Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Soit dit en passant

Disparu

30 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Il y a un an jour pour jour, c’est-à-dire le jeudi 14 mars 2013 à quatorze heures et vingt-sept minutes — faisons fi des secondes — je m’apprêtais à mettre un terme à un textaillon d’un intérêt plus ou moins comparable à celui que j’ai aujourd’hui décidé de dédier lui aussi à une improbable postérité, à cette différence près toutefois que j’entendais à l’époque dénoncer l’imprécision des sondages, et au-delà l’inexactitude des statistiques alors qu’un an plus tard j’ignore complètement sur quoi je vais bien pouvoir déblatérer. Toujours est-il qu’en 2013 le 14 mars tombait un jeudi tandis qu’en 2014 c’est un vendredi. À qui se fier ? je vous le demande. Certes, j’observe qu’il n’est pas encore  quatorze heures et vingt-sept minutes mais seulement onze heures vingt-huit, néanmoins il est à peu près certain qu’à quatorze heures vingt-sept nous serons bel et bien pareillement vendredi plutôt que jeudi. On voit par là combien les données dont nous disposons s’avèrent fluctuantes, nous contraignant à vivre dans la plus terrifiante incertitude, selon que février compte vingt-huit ou vingt-neuf jours et que l’on continue de fêter Mathilde alors que le vendredi est le jour de la côte de bœuf pour les mécréants de la classe moyenne et du hachis Parmentier pour les pauvres parce qu’il faut bien terminer les restes, on ne va pas jeter tout de même ! Les andouilles sont tenues de bouffer du poisson, que les arêtes leur perforent le gosier !
Raison de plus, me dis-je, pour dénoncer l’impéritie de nos gouvernants et de leurs subalternes lorsque pas un seul d’entre eux n’est à ce jour capable de nous dire où est passé le Boeing 777 disparu depuis bientôt une semaine, deux heures après son décollage de Kuala Lumpur à destination de Pékin avec 239 personnes à bord.
Nul ne saurait nier la capacité de l’homme à faire disparaître, sans trucage, un certain nombre de ses congénères avec lesquels il n’entretiendrait pas de rapports particulièrement amicaux. On a maintes fois pu constater qu’un peu plus de deux cents est un nombre tout à fait modeste, pour ne pas dire dérisoire au regard de performances désormais historiques, mais plus rares sont les prestidigitateurs capables de faire se volatiliser un avion, sans laisser la moindre trace de saleté nulle part. Soixante-quatre mètres de long et autant d’envergure pour un poids avoisinant les cent quarante tonnes, voilà qui constitue un objet quelque peu encombrant que l’on escamote pas comme une balle de ping-pong en racontant des sornettes pour endormir les spectateurs du premier rang, qui sont en général les plus attentifs. Il est bien sûr tentant d’imaginer ce gros insecte plongeant dans les eaux pourtant peu profondes du golfe de Thaïlande mais, là encore, comment se fait-il que les cent quatre-vingt-mille litres de kérosène contenus dans ses réservoirs n’aient pas orné de leurs divines moirures la surface des eaux où le touriste sexuel aime généralement à venir voir flotter la plupart de ses membres ?
Peut-être devrons-nous admettre que le vol Malaysia Airlines 370 a subitement fuité par quelque trou dans la couche d’ozone et qu’il tourne maintenant sans fin dans l’espace comme nombre d’autres déchets oubliés des hommes. À moins qu’il n’ait jamais existé…

mars 2014

Lire la suite

La foire du trône

28 Avril 2014 , Rédigé par JCD

En parcourant ces jours-ci le millier de pages du Journal de Jules Renard dans l’édition Bouquins de Robert Laffont je m’interrogeais sur le sort de tous ces écrivains, poètes, auteurs dramatiques, critiques, comédiens et comédiennes, voire journalistes pourquoi pas, aujourd’hui non seulement morts et enterrés mais bel et bien totalement oubliés alors qu’ils côtoyaient l’auteur occasionnellement sinon quotidiennement et qu’il les cite à plusieurs reprises. À l’exception de quelques fortes têtes demeurées plus ou moins célèbres mais dont le nom peut-être et même probablement ne dirait strictement rien à l’humble admirateur de Jean-Louis Aubert par exemple, tous les autres avec qui Jules Renard a entretenu durant des années des relations confraternelles, voire possiblement amicales, ont sombré dans les limbes de l’anonymat définitif. Ils n’avaient qu’à avoir au moins un peu de talent, à défaut de génie, m’objectera-t-on, et c’est vrai que le temps n’est guère tendre avec les médiocres, les quasi-quelconques, les moins-que-rien dont je pourrais me flatter de faire partie si ce n’était manifester ainsi quelque prétention exagérée. Qui donc, aujourd’hui, aurait l’idée de s’intéresser subitement à l’œuvre de cet auteur dramatique nommé Eugène Brieux (1858-1932), de surcroît pseudonyme d’Eugène Nouaux, qui donc ? Et dans quel but ? Alors que n’importe quel maire d’une commune de plus de cinq mille âmes, comme on dit, commune éventuellement dotée d’un théâtre ou d’un centre culturel, ignore complètement, misérable triste sire, le nom d’Henri Calet dès lors qu’il ne passe guère à la télévision. J’ai vu un libraire – et je ne parle pas ici d’un de ces employés normalement incultes œuvrant au rayon livres d’un hypertrophique supermarché de la culture – qui n’avait jamais entendu parler de Thomas Bernhard et ne disposait bien sûr en rayon d’aucun titre de cet auteur admirable. Ce qui mériterait, à mon sens, qu’il fût passé par les armes le lendemain matin même du jour de la découverte d’une telle forfaiture. Eugène Brieux, né à Paris et mort à Nice, mais enterré à Cannes allez savoir pourquoi ! Eugène Brieux fut membre de l’Acacadémie française dès 1909 (comme Monsieur Finkielkraut un peu plus tard), il portait barbichette et moustache conquérantes et nous a laissé pas moins d’une trentaine de pièces de théâtre principalement dédiées aux aventures des gens modestes, socialement défavorisés comme on dit au sein douillet des classes dirigeantes à la veille d’une pantalonnade électorale. Auxquelles — je parle ici des pièces de théâtre — nul grand metteur en scène contemporain n’a cru devoir s’intéresser, ce qui probablement est excusable car elles sont peut-être d’une nullité absolue. Mais peut-être pas, allez donc savoir ! D’ailleurs, cette teigne de Jules Renard n’en dit pas vraiment de mal. Certes, le pauvre Eugène Brieux, quitte à en changer, aurait pu se choisir un autre patronyme, qui marque éventuellement les esprits comme par exemple Alphonse Labitte dont Renard, bien affable ce jour-là, dit de lui : un poète lamartinien d’un très médiocre talent, mais très aimable, et qui me faisait pitié par la façon dont il me racontait les vilenies de sa femme.
Paix au cadavre et à la mémoire d’Eugène Brieux et du malheureux Alphonse Labitte, aujourd’hui et pour longtemps peinards dans les catacombes de l’oubli, gloire momentanée mais tonitruante aux actuels victorieux de la compétition auxquels on prête volontiers le talent qu’ils n’ont pas toujours afin qu’ils s’en fassent un costume neuf pour les jours de semaine et les autres que l’on dit fériés, qu’ils en profitent bien car cela ne durera évidemment pas puisque le temps nous est compté et le leur également, tandis que la queue s’allonge sans cesse à l’entrée du boxon où l’on annonce en continu le programme des réjouissances. Entrez, entrez, le spectacle est permanent !

avril 2014

Lire la suite

Épurons !

25 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Un assez lointain de mes amis, que je ne vois plus guère tant il est insupportable de prétention, s’est entiché il y a un moment déjà d’écriture ; il se voulait, me semble-t-il avoir compris, l’égal de Marcel Proust, à moins que ce ne fût d’Henri Troyat, ou quelque chose de ce genre. Il aimait à répéter cette phrase d’un certain Jules Renard : Le véritable auteur d’un livre est celui qui le fait publier. N’étant pas parvenu, faute du moindre talent sans aucun doute, à persuader l’un ou l’autre de ces éditeurs qui ont quand même autre chose de plus sérieux à faire que d’éditer la prose du premier imbécile venu, il songea un moment à se reconvertir dans la politique puisque c’est une branche, affirmait-il, où le premier imbécile venu précisément peut espérer faire carrière, pour peu qu’il dispose à portée de main des moyens matériels indispensables et d’un minimum d’entregent. Ce dont il était là aussi fort dépourvu bien avant que la bise ne fut venue. Un voisin de palier, ou de comptoir, lui ayant suggéré de faire connaître son œuvre considérable — insista l’autre qui secrètement pouffait — en la publiant lui-même sur un blog, il hésita durant quelque temps car il était en proie au doute et notoirement inculte dans le domaine de l’informatique. Ayant réussi à s’attacher l’assistance d’une personne compétente en la matière, notre écrivaillon se lança.
Naturellement, il ne suffit pas d’être nul dans un secteur pour réussir automatiquement dans n’importe quel autre. Incapable de maîtriser convenablement la technologie, il s’avéra incapable de proposer des liens qui fonctionnent tout autant que de mettre en ligne ses propres textaillons sans commettre un certain nombre d’erreurs grotesques à la suite desquelles ses lecteurs potentiels s’indignaient, s’énervaient et finissaient par admettre, secrètement pour l’instant, l’inaptitude totale de ce sombre crétin là où un enfant de douze ans à peine saurait se montrer efficace, voire brillantissime. Ses doutes surmontés, il adressa sans le moindre complexe son blog, accompagné d’une invitation à s’abonner gracieusement, à une cinquantaine de personnes dont il n’hésita pas l’ombre d’un instant à penser qu’elles sauraient se montrer enchantées d’en être les destinataires. Quelques-unes d’entre elles qui ne souhaitaient pas le contrarier lui firent savoir qu’elle s’étaient effectivement abonnées afin d’être informées de chaque nouvelle parution. Néanmoins, son blog lui indiquant qu’il était à la tête de plus d’une quinzaine d’abonnés, il voulut connaître l’identité de chacun de ses admirateurs afin, notamment, d’être en mesure de rayer d’un feutre rouge et résolument vengeur l’adresse de ces trop nombreux gougnafiers, enrageait-il, qui n’avaient pas jugé convenable d’encourager l’impudent dans une voie pareillement suicidaire où il allait nécessairement se ridiculiser, murmuraient ceux-là, confinés dans la tiédeur torpide de leurs infaillibles certitudes. Indécent jusqu’au bout, il interrogea ses cinquante victimes, usant de procédés gestapistes qui devaient aboutir à l’inéluctable épuration. Dans les commissariats convertis en salles d’interrogatoire, on s’apprêtait déjà à tondre des femmes. D’aucuns s’isolèrent dans un mutisme superbe qui n’était pas sans évoquer la noble figure de Jean Moulin, d’autres choisirent d’ironiser sur la méthode, invoquant le droit à l’anonymat et fustigeant l’appel à la délation, quelques-uns enfin, les moins nombreux bien entendu, consentirent à passer aux aveux, admettant s’être abonnés, assurément pour faire plaisir, par charité chrétienne en quelque sorte.
Dès le lendemain matin, tandis qu’un soleil livide filtrait à peine au travers de lourds nuages annonçant un orage si dévastateur que bêtes et hommes allaient mourir en grand nombre, ce premier imbécile venu écrivait, avec un sourire idiot de contentement, le dernier mot de son textaillon du jour, afin de l’adresser à ses nombreux destinataires avant que la foudre ne pulvérise son ordinateur.

avril 2014   

Lire la suite

Décevoir

24 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Décevoir n’est pas donné à tout le monde, cela exige, en sus des préalables, de solides dispositions. Des compétences en quelque sorte. Bien fol est qui se lève de bon matin et se dit avant même d’avoir avalé son premier ballon de chablis, tiens ! aujourd’hui mardi, je vais décevoir. C’est extrêmement prétentieux. Avant d’être en mesure de décevoir ne serait-ce qu’une assemblée restreinte il est totalement indispensable d’avoir formulé des promesses, de s’être peu ou prou vanté d’exploits à venir et d’avoir prétendu les mener à bien. Pour décevoir copieusement il faut commencer par inspirer confiance, se montrer crédible et générer un minimum d’enthousiasme. Quelques dons sont donc nécessaires. Faute de quoi la déception s’avérera minuscule, misérable et risque fort de ne pas marquer durablement les esprits. Il est en vérité préférable de s’abstenir car une déception qui ne se solde pas par le suicide du déçu ne mérite même pas d’être mentionnée. Nous sommes là dans le domaine du plus lamentable amateurisme et décevoir n’est en aucun cas se satisfaire d’un semblable bricolage. Décevoir se mérite.
Être déçu dénote une attitude autrement passive. On peut certes se décevoir soi-même mais cela est quelque peu mesquin, surtout si l’on songe au nombre de candidats potentiels que l’on peut tenter de circonvenir et d’amener à nous admirer, peu importe pour quel motif. Il est bien sûr autrement judicieux et roboratif de décevoir plutôt que de se laisser aller à être déçu. Comme je l’ai rapidement expliqué plus haut le futur déçu est, en raison de sa crédulité maladive et de son besoin d’illusoires espérances, particulièrement vulnérable, il ne demande qu’à croire, tout et n’importe quoi et, avec un peu de talent ou même simplement de savoir-faire, il est aisé, et éventuellement jouissif, de l’observer pataugeant dans l’engouement le plus niais où la déception, telle un coup de serpe savamment asséné, viendra le cueillir comme un melon bien mûr et le laissera défait, anéanti, recroquevillé dans la position du chien mort abandonné au beau milieu de la nationale que les automobilistes évitent ou n’évitent même pas, à peine contrariés par les deux rebonds successifs.
J’ai beaucoup appris et énormément progressé en vieillissant, il m’arrive encore, mais très rarement désormais, de décevoir car j’ai, par nécessité, renoncé à toute ambition, aussi médiocre fût-elle, et ils ne sont plus guère nombreux ceux qui pourraient s’obstiner à attendre de moi quelque exploit de quelque sorte que ce soit. Un innocent, ou un pervers, que l’on aurait omis de prévenir, peut-être… mais dans quel but, pour quelle curiosité imbécile ? La grande illusion ? Toujours est-il que, de mon côté, pour me décevoir il faudra se lever de très bonne heure et déployer des trésors d’ingéniosité pour me persuader qu’il existe quelque part un homme, ou une femme puisque parité l’exige et le confirme, main tendue et sourire avenant, m’assurant d’un avenir enchanteur, devant qui je pourrais tourner le dos sans appréhender le grincement de la lame me tranchant la carotide et les dégoûtantes éclaboussures de sang giclant sur ma belle chemise blanche.
Être déçu, excès de crétinerie. Décevoir, un luxe !

mars 2014

Lire la suite

À la mémoire de Pierre Gattaz

21 Avril 2014 , Rédigé par JCD

L’association d’idées est une pratique relativement courante chez l’individu à peu près normalement constitué. Il va de soi que chez le sujet qui ne parvient pas, à n’importe quelle heure du jour, à avoir une seule idée, peu importe laquelle, la notion même d’association d’idées est de fait réduite à néant. Ne dramatisons toutefois pas puisque l’homme moyen, errant sans but dans la cité et remarquant quelques-uns de ses congénères attablés à une terrasse de restaurant, peut parfaitement faire le rapprochement avec le creux que soudain il ressent du côté de son estomac, n’étaient les sombres gargouillements qu’il n’entend peut-être même pas, habité qu’il est par le vide sidéral de sa vacuité. C’est pourtant un bel exemple d’association d’idées qui le conduit généralement, mais aussi en fonction du nombre et de la valeur des pièces de monnaie enfouies au fond de sa poche, à entrer plutôt chez le boulanger que le boucher où tout est plus coûteux, afin d’y faire l’acquisition d’un morceau de pain, ou à tenter de se jeter sur la boulangère, si celle-ci est dorée à point et s’il est un peu anthropophage.
L’homme moyen, dont il est question ici, peut parfaitement se situer intellectuellement en dessous de la moyenne et n’avoir aucune idée, de quelque sorte que ce soit. Ce qui ne l’empêche pourtant nullement d’aller voter si c’est l’époque. De fins psychologues en déduiront qu’il peut néanmoins tout à fait se trouver victime d’un rhume de cerveau, qu’ils nommeront coryza afin de prévenir toute association d’idées intempestive et inadéquate, le terme bénéficiant d’une aura exotico-scientifique alors que le rhume, fût-il de cerveau, n’évoque pas davantage que morves visqueuses et mouchoirs en papier. Qui dit coryza ne peut s’empêcher de penser au chorizo, principalement s’il est espagnol, ou gastronomiquement pervers. Par similitude phonétique, encouragée par ses antécédents ibériques et, a fortiori, de violentes pulsions libidineuses insatisfaites, il associera chorizo et corazón, ignorant au passage qu’il s’agit également d’un volcan endormi d’Équateur et, en raison des motivations déjà citées, il enchaînera tout naturellement avec la corrida dont il aime le caractère héroïque puisqu’il est, rappelons-le, particulièrement amoindri du bulbe.
Chez les sujets affectés d’une déficience mentale prononcée l’association d’idées peut être facilitée, et encouragée, au moyen d’un objet de forme parallélipipédique appelé dictionnaire. On ouvre l’engin à n’importe quelle page et on associe à tour de bras. Les plus indigents s’aideront en ayant recours au texte, certes minimaliste mais dont le folklore n’est pas sans extravagances, de la notice de leur aspirateur directement traduite du chinois. Si leurs aspirations s’avèrent plus élevées ils iront chercher l’inspiration dans ce textaillon-ci. Par exemple en choisissant bulbe. De là ils s’en iront accroître leur ébauche de culture en se renseignant sur la jacinthe, l’ail, le perce-neige ou la tulipe avant de s’égayer vers le rhizome d’où ils pourront, en remontant dans la même colonne, renouer avec la rhinopharyngite et donc, par extension, le rhume de cerveau.
On voit par là combien les mots nous sont une richesse inépuisable et l’on peut dès lors comprendre que les plus fourbes d’entre nous — qui sont quand même fort nombreux puisque nous en connaissons tous — s’en servent sans vergogne pour berner les plus crédules tandis que d’autres en usent, avec plus ou moins de talent il est vrai, afin de nous aider, en associant nos idées et les leurs, à reconnaître qui sont précisément les fourbes, les menteurs, les truqueurs, les voleurs, les crapules…
Lesquels, une fois reconnus, identifiés et localisés, entraîneront le déclenchement, chez les moins lâches, d’une nouvelle association d’idées qui les amènera à s’emparer d’un objet éventuellement contondant ou plus définitivement efficace par son aspect tranchant. Ainsi s’écrit l’Histoire, avec des mots qui en appellent d’autres, jusqu’à ce que s’impose avec une évidente nécessité le rédempteur passage à l’acte.

avril 2014

Lire la suite

À la recherche des mots perdus

20 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Au moment même où se tenait l’indispensable Semaine de la langue française qui sacrait trois nouveaux mots élus parmi trois mille propositions et attribuait le Prix spécial du jury à l’adjectif tôtif (contraire de tardif) – consécration qui illustre à merveille le désespoir dans lequel nous eussions sombré s’il nous avait fallu continuer de vivre en son absence – à ce moment donc j’étais précisément occupé à déplorer la disparition d’autres mots, certes anciens déjà et donc forcément démodés puisque la nouveauté se doit de triompher, mots condamnés par l’obsolescence des choses qu’ils désignaient. Le tricot de peau, ou de corps, a dû céder la place au tee-shirt qui offre en outre l’avantage de transformer celui qui le porte en enseigne publicitaire, tout comme la parka qui, elle, a ringardisé le paletot. Oublié le cache-nez, voire le cache-col devenus désormais écharpe ou foulard, surtout s’il est griffé. Oubliés le cabas (dit aussi sac à provisions) et le porte-monnaie qu’ont remplacés le caddie et la carte bancaire. Contraint hier de m’envelopper une partie du bras de bande Velpeau il me fallut constater la dramatique absence d’épingles à nourrice – d’ailleurs, les nourrices elles-mêmes ont disparu, alors les épingles y afférentes, que voulez-vous que l’on en fît ? – avantageusement remplacées par le sparadrap qui, lui au moins, ne sert qu’une fois et doit donc certainement contribuer, fût-ce petitement, à la sauvegarde de quelques emplois dont la pérennisation de l’épingle à nourrice eût rendu abusive la création.
On voit par là combien la modernisation de la langue, française en l’occurrence, turlupine l’homme plus ou moins ordinaire au point qu’il lui faille se creuser le ciboulot afin de la rafraîchir, de la mettre au goût du jour alors qu’il est, dans sa grande et démocratique majorité, infoutu de tweeter sans enrichir son message d’un minimum de quarante-cinq fautes en moins de cent quarante caractères – là où il faudrait d’ailleurs parler de signes. Notons au passage qu’en typographie on enrichit un texte lorsqu’on distingue certains mots en usant, entre autres possibilités, du gras ou de l’italique. Ce qui n’empêche pourtant pas notre homme moderne  d’être habité par une furieuse envie de créer, et le voilà salué pour avoir inventé le ravissant verbe escargoter afin de concrétiser avec élégance et un sens certain de l’image le fait de prendre son temps, cette notion pourtant complètement archaïque que devront condamner les thuriféraires de la compétitivité. Tandis qu’un autre érudit propose, avec un succès des plus considérable, un verbe d’une rare élégance pour dire combien quiconque s’attife de vêtements datant d’une époque révolue se mémérise.
Peut-être suis-je quelque peu réactionnaire et bien ingrat à l’égard de ces créatifs qui ont au moins le mérite de s’inspirer de notre langue commune pour ces mots nouveaux, peut-être sont-ils l’ultime manifestation de défense d’un vocabulaire qui ne doit rien, semble-t-il, à la prolifération d’anglicismes imposés par les technologies les plus sophistiquées. Car, qui tweete et manie le hashtag s’apprête à obtenir un nombre important de followers, mais peut tout à fait unfollower l’instant d’après. Pour s’adonner au selfie… À ceci près que là encore on en arrive à tout confondre dès lors qu’il s’agit de se montrer stupidement tendance. Ainsi ce vieil homme politique américain qui publie, tel une vulgaire midinette, sur son compte Facebook un selfie datant des années cinquante, alors que le smartphone n’existait pas encore. C’est assez dire la ringardise du mec. D’autant que Rembrandt lui-même, et quelques autres fameux narcissiques dont Picasso notamment, en faisaient déjà des selfies. En français on nous appelions ça des autoportraits.

mars 2014

Lire la suite

À l’arrière les arriérés !

18 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Chaque nation occupe un territoire dont les habitants sont affublés d’un adjectif révélant leur appartenance à cette nationalité dont ils peuvent prouver l’authenticité par écrit. Les touristes, comme les immigrés, n’ont aucunement le droit de se réclamer de ladite nationalité, sinon ce serait quelque chose comme la chienlit et la porte ouverte à tous les abus, autorisant ainsi le premier quelconque venu à jouir sans mesure des avantages et privilèges dont bénéficient à juste titre les autochtones confirmés capables de justifier, grâce aux documents idoines, qu’ils ne sont pas de vils clandestins qui se seraient perfidement introduits sur ledit territoire à seule fin de manger le pain des honnêtes citoyens, voler leurs poules et violer leurs pourtant dignes épouses, voire sodomiser leurs filles à peine pubères ou leurs mignons garçons s’ils sont quelque peu invertis. On devrait donc pouvoir affirmer que dès lors qu’il répond aux critères définissant sa nationalité — française par exemple puisqu’il n’est pas question ici de se compliquer l’existence en choisissant l’Ukraine ou la Crimée — n’importe quel individu né et vivant n’importe où sur ledit territoire, y compris dans la Creuse ou même en Champagne pouilleuse, peut légitimement revendiquer le droit à bénéficier de conditions de vie en tout point comparables à celles de tout autre individu ayant réussi à trouver un appartement dans Paris intra-muros, comme disent les météorologues.
En vérité, il n’en est rien, car des différences existent et d’importance considérable. Afin de permettre à l’éventuel touriste qatari — c’est un exemple absolument pris au hasard — de bien percevoir la très subtile nuance qui le poussera à se rendre Faubourg Saint-Honoré pour y choisir deux ou trois costumes d’été plutôt que sur le marché aux légumes de Villeneuve Saint-Georges, la langue française a fait preuve de pertinence en créant deux termes qui ne prêtent nullement à l’ambiguïté. D’un côté le résident immatriculé dans la Capitale, de l’autre l’usager du RER qui loge en banlieue. On perçoit immédiatement la profondeur du fossé qui sépare le premier du second.
Faut-il dès lors s’étonner de ce que l’on eût l’idée d’inventer, en contrepoint au littoral, aux plages privées et à leurs villas luxueuses dominant la mer toujours recommencée, l’infâme arrière-pays. À l’origine estampillé péjoratif. Sur le devant, en façade, ce qui en jette, bien qu’à la prétendue aristocratie il faille – en fait, une bourgeoisie plus ou moins grande que trahit sa vulgarité de nouveaux riches – détourner vers le large son fier regard intensément bleu afin qu’elle ne vît point s’agglutiner sous ses parasols Ricard le peuple grouillant des juillettistes et aoûtiens venu jouir bruyamment de ses interminables congés payés. Vint pourtant un jour où, la place manquant dramatiquement, les parvenus durent se résoudre à réviser leurs ambitions à la baisse et à reculer vers cet arrière-pays dont modestes pécores et petits pauvres ignoraient le plus souvent comment transformer en bastides et bastidons la moindre cagna sans eau ni électricité dont le ravitaillement ne se pouvait faire qu’à dos de mulet. L’arrière-pays eut vite fait de gagner ses galons de contrée résidentielle, ce que les ignares nommait un peu stupidement et à tort Lubéron s’anoblit en devenant Lubeuuuron et en étendant bientôt sa superficie avantageuse et son appellation contrôlée jusqu’aux contreforts des Alpes. Lors, il fallut que la plus miteuse maison de maçon eût sa piscine afin que nul ne fît figure de sous-développé et ne consomme que de l’étiqueté bio tout en humant avec volupté les particules fines du diésel de son 4x4 qui s’imposa très vite et à l’évidence comme le véhicule idéalement adapté aux rudes conditions de vie de ces élégants déracinés chaussés par Caterpillar.
J’évite désormais de sortir de chez moi.

mars 2014

Lire la suite

Ah ! Manuela…

14 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Le printemps est bel et bien là. Naturellement, en quelque sorte, cela augure mal de ce que sera la saison suivante puisque, démocratie oblige, nul ne peut choisir de demeurer dans celle qu’il préfère et que, d’ici deux mois à peine, la prudence voudrait que je ne quitte plus le climat revigorant de ma cave. Où au moins je ne périrai pas de déshydratation. Mais bon, n’anticipons point puisque, quoi que nous fassions, l’avenir est tapi au coin du bois, tel un snipper sournois. Réjouissons-nous donc de cette délicate fraîcheur matutinale, précédant un ensoleillement raisonnable propice à la floraison des lilas qui, normalement, déclenche une ou deux journées de pluie afin que la rouille encrasse sans tarder les petites fleurs blanches ou mauves, la souillure flétrissant de manière moins visible le lilas violet foncé.
Contemplant d’un regard satisfait pommier, cognassiers, lilas, berbéris confirmant tous l’inexorable fuite du temps — lorsqu’on enregistre un printemps de plus c’est une année de moins à vivre puisque toute addition entraîne une soustraction, ainsi que nous le démontre au quotidien l’enrichissement des riches provoquant mathématiquement l’appauvrissement des pauvres — je me disais que le moment était peut-être venu de m’en aller faire ma page d’écriture. Nulle obligation ne m’y pousse, certes, mais c’est un peu comme respirer ou se nourrir, quiconque remet à plus tard s’expose à ne pas faire de vieux os, quand bien même ils le sont déjà. Et puis, il faut se décider à agir avant l’heure de l’apéro. Je suis donc venu rejoindre ma table dite de travail, j’ai allumé l’ordinateur et, histoire sans doute de me mettre en condition, je suis allé consulter les nouvelles du jour.
C’est ainsi que j’ai appris l’existence d’une veuve noire œuvrant dans le département voisin de l’Isère. On attribue à Latrodectus mactans, petite araignée femelle de quinze millimètres de long originaire d’Amérique du Nord, la coupable habitude de boulotter le mâle après l’accouplement et l’on ne manque pas de signaler que son venin est plus dangereux que celui du cobra, toutes proportions gardées. On nomme également par extension veuve noire un être humain de sexe femelle affichant une tendance à occire ses partenaires masculins, occasionnellement pour de basses questions d’argent, mais la pure détestation n’est pas à exclure. Manuela, belle brune quinquagénaire d’origine espagnole serait, selon la rumeur parfois malveillante, coupable de cinq tentatives d’assassinat sur la personne de ses cinq époux successifs dont trois avec succès. Le dernier, qu’elle aurait fait rôtir en octobre dernier sur la banquette arrière de sa voiture après l’avoir aidé à absorber un concentré de trois anxiolytiques, avait déjà échappé de justesse en septembre à l’incendie de sa chambre. La belle serait particulièrement pugnace et déterminée. Renseignements pris il s’avère qu’Immanu’el, forme ancienne de Manuela, signifie Dieu est avec nous. Ce qui, peut-être, explique et justifie tout. Le Journal des Femmes, qui fait probablement autorité en la matière, affirme que les Manuela s’imposent facilement grâce à leur assurance. Malgré leur nature autoritaire, elles ont bon caractère et ne font jamais de caprices. Leur entourage appréciera particulièrement leur joie de vivre et leur enthousiasme permanent.
Afin de me montrer tout à fait complet je dois saluer ici la mémoire de ce pauvre Julio Iglesias qui leur a dédié un tube, probablement immortel, lui. Pour les mâles, habituellement, on dit Manuel.

avril 2014

 

Lire la suite

À reculons

13 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Il y a des jours comme ça où l’on ne se sent aucune pétulance, même modeste, qui nous pousserait à commettre des actions insensées, voire contraires aux bonnes mœurs comme, par exemple, sourire très légèrement, de manière à peine visible à l’œil nu, au passage sur la route d’un convoi funéraire avançant à reculons. L’événement est d’autant plus inattendu que la départementale 16 ne conduit en aucun cas au cimetière, sauf bien sûr à celui d’une commune voisine et l’on ne voit pas très clairement l’intérêt qu’il y aurait pour ledit convoi à sortir de son itinéraire coutumier pour s’en aller flâner en territoire en quelque sorte étranger sous prétexte de printemps, d’oiseaux qui gazouillent dans les chênes encore nus ou en invoquant peut-être le fait que le mercredi est jour de congé pour certaines catégories de la population. Et à reculons ! je vous demande un peu.
Non, en vérité, ce matin je ne pétule guère. Peut-être est-ce dû au séisme de magnitude 5,3 sur l’escabeau de Richter qui nous a frappé voici deux jours, à vingt et une heures vingt-sept, ou vingt-huit selon les sources, alors que je me morfondais dans une indolence qu’on ne rencontre qu’occasionnellement — encore faut-il n’avoir rien de mieux à faire — dans la salle commune des maisons de retraite lorsque le téléviseur est allumé et que débordent bruyamment les gouttières sur les chaises-longues oubliées par le personnel qualifié dont il convient néanmoins de saluer l’exceptionnel dévouement, car c’est une corporation qu’il est imprudent de dénigrer lorsqu’on a soi-même dépassé la date de péremption.
Peu pétulant donc, mais je ne vois vraiment pas en quoi ce mini tremblement de terre, qui ferait ricaner n’importe quel Chilien post-pinochien encore en vie, devrait en être responsable. Je ne puis certes nier appartenir, sans aucun doute à mon corps défendant, à l’humble confrérie des I.P. (indécrottables pessimistes) mais nous avons nous aussi l’obligation de vivre, comme n’importe quel autre être humain et je vous assure que croiser à longueur de journées des cohortes d’O.O. (optimistes obligés) n’est pas sans perturber dangereusement notre métabolisme, ce qui justifie à mes yeux — il faudrait à ce propos que je fasse le nécessaire pour changer de lunettes — mon peu d’enthousiasme à l’idée de devoir un jour prochain quitter, même momentanément, mon abri, pour rencontrer par exemple un ophtalmologiste, forcément O.O. puisqu’ils le sont tous, ayant été formés à l’impeccable loi du marketing.
Mais mon statut d’I.P. n’explique pas tout. Le peu de considération dont je jouis — c’est un euphémisme, ou je n’y connais vraiment rien en la matière — auprès des éditeurs, tous associés dans une commune indifférence à l’égard de mes devoirs d’écriture, m’incita voici quelques temps à m’affubler d’un blog — tout un chacun à désormais son blog, je soupçonne mon charcutier d’avoir le sien — afin de pouvoir, grâce à ce biais en apparence innocent, infliger à quelques-uns des O.O. de ma connaissance l’inévitable communication de mes écrits hautement désopilants. Je n’ignore certes pas combien le destinataire d’un blog peut, tout à sa guise, non seulement refuser de lire ce qui lui est adressé mais aller jusqu’à faire dériver les émissions polluantes de l’importun vers la case indésirable, s’épargnant ainsi l’obligation de manifester son mépris à son égard, et donc au mien en l’occurrence. Car mes chers amis, ne disposant pas des circulaires prévues à cet effet par le secrétariat des maisons d’édition (circulaires nécessitant la mise sous enveloppe et l’affranchissement à soixante et un centimes d’euro en lettre verte), n’iront évidemment pas perdre un temps précieux afin de me faire savoir, en termes plus ou moins choisis, qu’ils ne souhaitent pas s’engager plus avant dans une relation qui les contraindrait à lire ce qu’ils n’ont nulle envie de lire, puisqu’il existe pour ce faire, et ce précisément dans la plus grande béatitude, des librairies et autres bibliothèques publiques où l’on peut, en toute liberté, choisir les ouvrages d’écrivains véritables, payés pour se livrer à cet exercice hautement culturel reconnu par le ministère de tutelle et le syndicat des fabricants de papier, et convenablement répertoriés dans les registres de la Société des gens de lettres. Voire possiblement honorés, congratulés lors de la remise d’un prix forcément littéraire puisque cela n’engage à rien et qu’il y en a presque autant que de postulants. Eux-mêmes possiblement pétulants.
J’admets volontiers — quoique ! — le caractère légèrement coercitif de l’envoi de textaillons au moyen de ce blog alors que le malheureux destinataire n’a nullement demandé à être distrait de ses activités plus ou moins rémunérantes et n’aspire, lorsqu’il regagne au terme d’une rude journée son foyer où mitonne sur la plaque à induction le contenu d’une boîte de raviolis, le malheureux disais-je n’aspire qu’à se détendre en parcourant l’almanach Vermot (toujours vivant depuis 1886) avant, peut-être, de s’instruire durant un court mais palpitant instant en compagnie de nos penseurs cathodiques commentant l’incontournable match de football ou le succès transcendant et vaguement musical mais fermement attendu du dernier crétin — ou de la dernière crétine — vraisemblablement à la mode. Il faut savoir participer, comme disait un célèbre baron raciste et misogyne, et prendre part à la fête puisqu’il convient aujourd’hui que tout soit festif et convivial. Or donc, n’étant que fort peu festif, j’admets, et je m’incline car la tâche était énorme, disproportionnée au regard du ridicule de l’objectif à atteindre (d’autant que le seul mot d’objectif déjà me répugne), et ô combien crasse mon incompétence en ce domaine où la performance technologique l’emporte haut-la-main sur l’utilité, discutable, du propos. Mieux vaut se taire lorsque le micro est indispensable pour se faire entendre.
Les humbles ont ce mot qui résonne comme un modèle de sagesse : Il faut savoir demeurer à sa place.

avril 2014

Lire la suite

Seul le Collège de ’Pataphysique ne prétend pas sauver le monde

12 Avril 2014 , Rédigé par JCD

Depuis la nuit des temps, et il faut dire que plus on remonte loin moins on y voit goutte puisque pour bénéficier de l’éclairage public au nucléaire il nous a fallu patienter jusqu’au 6 août 1945, date à laquelle les scientifiques consentirent enfin à faire profiter l’humanité presque tout entière des immenses progrès dont seuls quelques valeureux guerriers américains avaient jusque là l’entière jouissance, tandis que d’autres chercheurs, français et allemands unis dans un identique souci de voir se développer la connaissance, accusaient un tragique retard dont ils ne se remettraient jamais tout à fait. Depuis la nuit des temps donc, l’homme s’efforce d’éclairer — la clarté fut en effet exceptionnelle à huit heures seize, heure locale, ce matin-là à Hiroshima — l’homme dont il a fini par admettre qu’il n’était pas très différent de lui-même, surtout dans la pénombre, mais à quelques exceptions près toutefois et selon le quartier et les circonstances. Aujourd’hui encore, alors même qu’il a inventé le Big Mac, Koh-Lanta et Lady Gaga, force est d’observer que de singuliers altruistes s’obstinent au-delà du raisonnable à vouloir sauver le monde. Nous savons pourtant que depuis cette fameuse nuit des temps, quand régnait encore le pire obscurantisme puisqu’il était impossible de rentrer tard dans la soirée après une représentation d’En attendant Godot et que, sans même une malheureuse lampe de poche équipée d’une pile Wonder qui ne s’use…, vas-t’en faire la différence entre le boulevard Montmartre et celui des Italiens ! nous savons pourtant — ce ne sont certes que des on-dit, des racontars dénués de preuves tangibles mais on est bien obligés de faire confiance sinon on finit par douter du parti socialiste lui-même — que dès cette époque des sortes d’illuminés prétendaient déjà disposer de combines infaillibles qui allaient permettre aux infortunés (mais quand même davantage à ceux qui avaient économisé et disposaient d’un bas de laine, comme on disait alors) de préserver leur âme et de ne point passer par la case purgatoire avant d’accéder directement à la rue Paradis sans changer à Châtelet où les couloirs sont interminables, mais sans toutefois toucher vingt mille francs. D’autres se targuaient de garantir tout ce qui leur passait par la tête, celui-ci vantait les ineffables délices que prodigueraient à son client la centaine de vierges s’il savait de son vivant se comporter en martyr, celui-là promettait la félicité aussitôt que le Messie en aurait terminé avec tous ces mécréants qui ont choisi d’afficher un insolent scepticisme plutôt que de tout simplement croire, comme le font spontanément les crétins normaux. D’autres encore inventaient des ismes supplémentaires et les hommes providentiels idoines grâce auxquels tous les problèmes seraient résolus, certes successivement car il faut laisser du temps au temps et on ne saurait éradiquer en une seule fois tous les maux qui avaient nécessité durant tant de siècles la patiente obstination de créateurs déterminés alors qu’ils avaient souvent d’autres chats à fouetter, sans parler de la mayonnaise et des serviteurs plus ou moins africains. Le monde serait sauvé, tous le répétaient presque quotidiennement, admettant toutefois qu’un tel projet, ô combien ambitieux, prendrait probablement un certain temps avant de se concrétiser et d’aboutir. C’est que dans l’intervalle il allait falloir consacrer énormément d’énergie et de moyens afin de faire en sorte que toute cette humanité s’épanouisse dans un certain confort, que la plupart des individus — certes seulement quelques-uns — qui la composent jouissent pleinement des bienfaits de la civilisation. En vérité, finirent-ils par avouer, il se peut fort bien que cela s’avère un peu plus long à venir que prévu, mais qu’importe puisque l’essentiel est bel et bien qu’un jour le monde soit sauvé et ils y travaillaient d’arrache-pied. D’aucuns, que les promesses électorales avaient rendus méfiants, exigeaient qu’on leur donnât des dates précises, voulant savoir s’ils auraient le temps de passer à la banque ou, éventuellement, de récupérer les gosses à la crêche. Les plus grands artistes, écrivains, musiciens, cinéastes, aussi ringards fussent-ils — la plupart l’étaient et depuis lurette atteints par la sénilité la plus précoce —, ne souhaitaient parler de rien d’autre que d’avenir, leur œuvre à jamais immortelle contribuerait à sauver le monde, ils en étaient convaincus. Ce qui n’était pas, semble-t-il, l’opinion de Gide qui préféra, avec prudence, suggérer que le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Qui ne furent guère nombreux, en tout cas bien insuffisamment pour que ce vieux monde tellement dévasté en moins d’un siècle, usé, pillé, ruiné, exsangue, s’en sorte et mérite de s’en sortir.
Les insoumis aussi s’achètent.

avril 2014

Lire la suite