en passant, s’en sortent fort bien sans aide de l’État ? Car ces gens-là nous empoisonnent l’existence avec leurs interrogations angoissées à propos de la hausse du prix du gaz ou de la difficultés qu’ils rencontrent à stationner devant leur porte, leurs questionnements concernant la grosseur qui leur est poussée sous l’aisselle ou bien la taille et la couleur des petits pois qui les rendent difficiles à supporter pour quiconque aime à s’enthousiasmer à l’aube d’une belle journée de printemps.
Le débat fut animé entre les partisans prudents du principe de précaution et les défenseurs acharnés de la présomption d’innocence pour les cadres supérieurs, voire très supérieurs. Pourquoi gaspiller d’importantes sommes d’argent en faveur d’individus que nul ne souhaite voir survivre et possiblement se reproduire, s’exclamèrent les uns pour qui la spéculation sur les denrées de première nécessité était une priorité hautement compétitive en termes de profits tandis que la recherche risquait fort de n’être qu’un puits sans fond. Pas du tout, rétorquèrent les autres qui pouvaient se vanter d’avoir fait leurs preuves par le passé, et même récemment, invoquant la force obscure de la chimie, dont le mystère est autrement insondable que celui du prix de revient de la tonne de bananes. À ceci près, Messieurs, que ces individus sont, malgré leur état, des consommateurs, déclara le médiateur, et si l’on peut leur vendre autant de bananes que de poudre de perlimpinpin, soi-disant pour dormir, tout un chacun – et nous en tout cas – y trouvera son compte.
À l’heure où d’aucuns se consument à proximité de feux de l’amour quelque peu rancis je me suis épluché une banane. Après quoi j’ai tenté de m’épanouir dans le transport de quelques sacs poubelles jusqu’au container qui orne si joliment le talus de la départementale 16, mettant ainsi en pratique la doctrine chère aux négriers selon laquelle c’est dans l’effort physique que l’homme trouve la paix de l’esprit. J’ai pu alors, dans la plus grande sérénité, déplacer judicieusement une virgule, remplacer un adjectif insuffisamment précis par celui que depuis trois jours sans succès je recherchais, le titre est venu de lui-même s’imposer telle une évidence, j’en fus tout attendri. En fin de journée, à l’instant même où je m’apprêtais à entreprendre la lecture d’une courte pièce de Thomas Bernhard, j’avalai pour la nuit à venir ma petite pilule blanche. Demain soir ce serait sa sœur ou sa cousine, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il faille augmenter les doses…
Dormir est une activité qui devrait procurer la plus grande satisfaction. Il est juste regrettable que l’on ne s’en aperçoive pas.

décembre 2013 

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Mon semblable, mon frère, en quelque sorte

18 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Aujourd’hui, plus que jamais me semble-t-il, la tendance est au festif. Tout y est prétexte et chacun aime à s’épanouir dans la si emballante convivialité (le mot est tout neuf, 1973, mais il a déjà beaucoup servi). Rien n’est pourtant plus dissuasif que de participer sans le moindre soupçon d’appétit à un repas collectif au cours duquel, l’intérêt pour ce qui se trouve dans notre assiette s’avérant des plus mince, nous devons nous infliger le spectacle de gens occupés à manger. Car ce n’est pas, chez l’être humain principalement, l’activité où il se montre le plus à son avantage et le mot est laid à prononcer. Pour ce que l’on en voit et à quoi l’on peut ajouter, par pure perversité, le cliché — sublimé en quelque sorte — de ce que l’on ne voit pas mais qu’il est aisé d’imaginer, sans avoir pour cela effectué de longues études de médecine. La nourriture empilée à l’extrémité d’une fourchette trop garnie que l’on regarde s’engouffrer dans cette cavité obscure, la sauce qui coule, le minuscule débris graisseux qui s’attarde un instant à la commissure des lèvres et menace de retomber dans l’assiette, voire de glisser dans un décolleté profond ou de s’abandonner et rebondir sur une cravate bariolée, la mastication parfois laborieuse et occasionnellement sonore précédant la déglutition tandis que l’on pétrit une boulette de pain, le verre de vin dont on avale, en hâte au risque de s’étrangler bruyamment, deux gorgées pour favoriser la descente d’un morceau trop important, tout cet épisode répété longuement, entrecoupé de propos souvent inaudibles bien que l’on ait appris très jeune qu’il est inconvenant de parler la bouche pleine, agrémenté de postillons ou d’éclats de rire révélant bien involontairement une denture où des travaux sont en cours, voilà à quelle représentation s’invite quiconque est un tant soit peu voyeuriste, c’est-à-dire simplement curieux, et accepte de se prêter au jeu de la si chère convivialitude. On en déduira que le numéro est possiblement obscène, d’aucuns parleront de répugnance, le vacarme des conversations auquel on aura éventuellement pris le soin d’adjoindre quelque fond musical y contribuera peut-être, mais il n’est pas interdit non plus de le trouver simplement pitoyable.
J’ai le souvenir d’une époque où, pour des motifs bassement alimentaires en somme, je fus amené à loger durant quelques jours dans un hôtel parisien situé non loin de la place des Ternes, parce que le journal pour lequel je travaillais avait ses bureaux juste à côté et qu’il me fallait être sur le lieux dès six heures du matin. Je dînais donc, seul, dans une brasserie voisine et assistais, chaque soir, au spectacle qu’offraient quelques individus, aussi solitaires que moi, à l’heure où il faut bien se forcer à avaler la nécessaire nourriture sans être pour autant obligé de s’y intéresser. L’homme, seul en face de son assiette, accomplissant à quelques mètres de moi son rituel alimentaire possiblement quotidien, aurait dû lui aussi m’inspirer dégoût et répugnance mais, tandis qu’il était occupé à manger, c’est sa solitude qui s’imposa à mon attention, sa vulnérabilité qui réussit sans doute à provoquer en moi une espèce d’attendrissement dont je me sentis un peu coupable, rétrospectivement. Certes il était laid, gras et rougeaud, bâfrait comme un porc tout en lisant un quelconque torchon, jetant de temps à autre un regard suspicieux, presque craintif, en direction du reste de la salle, comme s’il était recherché et craignait d’être reconnu, mais cela suffisait-il à justifier mon ignoble pitié ? Qui est un sentiment quand même bien suspect.
Non, car après avoir expédié sa vieille mère dans une maison de retraite au fin fond de la Creuse et récupéré sans perte de temps inutile l’appartement enfin libéré il s’était débarrassé des poissons rouges dans la cuvette des cabinets et avait balancé le chat par la fenêtre de la cuisine donnant sur le périphérique, après quoi, pas plus tard que cet après-midi il avait encore tenté de tripoter sa secrétaire dont il ne pouvait ignorer la précarité, la menaçant de licenciement si elle refusait de coucher avec lui une fois par semaine, le mercredi justement où elle a la garde de sa fille de trois ans. Doit-on, au motif qu’il est un être humain et en cela plus ou moins mon semblable, vouloir ignorer son comportement bien peu fraternel en 1943 et les complicités dont il a ensuite bénéficié de la part de petits politiciens auprès de qui il a su se rendre indispensable, dois-je pour autant me lever et me ruer sur lui au risque de renverser la table, lui arracher des mains sa fourchette et la lui planter entre les deux yeux, là où précisément ça n’entre pas facilement, et pousser très fort jusqu’à atteindre le cerveau, le dois-je quand je le vois ainsi, misérable avec sa serviette en papier coincée dans son col de chemise, s’empiffrant consciencieusement de lasagnes immondes, car enfin ce n’est pas parce qu’il me dégoûte qu’il faut le priver de son dernier repas. Il y a un temps pour tout.

mai 2014

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Allez vous faire foot !

16 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Ces jours-ci et durant une semaine, la tendance est et sera footballeuse. Songez donc un instant qu’il s’agit du Mundial (Copa Mundial do Brasil), rien que ça ! Qui l’aurait cru ? Les Américains qui s’étaient assurés un approvisionnement sûr et constant en pétrole s’interrogent sur la reprise en main du pouvoir irakien par les islamistes purs et durs qui n’entendent certainement pas se laisser déposséder des retombées d’un commerce juteux, même si le jus s’avère un peu salissant. Mais c’est là une actualité d’un intérêt bien médiocre quand, dans le même temps, le monde entier — en dehors de quelques individus irascibles que la baballe qui roule n’émeut nullement — a le regard qui s’embue au spectacle de deux bandes de forcenés contraints d’en découdre s’ils veulent continuer de percevoir leur salaire de banquier de la part des super-banquiers qui ne manqueront pas de s’accorder une augmentation au motif que ce n’est pas si facile qu’on le dit d’organiser un événement pareillement planétaire. D’autant qu’il faut compter avec les temps morts. L’instant est d’ailleurs idéalement choisi pour qu’en notre belle république black, blanc, beur — comme on dit lorsqu’il s’agit d’en vanter haut et fort le caractère exemplairement non-raciste — une journaliste sportive se voit élevée au rang de conseiller présidentiel afin de pallier l’incompétence supposée de la ministre des Sports (dont les attributions sont multiples) et du secrétaire d’État chargé des Sports. Dès lors, le moins que l’on soit en droit d’attendre de cette nomination c’est bien que les joueurs tout à fait français rentrent au pays — où ils ne paient pas forcément leurs impôts — en brandissant le trophée ainsi remporté haut la main. Sinon, c’est pour dans quatre ans. Et, durant tout ce temps perdu (les fameux temps morts), il faut occuper l’esprit, surtout l’esprit, de ces peuples dont l’ennui risquerait d’être immense, considérable et qu’il convient donc de considérer en leur proposant des divertissements de substitution, tels que Jeux olympiques, d’été et d’hiver — les demi-saisons étant moins propices à l’évasion, tours de France, d’Italie ou du pâté de maisons pourvu qu’on en puisse faire de tour, et quantité d’autres occasions, d’un niveau parfois inégal où il n’est pas toujours possible pour le crétin de payant de convaincre de la pertinence de ses choix les représentants de l’équipe adverse à coups de barre de fer. Tous les sports n’offrent pas, hélas, des opportunités aussi parfaitement idéales que le football et il faut bien admettre que les amateurs de badminton ont de bonnes raisons de se sentir quelque peu frustrés, et on ne manquera pas de noter que les recettes publicitaires témoignent assez nettement en faveur du football.  
George Orwell, qui n’était pas sectaire – seulement lucide, n’affirmait-il pas que le sport en général n’a rien à voir avec le fair-play. Il déborde de jalousie haineuse, de bestialité, du mépris de toute règle, de plaisir sadique et de violence ; en d’autres mots, c’est la guerre, les fusils en moins. Ce à quoi le cher Thomas Bernhard ajoutait, parlant de ces braillards avinés que l’on nomme, in english of course, supporters : Le sport amuse les masses, leur bouffe l’esprit et les abêtit. Toute la question étant bien sûr de savoir ce que ce bon Thomas entendait par esprit. Mais, intéressons-nous de plus près, Mundial oblige, à ce sport tellement universel que le nombre de ses pratiquants — entre congrégations les mêmes termes ont cours — était évalué il y a une bonne dizaine d’années à plus de deux cent soixante millions, ce qui laisse pantois si l’on songe aux dimensions du stade qu’il faudrait construire pour les faire jouer tous ensemble, ce qui laisse rêveur, et enthousiaste, étant donné l’usage connexe que d’honorables démocraties surent en faire, et feront encore, d’un tellement vaste espace de regroupement. N’oublions pas combien, depuis la plus haute antiquité chère à Vialatte, le stade et l’arène sont avant tout de formidables aires de jeu et les Pétain et autres Pinochet, comme les aficionados de la corrida, de grands enfants. Parfois un peu attardés.
J’entends dire que pour les réjouissances du moment on aurait construit et restauré plusieurs de ces stades sur les terres brésiliennes et qu’en dehors du coût prohibitif de l’entreprise, honteusement financée par les fonds publics et pas toujours menée à son terme pour le jour de l’inauguration, il aurait aussi fallu expulser des indigènes normalement pauvres afin de faire place nette car il convient de présenter une image non seulement convenable mais avant tout prestigieuse du pays qui invite. C’est en somme mettre les petits plats dans les grands tandis que les larbins grignotent dans la cuisine, ou dehors. Partout, les pauvres font désordre, c’est là une évidence. Pour ce qui concerne les différents spectacles présentés durant la semaine j’entends m’abstenir de tout commentaire puisque le principe même de la compétition me répugne. Et il me répugne principalement parce que la finalité en est d’énormes quantités de fric que se partageront organisateurs et sponsors déjà milliardaires, le reste allant à quelques-uns des pousseurs de ballons, déjà millionnaires lorsqu’ils ont réussi à figurer en haut de l’affiche, là où ils se voyaient déjà, adulés et riches, quand ils n’étaient encore que négros ou bougnoules de banlieue tout juste bons à servir de prétexte pour un délit de faciès.
Pierre Desproges, qui ne fut certes pas le plus éminent diplômé en médecine du cerveau, avait néanmoins observé que les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Gardons-nous néanmoins d’en tirer des conclusions par trop hâtives, bien que les propos tenus par Norman Van Brocklin, célèbre joueur de football américain, n’incitent guère à faire l’acquisition des œuvres littéraires complètes de l’un ou l’autre de ces héros du sport puisqu’il déclara après une opération d’une tumeur au cerveau : Si jamais j’ai besoin d’une transplantation de cerveau, je choisirai un sportif, car je veux un cerveau qui n’a jamais servi. Le cher homme est mort peu après des suites d’un accident vasculaire cérébral.
Puisqu’il faut sans cesse savoir dénicher l’aspect positif au sein de toute équipée humaine, aussi consternante soit-elle, réjouissons-nous de savoir que durant ces quelques jours la concentration de débiles profonds sera intense en un seul point du globe. Certes, tous n’ont pas réussi à s’offrir le voyage et le séjour en rognant sur leurs allocations chômage mais ils y seront néanmoins par la grâce de l’image, et du son car le son est d’une importance extrême quand l’enthousiasme justifie que l’on attaque une cinquième caisse de canettes de bière pour fêter l’action de tel joueur tandis qu’un commentateur hystérique hurle  son inaudible ferveur ou vocifère ses imprécations à l’égard de l’arbitre dont chacun sait à quel tarif il est à vendre.
Dans le sport, c’est bien connu, l’important est de participer.

juin 2014

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Le sosie de Pavese

14 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Les vrais écrivains seraient (paraît-il car j’en connais si peu qui m’aient accordé audience que c’est dès lors insuffisant pour en déduire toute généralité) offusqués d’apprendre que quelques exemplaires de leurs œuvres soient allées s’échouer dans les boîtes des bouquinistes ou sur les étals des libraires spécialisés dans le recyclage du livre abandonné. Ce serait là une manière d’insulte proférée à l’encontre de leur mérite, lequel précisément exigerait plutôt qu’on les fît relier pleine peau, dorer à l’or fin et qu’on les conservât dans des vitrines fermées à clef installées au sein d’appartements maintenus à température et hygrométrie constantes au moyen d’installations sophistiquées et coûteuses. Ces vrais écrivains, je répète car ce ne sont là que on-dits et ragots, en seraient de déchéance tout écarlates, humiliés de se voir soldés pour trois-francs-six-sous – c’est une image puisque, hélas, avec la nouvelle monnaie le bouquin à un franc s’est vu, comme qui rigole, hissé à un euro –, rabaissés au prix d’un roman de gare et Robbe-Grillet ignoblement bradé au tarif d’un Max Du Veuzit ou d’un Dekobra. La honte, quoi !
Je trouve, quant à moi, fort bienvenue cette idée de leur offrir une seconde chance, et peut-être une seconde vie car il en est certains qui rencontreront ainsi le lecteur qui leur était destiné et saura les mériter, s’ils le méritent. Longtemps je me suis rendu chaque matin d’un libraire l’autre, avec en poche un carnet destiné à palier mes incertitudes, afin de dénicher dans les casiers ou sur les rayonnages le — mais le plus souvent les — livre que depuis des semaines, des mois, voire des années, je recherchais. Il m’est arrivé parfois de m’offrir un extra, tel titre séduisant d’un auteur que je ne connaissais pas mais je dois reconnaître que semblable audace n’est pas dépourvue de risque. Parce que j’ai à plusieurs reprises eu la chance de travailler dans un quartier privilégié de Paris où les libraires étaient nombreux, probablement, pour certains, en raison de leur proximité avec la salle des ventes de la rue Drouot, j’ai étoffé ma bibliothèque de manière suffisamment conséquente pour que mes déménagements ultérieurs nécessitent le partenariat plus ou moins enthousiaste de quelques bras supplémentaires, voire celui de professionnels tout autant effarés par le nombre de cartons de livres et de caisses de disques vinyles à se coltiner jusque dans les étages élevés d’immeubles systématiquement dépourvus d’ascenseur.
Il m’est impossible de ne pas évoquer ce libraire qui, dans ma mémoire, ressemble toujours à Cesare Pavese et qui tenait boutique dans la portion de la rue de Châteaudun comprise entre la rue Lafayette et la place Kossuth, où à l’époque siégeait le Parti communiste français. Je passais chez lui chaque jour de la semaine à l’heure du Paris-beurre demi-pression et le trouvai coincé dans un renfoncement de son local face à sa machine à écrire, occupé à peaufiner quelque chose de certainement important pour lui sans que j’aie jamais osé lui demander de quoi il s’agissait. Lorsqu’il me voyait entrer, il achevait de taper la fin de sa phrase et s’interrompait pour venir vers moi. Si, dans le casier à roulettes installé sur le trottoir, je n’avais pas réussi à dénicher un titre ou un auteur dont l’acquisition m’eût paru indispensable ou même simplement nécessaire, il complétait mon éducation en me demandant si je connaissais Untel. Je me souviens du jour où, plongé dans les rangées de livres installées devant la vitrine d’un libraire de la rue de Provence, je sentis que l’on me tapait discrètement sur l’épaule. C’était le sosie de Pavese qui, d’un signe de tête, me fit comprendre que ce livre-là, à propos duquel j’hésitais probablement, eh bien il fallait le prendre, sans tergiverser. J’étais encore jeune à l’époque et je lui dois une partie non négligeable du contenu de mes rayonnages, quelques auteurs qui m’ont poussé à en découvrir d’autres puisque c’est ainsi que l’on peut passer de Calet à Guérin (Raymond), de Blondin à Gibeau, de Delteil à Richaud, ou l’inverse.
Combien de ces librairies existent encore aujourd’hui, sans doute aucune. L’espace en était tellement réduit qu’il fallait s’écraser contre les casiers lorsqu’un autre fouineur entrait à son tour, et j’imagine mal qu’on ait pu les reconvertir en boutiques à fringues, faute de place. Où vont les livres dont il faut pourtant bien se débarrasser lorsque leur propriétaire oublie un matin de se réveiller et qu’il est indispensable de laisser pour le nouvel occupant les lieux à peu près aussi propres qu’il aimerait les trouver en y entrant ? Que deviendront ceux qui tapissent mes murs, aujourd’hui bien serrés les uns contre les autres, lorsque je ne serai plus là pour les lire et relire et vérifier, d’un regard en passant, que Brautigan n’a pas été malencontreusement éloigné de Carver, ou Pirotte de Dhotel ? Car, contrairement à l’ordre alphabétique adopté pour les disques, j’ai choisi comme méthode de rangement pour les livres le rapprochement affectueux entre leurs auteurs. Certains, qui ont des formats insensés, me posent parfois quelque problème et j’ai dû m’excuser auprès de Thomas Bernhard d’avoir été contraint de déplacer un fort volume qui lui était consacré un peu à l’écart de l’ensemble de son œuvre. Mais à proximité immédiate de Karl Kraus plutôt que de Thomas Mann qu’il n’aimait guère.
Que nos vrais et grands écrivains contemporains, trop occupés par la tournée promo de leur petit dernier, préfèrent attendre leur intronisation, fut-elle posthume, dans la Pléiade et répugnent à être soldés pour trois-francs-six-sous sur le trottoir à l’occasion d’un vide-grenier — le vide-grenier est d’autant plus tendance que les immeubles modernes sont généralement dépourvus de grenier —, pourquoi pas en effet.
Pourtant, même les meilleurs ont parfois besoin d’une seconde chance.

février 2014

 

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Bien frais, s’il vous plaît !

12 Juin 2014 , Rédigé par JCD

Ne reculant devant aucune grossièreté, un de mes amis — fallait-il qu’il le fût pour qu’il osât l’injure — m’avait proposé dernièrement de partager avec lui une bonne bouteille de ce délicieux rosé de Provence si gouleyant que des aventuriers s’en viennent des fameux quatre coins de l’hexagone, voire carrément de l’étranger, afin de s’en abreuver le mufle, notamment quand, la canicule aidant, la soif se fait plus âpre pour le visiteur estival, déjà familiarisé avec le goût si particulier des Préfontaines, Gévéor et autres Kiravi. Dégusté bien frais — c’est là un critère incontournable, faute de quoi les papilles risqueraient de d’indigner, à moins qu’elles n’appartinssent à un goujat — ce nectar déclenche généralement l’enthousiasme du buveur et le pousse à réclamer, quelquefois bruyamment, la solidarité d’un voisinage qui, parfois, n’en demandait pas tant. Le premier contact peut s’avérer brutal pour qui a pris ses habitudes avec de véritables vins, sa robe n’est pas sans évoquer l’Hextril dont on se sert pour les bains de bouche et qu’il est conseillé de recracher après usage, lui aussi. Pour comble de l’arrogance, certains fabricants — on dit aussi trafiquants ou délinquants — lui adjoignent sur l’étiquette l’abusif qualificatif de fruité qui n’est pas sans évoquer, par exemple, l’idée de raisins gorgés de soleil alors qu’en l’occurrence on n’ait plutôt tendance à songer spontanément au concombre pas mûr. La plupart des criminels produisant ce type de liquide, en principe destiné à être bu par des hominidés ordinaires — certains directeurs de prison en proposent à leurs détenus —, se targuent d’être extrêmement compétitifs par rapport aux autres marques de détartrants et l’on peut sans difficultés se procurer un jéroboam de rosé fruité de Provence pour un prix légèrement inférieur à celui d’un jerrycan de kérosène qui se négocie actuellement à cinq cent quarante-trois euros la tonne.
Les statisticiens ont observé que trente pour cent des vins vendus dans nos grandes surfaces sont des rosés et que la France arrive en tête avec plus d’un tiers de la consommation mondiale. Certes, ces chiffres n’expliquent pas forcément le réchauffement de la planète ni la sclérose en plaques mais ils ont au moins le mérite de justifier l’engouement de nos concitoyens pour Michel Sardou et de légitimer une certaine fierté nationale, notamment lors de consultations électorales.
Sensiblement à cette même époque l’hôtel Lutétia à Paris mettait en vente aux enchères le contenu de sa cave. Un Romanée-Conti 1989 fut adjugé à plus de huit mille euros alors qu’en d’autres lieux un Romanée-Conti grand cru de 1961 attend toujours un acquéreur à quinze mille euros. On peut certes comprendre le choix des amateurs de rosé fruité de Provence uniquement préoccupés par le faible rapport de leur livret A, mais enfin… il est des mesquineries dont le corps se souvient et dont il saura un jour rappeler sauvagement l’outrecuidance. J’ai, personnellement, une préférence marquée pour les bourgognes et les beaujolais et je trouverais grotesque de dépenser plus de huit mille euros pour douze bouteilles de Château Lafitte Rothschild 1998 puisque je n’aime pas les bordeaux, mais de là à se détruire la santé en usant de sous-produits ouvertement toxiques…
Concernant l’exploit ô combien prestigieux de cet individu qui s’est offert pour un peu moins de dix mille euros soixante-quinze centilitres d’un vin qu’il ne boira jamais, mieux vaut en rire. Ne m’émeut pas davantage ni ne m’impressionne l’acquisition d’un Van Gogh ou d’un Picasso qui passera une partie de son existence, jusqu’à sa prochaine mise sur le marché, dans un coffre.
Bien qu’ils s’abstiennent généralement de boire du rosé fruité de Provence, les nantis ne s’interdisent pas d’être cons.

mai 2014

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