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Soit dit en passant

Il y a des limites à tout

30 Mai 2014 , Rédigé par Jean-Claude Dorléans

Ayant constaté que le monde auquel nous appartenons est pour le moins singulier, un penseur du vingtième siècle – j’ai oublié lequel, mais comme il est certainement mort il ne peut m’en vouloir de l’omettre – concluait qu’il a bien de la chance celui qui s’en sort vivant. Ayant pour ma part acquis la quasi-certitude que la plupart des individus, depuis de très nombreuses années, meurent tous les uns après les autres et même parfois simultanément, je voudrais dire encore une fois, avant que l’on ne me coupe définitivement la parole, combien j’affirme mon plus profond et vigoureux désaccord avec cette coutume dont certains cherchent à tirer parti depuis lurette en nous narrant sans rire d’abracadabrantesques histoires d’éternité où l’on se retrouverait entre amis ou parents pour une ribouldingue enfin formidable. Profitons-en d’ailleurs pour leur demander, à l’occasion, en quel autre lieu sont remisés tous ceux que j’ai eu l’opportunité de détester, voire de haïr, sans même toujours avoir été amené à personnellement les connaître (et pas forcément au sens biblique du terme).
L’éternité, oui, parlons-en ! Pierre Autin-Grenier soutient qu’elle est inutile, sans toutefois développer ni argumenter son affirmation ainsi que le ferait certainement le premier philosophe venu invité à s’exprimer sur n’importe quel plateau de télévision. Ce dont les adventistes du septième jour, et probablement aussi ceux des six précédents, profitent pour lui trouver une fonction — je parle ici de l’éternité, non du philosophe — et arguer du fait que plus tard ce sera mieux que maintenant. Max Stirner, quant à lui, estime que c’est précisément grâce à ce culte de l’éternité, entretenant à travers les siècles le plus gros mensonge de l’Histoire, que l’homme continue, aujourd’hui encore, de se laisser berner par les promesses les plus ridicules et les plus grossières, celles des marchands de futur aux discours aussi bien religieux que politique. La vraie vie commence après la mort des uns endort tout autant les crédules stupides que le demain on rase gratis des autres.
Quelle supercherie, quelle rigolade ! L’éternité c’est où, c’est quand, c’est grand comment, à quelle heure ça ouvre, est-ce qu’il y a plusieurs pièces, où sont les toilettes, c’est par où la sortie ? Ah ! il ne suffit pas de raconter des sornettes d’une niaiserie à faire pouffer n’importe quel individu à qui l’on a déjà tenté de faire gober le coup du tiercé gagnant ou celui de la démocratie, dès que l’on exige des réponses précises à des questions concrètes le rideau de scène du mystère divin retombe immédiatement et l’on est prié de circuler. Alors que les problèmes — autant dire la vie — sont ici, maintenant, et que c’est suffisamment difficile à vivre, la vie, au quotidien ; considérons donc qu’il sera bien temps de parler de ce futur-là demain ou après-demain, voire jamais de préférence.
Je dis que c’est difficile à vivre, la vie, mais je reconnais de bonne foi que ce n’est pas forcément hideux tous les jours. Rétrospectivement d’ailleurs, on a facilement tendance à ne vouloir se souvenir avec sympathie que des moments déjà anciens, quitte à les enjoliver quelque peu. C’est le caractère foncièrement optimiste de l’homme, aussi lucide soit-il face à ce qui l’attend, qui se penche sur son passé et ne peut s’empêcher de s’attendrir — je suis persuadé que Maurice Papon aurait réagi pareillement, trop heureux d’oublier les petits camarades juifs ou arabes qu’il dénonçait déjà à la communale. Naturellement, vers la fin, on peine davantage à positiver, il nous faut enjamber certains épisodes un peu scabreux ou carrément humiliants, on préfère omettre, d’autant qu’il sera toujours avantageux d’invoquer Alzheimer, mais de là à s’impatienter, de là à former des projets d’avenir et s’inventer une éternité, il ne faudrait tout de même pas perdre toute lucidité et renoncer à regarder en face le trou noir de l’abîme où l’on respecte certes le silence, mais qui peut se réjouir du silence quand il est définitivement sourd ?
On pourrait alors se trouver tenté de regretter de toutes petites choses auxquelles on s’était un peu attaché, comme le ticket de métro sur lequel s’attendrit l’ex-usager parisien exilé en territoire hostile ; on aimerait peut-être, allez savoir, lire deux ou trois pages du dernier roman d’un auteur à la mode, entendre — un bref instant seulement car il faut savoir raison garder — la voix suave d’André Claveau ou regarder un bout de film de Lelouch, on serait prêt à toutes les bassesses pour prolonger durant quelques minutes encore l’illusion d’une existence désormais achevée, déjà morte d’avoir existé.
Il est permis de se montrer un peu idiot, mais pas au point de parier sur l’éternité.

mai 2014 

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Va savoir !

28 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Ce matin je découvre dans les pages d’un serviteur périodique le propos d’un dessinateur de bande dessinée – ôtez-moi d’un doute, les professionnels de la profession les mieux branchés ne disent-ils pas désormais roman graphique ? – selon lequel le succès qu’il vient de connaître avec l’une de ses œuvres l’angoisse bougrement car, devenu son propre mécène dit-il, il craint maintenant de perdre, pour raisons économiques, sa liberté. Qu’il se rassure, notre belle société moderne est peuplée de créateurs notoirement couronnés qui se sont fort bien accommodés de ce confort-là et la liberté n’a d’épaisseur qu’en fonction de l’idée qu’on s’en fait. Elle s’adapte. S’en soucier c’est se montrer mesquin quand il n’y a qu’à jouir. Dès lors que la gloire soudain fulgure tout devient permis, projets et propositions fusent, on peut choisir un appartement plus grand, mieux situé, s’offrir une vraie voiture, être invité à peu près partout, changer d’épouse inconnue pour une compagne célèbre et goûter, le temps que dure une mode, un engouement forcément passager, aux ineffables délices de l’insouciance… Foin des angoisses, laissons cela aux médiocres qui sans cesse s’interrogent sur la nécessité qu’il y a pour eux à s’entêter dans l’insuccès et le sinistre anonymat où ils stagnent parce qu’ils n’ont pas su dénicher ni saisir la bonne opportunité. Il n’est pas impossible que cette liberté dont on les accable, certains jours leur pèse tant elle leur est inutile. Peut-être aimeraient-ils quelquefois, les médiocres, renoncer un instant à leur merveilleuse indépendance en échange d’un peu de reconnaissance, d’un soupçon d’intérêt que l’on témoignerait à l’égard de ce qu’ils n’osent surtout pas nommer une œuvre, de peur de paraître présomptueux. Peut-être !
Naturellement, ce n’est pas certain, nul ne peut savoir vraiment, nul ne peut souhaiter se mettre à leur place pour se faire une idée plus ou moins précise de leurs envies, de leurs regrets. On est tenté de laisser entendre qu’ils sont probablement déçus, amers et, finalement, jaloux alors qu’il ne fait aucun doute que seule leur absence d’ambition, de volonté, possiblement consécutive à un manque évident de talent, a fait d’eux les ratés qu’en fin de compte ils acceptent d’être.
Je crois avoir entendu dire que les catholiques, qui ne sont certes pas gens à tolérer qu’on les berne à grands renforts de certitudes infondées, soutiennent que les premiers seront les derniers, et réciproquement. Les médiocres ont là matière à se montrer rassurés, leur tour viendra. Reste à savoir quand.

mars 2014

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Neuf à dix Beaufort

26 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Depuis plusieurs jours déjà, du matin au soir et du soir au matin, le vent monte à l’assaut de tout ce qui dépasse le niveau du sol. Les isobares resserrées en seraient la cause, reste à savoir pour quelle raison elles se resserrent et à attendre qu’elles s’écartent pour qu’il soit de nouveau possible d’entendre autre chose que cette clameur discontinue ponctuée d’accès de fureur dans lesquels on devine la ferme intention de briser, d’anéantir ce qui prétend lui résister. On ne manquera certainement pas de m’objecter, avec une ferveur panthéiste, que le vent participe d’un grand ensemble de phénomènes naturels, donc forcément admirables, dont il conviendrait non seulement de s’accommoder mais plus encore de se réjouir, car…
Car, sans ces rafales hargneuses, les fumées pestilentielles, les fameuses particules fines qui contribuent au charme rare des concentrations urbaines, les miasmes de toutes sortes qu’expulsent sans vergogne des milliers de catarrheux s’attarderaient volontiers parmi nous dans la tiédeur de nos Thermolactyl douillets alors que grâce à elles ce sont nos voisins plus ou moins proches qui ont le bonheur d’en profiter. On sent bien dans ce raisonnement tout l’altruisme qui se dissimule, à peine, derrière cette admiration béate pour les bienfaits de la nature. Quiconque n’a jamais connu l’émouvante beauté d’une promenade pédestre sur la route de la digue qui relie les Saintes-Maries-de-la-Mer à Salin-de-Giraud par un bel après-midi de bon gros mistral ignorera à jamais le vertige que peut provoquer semblable communion avec les Éléments — ici, à l’évidence, la majuscule s’impose. La vaste étendue — où seuls le taureau, le moustique et l’enshorté estival laissent deviner que la vie pourrait s’y avérer possible — s’apparente au désert, sans les dunes, et offre un large espace à ce vent du nord, écoutez-le s’écarteler, qui a eu pour concentrer sa puissance toute la longueur du couloir rhodanien. On a ainsi là un modeste aperçu de l’ivresse qui peut saisir l’imbécile ordinaire embarqué sur son frêle esquif au milieu de n’importe quel océan lorsque l’aimable aquilon est gratifié d’un dix Beaufort par les spécialistes enthousiastes.
Persuadés qu’ils disposent de l’imparable réplique, les fervents panthéistes déjà cités se rengorgeront d’importance en invoquant l’horreur de ces pluies que le cher zéphyr détourne à seule fin de nous être agréable. Et je les vois déjà, pétrifiés d’incrédulité, lorsque je leur avouerai que j’aime ici entendre et regarder tomber la pluie, principalement ajouterai-je en aparté lorsque, la tendance étant à l’humidité, je ne suis plus contraint de remplacer ma tête sur l’oreiller par une cuvette en plastique de fort jolie couleur bleue. Qui oserait affirmer son hostilité face au spectacle doucement mélancolique d’une revigorante averse dès lors qu’il est à l’abri pour contempler cet arrosage bienvenu, qui oserait s’opposer sans même un soupçon d’égoïsme coupable à ce que les haricots verts du jardin, les radis de dix-huit ou vingt et un jours, ainsi que les herbes folles et les modestes pâquerettes s’abreuvent de conserve, tout comme le font les hommes soudain déshydratés, la mésange charbonnière ou la grosse normande débonnaire s’en venant boire dans la flaque afin d’allaiter leurs chers petits, qui donc oserait ?
D’ailleurs, n’a-t-on point vu tel homme amoureux chanter sous le pluie, surmontant le risque de glisser et de se rompre le cou sur le bord du caniveau parce qu’il s’est juste à temps acheté des chaussures neuves, parfaitement étanches et à semelles antidérapantes, ne l’a-t-on point vu ?
Gardons-nous de jeter dans le même sac vent et pluie sous le fallacieux prétexte qu’ils appartiendraient l’un et l’autre à la noble famille des Éléments, au même titre que la neige, cette autre calamité. Gardons-nous de confondre Cioran et Ceausescu au motif qu’ils seraient, chacun dans son genre certes, tous les deux des humoristes roumains, et ne tentez pas de surcroît d’y ajouter Berlusconi, qui d’ailleurs n’est pas complètement roumain. Ne mélangeons pas tout, à commencer par l’ivraie et le bon grain.
Le vent aurait tout à gagner à se montrer discret, à se convertir en douce brise afin de tourner délicatement et à l’instant précisément nécessaire chaque page de ce livre d’André Hardellet que j’avais prévu de relire, allongé dans ma chaise-longue à l’ombre frémissante de mes chers robiniers. Un tel tapage, manifestation d’une grossièreté sans nom, ne peut que nuire à la réputation du bougre et l’on aura beau jeu de prétendre célébrer les mérites d’un semblable ruffian, j’en dénoncerai sans faiblir les méthodes : bourrasques, rafales, tempêtes, tornades, cyclones… on l’a vu le 7 novembre 1940 tordre en tous sens et finalement pulvériser en moins d’une heure le Tacoma Narrows Bridge, long de 1800 mètres et inauguré quatre mois auparavant, comme s’il s’était agi d’une simple boîte d’allumettes.
Je recommande aux quelques amoureux éperdus du vent de se renseigner auprès de leur voyagiste préféré afin de réserver dès maintenant leur place sur la prochaine navette à destination de Saturne et Neptune. On raconte que les vents y atteignent couramment les mille quatre cents kilomètres à l’heure.  Avec infiniment de convoitise et une pointe humide d’émotion dans l’œil les amateurs affirment que ça décoiffe.

mai 2014 

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Bucolique (en un seul mot)

23 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Les rameaux les plus élevés des robiniers ploient sous le poids des grappes blanches — on en cueille parfois pour confectionner des beignets de fleurs d’acacia (ineptie bien entendu puisque nul n’irait, sauf un master chef particulièrement cathodique, rouler des boules de mimosas dans de la pâte à beignet) — grappes blanches dont le parfum sucré descend et s’étale plus largement au fur et à mesure que s’élève le soleil, réchauffant l’air du matin. Un coucou se pose un peu lourdement sur une branche à moins de quatre mètres de moi, il pousse son cri à trois reprises et s’envole. Plus haut, beaucoup plus haut, un aigle se laisse dériver mollement dans une superbe économie de mouvement et disparaît subitement. De l’autre côté de la combe, l’appel de détresse d’un âne s’achève doucement dans un râle qui semble l’épuiser tout à fait. Quelques véhicules filent sur la route, conduits par des individus pressés de se rendre de là à là-bas, probablement afin d’y exécuter des tâches d’une importance considérable.
Des hommes et des femmes, qu’un nécessaire souci de profitabilité n’a pas encore convertis en chômeurs, sont déjà au travail depuis plus ou moins deux heures. Demain, ou après-demain, leur inutilité sera déclarée patente quand seuls les services dits de sécurité — police, armée, gendarmerie et milices — s’avéreront indispensables au maintien de l’ordre, puisque le désordre ne peut que contrarier la poursuite des travaux de ces chercheurs attachés à la construction et au développement d’un monde dont la perfection résidera précisément dans la disparition des inutiles. Demain, ou après-demain, ils ne seront plus que quelques-uns — des milliers, des dizaines de milliers ou peut-être à peine davantage, une élite en somme — à se partager la galette car il n’y en aura pas pour les retardataires dès que ceux-là auront tout raflé. Les pauvres ne serviront plus à rien lorsque les petites, les basses, les sales besognes n’auront désormais nulle vocation à exister dans un système enfin parfait où l’humain le plus désespérément médiocre n’aura d’autre fonction que celle d’être déchet, éventuellement convertible en engrais ou en combustible. Le grand nettoyage aura commencé.
Le ciel se couvre de gros nuages noirs, seulement gris foncé par endroits, sans doute pleuvra-t-il bientôt, l’air semble s’être chargé d’humidité, les fleurs des robiniers n’ont plus d’odeur, les oiseaux se sont tus, à l’exception des tourterelles qui continuent de claironner compulsivement, probablement flattées de constater que les imbéciles les prennent pour des colombes de la paix.
Demain, ou après-demain, après que la même élite ait sabré le champagne pour fêter indignement l’abolition de l’esclavage, les hommes de bien(s) feront organiser le transfert de leurs récents profits à l’abri des regards indiscrets ou concupiscents, en des contrées fiscalement paradisiaques, reconstituant ainsi leurs défuntes colonies. Lorsque les trésors sont bien cachés on peut même se passer de plus de la moitié de ses esclaves.
Finalement, il ne sera pas tombé une goutte !

mai 2014

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Heureux qui comme Ludwig…

21 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Alors que je méditais avec un enthousiasme de chômeur en fin de droits sur le thème à dire vrai plutôt modérément  porteur de l’avenir de l’humanité je fus brusquement arraché à mes conclusions — dont je préfère ne rien révéler aux générations suivantes — par les criailleries de deux pies venues s’installer au sommet d’un sapin jadis de Noël d’au moins dix mètres de haut aujourd’hui, à l’aplomb de mon banc, pour se balancer à la face, voire à l’ouïe, reproches et insultes, alors que je n’avais pris parti pour aucun des volatiles et m’efforçais d’adopter une attitude d’absolue neutralité puisque je n’entretiens au quotidien nulle relation privilégiée avec l’un ou l’autre des protagonistes, d’autant que je suis parfaitement incapable de les distinguer. Mâles, femelles, gays ou lesbiennes, bisexuels ou trans, je ne perçois pas la différence alors qu’entre un litre de Kiravi et une bouteille de Clos de Vougeot, si. Deux autres corvidés de même espèce ayant décidé de se mêler à la conversation, le vacarme devint rapidement intense jusqu’à ce que deux voisins résidant probablement dans les environs s’en viennent à leur tour mettre leur grain de sel dans un conflit qui menaçait dès lors de dégénérer, au risque de devoir réclamer le vote d’une résolution par l’ONU. Elles étaient donc maintenant six pies, chipies aurait sans aucun doute diagnostiqué maître Lacan-le-Désopilant, six pies bavardes (dites pica pica) jacassant, ricanant, s’invectivant comme si le sort de l’Ukraine ou de la Palestine en dépendait. Après quelques minutes d’un débat forcément constructif elles ont levé le camp, par groupes de deux puisqu’il semble que chez ces gens-là on ne prise guère la polygamie ni même l’échangisme, et le silence est revenu.
Très brièvement puisque deux chasseurs à réaction de fabrication française l’ont sauvagement déchiré. Sans aucun doute chargés d’une mission de sauvegarde de la paix dans le monde ils ont filé du sud vers le nord alors que nous savons tous que les Belges, comme les Néerlandais ou les Luxembourgeois, ne nous menacent pas particulièrement puisqu’ils n’ont même pas d’armement nucléaire. J’ai cru entendre un coucou — la pie ayant mis ses œufs dans le même panier, en l’occurrence un nid dont elle a, avec l’aide de son concubin, patiemment assuré la construction — le coucou, qui n’est pas né de la dernière pluie, profite de l’absence des parents imprudents partis effectuer quelques courses au supermarché du coin, s’installe dans le nid, gobe un des œufs avant d’y déposer le sien en remplacement — car la pie sait compter — et repart sans laisser son adresse vers un autre nid de pie où il renouvellera la même opération. La pie, qui n’y a vu que du feu, couve la portée et, à la naissance des oisillons, nourrit tout son monde sans se douter de la supercherie. Au mois d’août, le coucou part sans les mômes pour l’Afrique où les sauterelles ne manquent pas, alors qu’ici c’est plutôt de la cigale qu’il faut craindre l’invasion. En prévision de l’hiver prochain, l’homme blanc sort sa tronçonneuse et moi je rentre. L’avenir de l’humanité passe, c’est chaque jour plus évident, par la surdité.
Ce siècle universalise la destruction de l’ouïe, la Révolution fit raccourcir Louis le seizième que les Allemands prononcent Ludwig, dont ils affectionnent l’Hymne à la joie.

avril 2014

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Qui veut la paix prépare la guerre. Bonne excuse !

19 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Depuis le début du vingtième siècle l’homme de progrès s’est plu à améliorer chaque jour ses conditions d’existence, notamment en inventant quantité d’objets, d’outils et de machines dont il s’était fort bien passé jusque là mais dont l’indispensabilité lui est apparue de manière flagrante et ce de manière d’autant plus évidente qu’il se mit à les perfectionner sans cesse. Dans ses Carnets, Camus cite Montesquieu (1689-1755) : L’Europe se perdra par ses hommes de guerre. Il ignorait pourtant tout de ces grands hommes qui n’étaient pas même encore nés. De Napoléon Bonaparte à Bachar el-Assad – la liste est longue et colorée, et il n’est pas nécessaire d’entrer dans le détail dès lors que chacun aura à cœur d’y ajouter ses crapules préférées — le parcours est joliment jalonné de célébrités dont l’idée fixe principale aura toujours été de faire exterminer le plus grand nombre, sans véritablement se soucier du sort de ses propres concitoyens. Ce n’est certes pas un privilège strictement européen puisque notre belle civilisation a tenu à partager ses bienfaits avec d’autres populations qui ne demandaient qu’à tirer profit elles aussi d’une telle évolution. Semblable altruisme explique, en partie, cet élan colonisateur qui porta quelques peuples européens — alors que précisément la Commission européenne n’avait pas encore, et pour cause, émis la moindre directive en ce sens — à éduquer dans un esprit d’ouverture les indigènes de ces contrées exotiques qui allaient ainsi devenir fournisseurs de richesses, de main d’œuvre, voire de chair à canon et, cerise sur le pudding, d’indispensables consommateurs.
Tout homme de pouvoir est, par nature, homme de guerre. La guerre n’étant qu’un moyen comme un autre d’asseoir, d’élargir et, finalement, de perdre son pouvoir. Le concept même d’Europe, dont on nous dit qu’il fut motivé par le désir de ne plus se faire la guerre entre voisins d’un même continent, aurait pu aisément déboucher sur une catastrophique hécatombe d’emplois, non seulement dans la noble corporation militaire mais également au sein des entreprises produisant les matériels destinés à tuer, si de fieffés penseurs n’avaient suggéré juste à temps d’aller faire la guerre ailleurs. Les emplois ainsi sauvegardés, il fallait encore se soucier d’obtenir, d’affirmer et de maintenir une certaine suprématie car quiconque n’est pas roi ne peut être que sujet, éventuellement courtisan. C’est ainsi que fut mise au point et peaufinée l’idée de guerre économique, laquelle a le grand mérite de ne générer qu’un minimum de bruit et autres nuisances diverses, de préserver l’immobilier existant alors qu’il y a déjà tant de gens qui dorment dans la rue dont l’image nuit au commerce du tourisme, et de ne point venir surcharger inutilement hôpitaux et cimetières que le cancer suffit amplement pour l’heure à approvisionner en chair plus ou moins fraîche.
Les conquérants auxquels songeait Montesquieu ont été remplacés par des grossistes en costume griffé qui voyagent en classe affaires, s’endorment au creux des draps d’hôtels climatisés en forniquant dans des escort-girls qui le valent bien. En apparence cette guerre-là est extraordinairement propre, les victimes n’y traînent pas sur les champs de bataille et nul monument aux morts ne sera tenu d’en rappeler le nombre ni même l’identité. Sa durée est indéterminée, personne ne peut prévoir qui la gagnera, pour autant que quelqu’un la gagne, et les guerriers se satisfont d’un anonymat relatif. Pas un chef d’État ne décore ses valeureux margoulins de haute compétence sur la place publique, les choses se passent sans tambour ni trompette, sur un ou plusieurs comptes offshore à l’abri des regards indiscrets. Le grand art est d’avoir su faire en sorte que le commerce le plus interlope bénéficie d’une devanture dont l’enseigne revendique ouvertement une absolue légalité.
Oh ! What a Lovely War, disent les Britanniques. Que nous avons traduit par Ah Dieu ! que la guerre est jolie. On peut quand même s’interroger sur l’irruption inopinée de ce type dans cette affaire.

mai 2014 

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J’interdis

15 Mai 2014 , Rédigé par JCD

S’il est une coutume à laquelle nombre de futurs cadavres ne renâclent pas à souscrire c’est bien celle qui consiste à donner par écrit, de son vivant donc, son corps à la science. La raison principale étant que cette option offre droit à des obsèques certes un peu furtives mais gratuites. On voit par là combien les pauvres constituent l’essentiel de la clientèle de nos fonctionnaires dévoués au progrès de la recherche pompeusement prétendue scientifique. Une telle radinerie m’écœure. On préférera bien entendu invoquer la vertu altruiste plutôt que l’appât du gain et l’heureux mortel se verra — c’est bien sûr une façon de parler — ainsi grandi dans la mémoire de ses concitoyens qui ne pourront que lui vouer la plus grande admiration, une fois ses restes inutilisables jetés aux ordures.
Une fois encore, je refuse d’être un héros. On m’objectera que, si je suis toujours aujourd’hui en mesure de courir le cent mètres en moins d’une heure trente c’est précisément à la science, et donc à la médecine ou l’inverse, que je le dois. Je répliquerai que mes précautions sont prises et que la somme nécessaire à ma carbonisation intégrale, c’est-à-dire sans un morceau manquant sauf ceux déjà prélevés antérieurement à mon trépas, est d’ores et déjà déposée en lieu sûr afin que soit épargné à mon pauvre corps à peine refroidi l’ignoble dépeçage enrichi des salves de plaisanteries les plus grasses des carabins tout juste rentrés de Gstaad ou des Seychelles, selon la saison.
J’interdis que l’on vende ma dépouille à ces chercheurs dont on nous rabâche qu’ils travaillent au bien-être futur des peuples dont ils n’ont cessé de contribuer à la disparition. C’est qu’il est beau et noble le dévouement de ces scientifiques de talent, voire de génie, dont il faudrait rappeler de temps en temps, aux peuples justement, que leur nom  est associé aux performances les plus glorieuses de l’Histoire, de Hiroshima à Fukushima, en passant par Tchernobyl. Sans négliger pour autant les précurseurs façon duettistes Pierre & Marie Curie ou les obscurs, les sans grade qui inondent la planète de leurs pesticides, fongicides, herbicides dont le commun des mortels ingère au quotidien le poison lent qui fait, dans le même temps, la fortune de quelques grands groupes de criminels par procuration. Saluons la Science et ses serviteurs impeccables, saluons le père de la guerre chimique qui encouragea les travaux ô combien innovants des trois inventeurs du Zyklon B grâce à quoi on pu gazer des millions de juifs et non-juifs, saluons Fritz Haber qui était un brillant chimiste, allemand, et juif précisément. Ce qui tend à démonter le dévouement absolu de ces gens-là pour qui les notions de nationalité, de religion ou de race ne comptent absolument pas, seul le progrès les motive.
On peut certes comprendre la lassitude de ce chercheur au Centre national de la recherche scientifique qui, depuis des années, poursuit ses petites expériences sur des multitudes de cobayes animaux et n’obtient que très rarement et par personne interposée de pouvoir élargir son savoir sur du concret, de l’humain. Lorsqu’on occupe le quatrième rang mondial, derrière la Nasa — ce qui n’est quand même pas rien en termes de services rendus à la Nation —, force est d’éprouver un haut degré de frustration à ne torturer à longueur d’année que des souris, des chats ou des chiens. Heureusement, un sondage récent fait apparaître que le peuple français accorde davantage sa confiance au CNRS qu’à la police, ce qui est en effet extrêmement réconfortant et augure bien de l’avenir.

mars 2014

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La Fontaine versus Racine : un partout !

13 Mai 2014 , Rédigé par JCD

S’il est une coutume à laquelle nous semblons plutôt attachés, pour la plupart d’entre nous et en dépit de quelques cas isolés d’excentriques invétérés, c’est bien celle qui pousse conjoints et concubins — sans d’ailleurs que la nationalité y soit pour grand-chose — à opter pour un partenaire mâle sensiblement, et même parfois lourdement, plus âgé que la femelle. On avance le plus souvent comme argument la responsabilité, l’expérience dans lesquelles chacun se plaît à voir en termes positifs une confiance qui rassure, un sentiment non négligeable de sécurité, particulièrement lorsque, après le passage à l’heure d’hiver, l’épouse ou la concubine se coltine la descente des poubelles dans une rue en apparence déserte où rôde certainement quelque malfaiteur d’origine exotique tandis que l’époux ou le concubin s’apprête à jouir enfin d’un repos bien mérité, notamment en raison de son âge respectable et de son sens des responsabilités (voir plus haut). L’écart moyen se situe aux alentours d’une dizaine d’années, ce qui laisse à la veuve, si les choses ne traînent pas trop longtemps, diverses opportunités avant qu’il ne soit à son tour trop tard pour elle. Certains virtuoses, arrivés très tôt dans la carrière et par là même en mesure d’offrir des conditions avantageuses, principalement pour ce qui concerne l’hébergement et plus généralement le train de vie, réussissent à augmenter ledit écart jusqu’à une trentaine d’années, en leur faveur immédiatement puis, plus ou moins rapidement, en leur défaveur puisque, une fois garantis par écrit les acquis sociaux, l’expérience et la responsabilité peuvent parfois s’avérer singulièrement pesants, voire carrément insupportables. Pour l’autre.
Les scientifiques, qui sont surpayés pour fournir ce genre d’élucubrations, ont remarqué que d’un point de vue physique et à âge égal ou approchant le corps du sujet mâle, lorsqu’il est par exemple terrassier, se détériore plus rapidement que celui du sujet femelle quand ce dernier s’abandonne aux mains expertes du masseur à domicile. Notons au passage que les scientifiques ont parfois tendance à prendre pour des idiots les imbéciles à qui ils s’adressent en choisissant pour leur enquête des cas extrêmes, quand ils ne sont pas totalement invraisemblables puisque nul n’a jamais vu quelque terrassier que ce soit, fût-il roumain ou neuf-trois d’adoption, figurer dans le panel des individus représentatifs de la classe moyenne nationale dont chacun sait fort justement qu’elle est globalement plutôt favorable à la parité, l’égalité des salaires et la liberté d’expression — dans les pays que l’on dit émergents. Mais reste à négocier dans nos belles démocraties avancées.
Il va de soi que si, à âge égal ou approchant, le corps du sujet mâle se détériore plus rapidement que celui du sujet femelle (selon les conclusions de nos experts en statistiques inutiles), on imagine sans peine — ce qui tend à engendrer un soupçon d’indifférence, voire de possibles sarcasmes, de la part de l’être humain normal à l’égard de son voisin terrassier d’origine étrangère — on imagine, avec ou sans peine et un soupir de soulagement, combien le délabrement peut s’avérer effrayant quand la fameuse différence d’âge atteint trente années ou plus et que le plus abimé des deux approche du dénouement. Et combien la pratique de la gérontophilie relèverait aisément du sacerdoce si n’existaient quelques compensations que l’état du grabataire, nécessairement fortuné, justifie amplement. D’où les regrettables manifestations de jalousie dont font montre certains sujets femelles condamnés, le plus souvent, à constater l’inexorable décrépitude qui gagne leur propre corps à un rythme similaire à celui dont est victime le corps tout autant répugnant du conjoint ou concubin d’âge égal ou approchant, dès lors qu’il n’est pas même terrassier roumain. On comprend ici que le dépit les gagne, et c’est bien naturel quand, lorsque tout s’affaisse et se plisse, naissent les varices et que la graisse épaisse condamne à la défaite l’arrogante Bérénice et son vieil amant dont la surcharge pondérale fait chavirer le pédalo au beau milieu du lac Léman.
On voit par là combien la différence d’âge entre conjoints ou concubins peut vous rendre ou non l’existence agréable, selon que vous serez puissant ou misérable, sans pourtant perdre de vue qu’il faudra bien mourir un jour et qu’alors nul cosméticien dans l’instant ne se déplacera pour réparer des ans l’irréparable outrage.

avril 2014

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Mon Dieu, faites qu’ils se retiennent !

12 Mai 2014 , Rédigé par JCD

L’homme, comme toute autre espèce d’animal, est soumis à un certain nombre d’obligations, dont on dira qu’elles sont naturelles et, pour cette excellente raison, qu’il ne peut s’y dérober. D’autant qu’il n’aurait rien à y gagner, bien au contraire. Elles sont communes à la plupart des variétés existantes et on les rencontre couramment chez l’indigène de Mongolie tout autant que chez l’épépineur de pastèques du Haut-Var et quelques pseudo-scientifiques à lunettes vont jusqu’à affirmer, sans la moindre preuve évidemment, que déjà, elles existaient aux temps incertains du pléistocène, c’est-à-dire tout de même assez antérieurement à l’invention du nain de jardin et du bidet à jet rotatif.
Les spécialistes parlent le plus souvent de fonctions biologiques, laissant entendre par ces termes qu’elles contribuent assez largement  à la survie, voire à l’épanouissement de l’individu. Toutefois, certains sujets, dotés dès le départ semble-t-il d’un fort désir de se singulariser, affichent volontiers de coupables penchants qui pour les beaux-arts, qui pour la littérature, qui encore pour la musique et font ajouter sous leur patronyme gravé dans le marbre apposé à l’un des pilastres, généralement celui de droite, encadrant le portail de leur résidence principale, leur qualification — professionnelle en quelque sorte : compositeur, écrivain, voire auteur dramatique ou poète, artiste plasticien… et j’en passe, d’aucuns ne reculant devant aucune supercherie pour revendiquer leur appartenance à une élite auto-proclamée.
Ces gens-là prétendent que c’est en somme une sorte de maladie, qu’ils ne peuvent pas faire autrement, que quelque part leur vie en dépend, qu’ils sont incapables — quand bien même ils le voudraient, et d’ailleurs ils ne le veulent en aucun cas — de consacrer leur précieux temps à des activités ordinaires, pour ne pas dire assez quelconques dont le commun généralement se satisfait, et c’est tant mieux pour lui, ajoutent-ils. Leur besoin, viscéral disent-ils, de créer chaque jour que dieu fait — disent-ils encore lorsque l’égarement les saisit — est tel qu’ils en oublient parfois de se nourrir, voire de dormir alors qu’ils devraient prendre en considération le nécessaire repos de cet organe essentiel sans lequel ils ne seraient en vérité pas davantage utiles à la civilisation que n’importe quel subalterne municipal affecté à l’entretien de la voirie. Ils ne doutent de rien quant à la grandeur de leur indispensable mission sur terre, néanmoins quelques-uns d’entre eux parviennent l’espace d’un instant à demeurer humbles devant leur œuvre tant elle les dépasse.
Ils n’hésitent que très exceptionnellement avant de se lancer dans la création d’un nouveau chef-d’œuvre puisqu’ils devinent combien il leur sera impossible de s’opposer à cette force, ô combien impérieuse, qui les habite jour et nuit et leur impose de sans cesse pousser ce rocher en dépit de la dureté de la pente à gravir. Ils savent, oui ils savent pourquoi ils ont été choisis afin de glorifier la beauté du monde en la transcendant et il leur arrive de sourire un instant lorsqu’ils découvrent l’incertitude de celui-ci, ou cet autre là-bas, pitoyable au moment où il lui faut défier la bête, l’affronter et la vaincre. L’avenir appartient à ceux qui osent et seuls les médiocres choisissent de s’abstenir.      
Comment ? Vous pouvez vous retenir d’écrire et vous hésitez ? répondit Gide à de jeunes auteurs qui lui demandaient s’ils devaient poursuivre.

mai 2014

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Au fond des tiroirs de l’oubli

9 Mai 2014 , Rédigé par JCD

Peut-être devrions-nous nous réjouir de n’avoir pas connu le théâtre à l’époque de Sarah Bernhardt ou Réjane puisque nous appartenons à un temps où les comédiens, à l’exception de quelques pitres notoirement célèbres, ont adopté un jeu plus nuancé, presque mais seulement presque, comparable à ce qui se fait au cinéma, sauf là encore de la part de quelques pitres notoirement célèbres, sans doute les mêmes, soucieux d’atteindre jusques aux tout derniers rangs du public payant au risque de perturber certaines torpeurs digestives. Au tout début du siècle précédent — c’est assez dire s’ils ne sont plus guère nombreux ceux qui prétendraient me contredire au motif qu’ils y étaient — Jules Renard fait l’éloge d’un comédien, qui créa le rôle de Cyrano dans la pièce de Rostand, dont il vante la lecture que fit celui-ci de ce conte d’Alphonse Daudet, Le Sous-Préfet aux champs. Je n’entends pas dénigrer ici le talent de Constant Coquelin, dit Coquelin Aîné (1841-1909), président de la Société de secours mutuel des artistes fondée en 1840 par le baron Taylor et qui s’en vint terminer sa vie dans cette maison de retraite des vieux comédiens (dite aujourd’hui des artistes dramatiques) qu’il avait eu la bonne idée de fonder, sise à Couilly-Pont-aux-Dames en Seine et Marne dont les autochtones, au nombre approximatif puisque non vérifié depuis deux ou trois ans de deux mille cent cinquante-cinq, se nomment les Colliaciens.
Je conserve néanmoins, pour ma part, intact le souvenir de l’interprétation que donna, entre autres merveilles, de ce texte remarquable, le soir du 21 mars 1957 au théâtre du Petit Marigny, Marc-Georges Trachtenberg, à peine plus connu aujourd’hui d’une poignée de vils passéistes sous le nom de Jean-Marc Tennberg. Né en 1924 et mort à Lourmarin d’avoir gagné assez d’argent pour s’acheter un petit avion. Mort en 1971 et oublié d’une manière radicale (six lignes dans Wikipédia, c’est donc à l’évidence qu’il y a à son sujet beaucoup moins à raconter que concernant Jean Dujardin — pas le théologien — dont je m’étonne tout à coup de l’intrusion inopinée en un domaine qui ne le concerne nullement, à moins bien sûr qu’il ne s’agisse de ma part d’un subterfuge ne manquant d’ailleurs nullement de finesse destiné à me permettre d’effectuer un subtil retour sur la carrière et le talent, certes effroyablement démodé lui aussi, de Constant Coquelin, dit Coquelin Aîné). Ce à quoi je me garderai bien d’acquiescer puisque je n’ai pas eu l’honneur de lui être présenté, alors que Jean-Marc Tennberg, oui. Je venais tout juste d’avoir dix-neuf ans.
Ce fut une époque — celle de Coquelin — où, pour peu que le théâtre fût de dimensions importantes, les comédiens étaient tenus de forcer lourdement le trait, d’autant que les appareillages auditifs n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements tandis que les opticiens occupaient déjà un marché prometteur. Attachés qu’ils étaient, ou le prétendaient, à ne pas oublier les spectateurs à prix réduits du fond de la salle, leur jeu s’en trouvait nécessairement outré, aussi bien dans l’émission sonore que pour ce qui concerne mimiques et gestuelle. Les auteurs dramatiques se devaient d’y penser en incluant un certain nombre d’effets destinés à faire rebondir l’action en rendant davantage spectaculaire le jeu des acteurs. Bien qu’il ait été muet et donc indifférent à la compréhension d’un dialogue inexistant, le cinéma à ses débuts dut avoir recours à des excès similaires pour formaliser les sentiments des personnages. Qu’il s’agisse des grandes tragédies classiques ou de comédies dites de boulevard, les comédiens étaient amenés à en faire des tonnes, et il semble qu’ils ne s’en privaient guère — Coquelin Aîné ou Guitry père comme les autres — puisque des salves d’applaudissement saluaient la performance. Il est désormais certain que dire Le Sous-Préfet aux champs au stade de France exige un degré d’outrance exceptionnel, c’est la raison pour laquelle chanteurs et humoristes privilégient dorénavant le port de micro, l’idéal étant atteint lorsque celui-ci laisse à l’interprète les mains libres.
Que Jean-Marc Tennberg ait réussi l’exploit de réunir devant leur archaïque téléviseur un nombre impressionnant d’individus qui, pour la plupart ignoraient jusqu’au nom des écrivains et poètes dont il était venu, chez eux et en prime time comme on dit maintenant, leur dire quelques pages est proprement invraisemblable. Aujourd’hui que les écrans sont plats, mesurent un mètre de diagonale et transmettent en haute définition une image avec son dolby stéréo, nul comédien et nulle chaîne aussi payante soit-elle ne prendraient l’initiative de proposer en lieu et heure d’une série forcément policière de remplir le temps de cerveau disponible du crétin cathodique en venant lui raconter de petites histoires signées La Fontaine, Baudelaire, Rimbaud ou Jules Laforgue.
Je l’entends et le revois encore, nous disant avec jubilation Premier rendez-vous au square Monge ou Le Bonheur de Paul Fort, avec tendresse La Ballade de Florentin Prunier de Georges Duhamel et avec tout l’humour triste indispensable La Grasse matinée de Prévert. Et bien sûr Le Sous-Préfet aux champs, flamboyante apologie de la sieste dans un petit bois de chênes verts.
La bêtise crasse a pris toute la place et personne, à quelques exceptions près, ne se souvient de Jean-Marc Tennberg, né Marc-Georges Trachtenberg et bien rangé dans les tiroirs obscurs et silencieux de l’oubli. Quiconque est assez curieux et opiniâtre peut réussir à se procurer quelques-uns des enregistrements de ses récitals à la Radio télévision française ou aux théâtres du Petit Marigny et Fontaine, mais il est quand même pour le moins singulier que ni le vénérable Institut national de l’audiovisuel ni le premier margoulin venu n’aient émis l’idée de produire en dvd les images très vraisemblablement enregistrées à l’époque. Lui ferait-on payer, aujourd’hui encore, la dernière galette vinyle enregistrée et produite par Tennberg, dédiée à son père mort à Auschwitz, intitulée Le sang des hommes et sous-titrée Un flic dort en chacun de nous, composée de témoignages sur les répressions de mai 68, la torture en France, en Algérie et au Vietnam ? Album, à ma connaissance, jamais réédité en compact-disc. L’exemplaire N°001 avait été gravé spécialement et adressé au Général de Gaulle, président de la République Française. Le mien n’est pas numéroté.

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