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Soit dit en passant

…et pourtant ils existent

15 Septembre 2016 , Rédigé par JCD


Pourtant, si cela vous plaît, prolétaires du monde entier, restez comme vous êtes – peut-être que dans une dizaine de mille ans vous aurez réussi à hisser au pouvoir trois ou quatre des vôtres ; ce qui vous fait espérer une majorité socialiste dans vingt-cinq à trente mille ans.
Mais elle était dans l’erreur, Louise, lorsqu’elle parlait de dix mille, voire de vingt-cinq à trente mille ans. À peine moins de cent ans après qu’elle eût écrit ces lignes, les socialistes de 1981 étaient au pouvoir et ils furent plus de trois ou quatre. Naturellement cela ne dura guère. Toutefois, une trentaine d’années plus tard, ils y étaient de nouveau, plus ou moins les mêmes à ceci près que pour empêcher la droite de se réapproprier les rênes et donc les avantages qui vont avec, ils adoptèrent les méthodes de celle-ci. Néanmoins, il leur avait fallu moins de temps que ne l’avait prévu la Vierge rouge, habitée par un pessimisme du plus beau noir. Certes, le vocabulaire avait changé et on ne parlait plus guère de socialisme, sinon pour se moquer.
Était-elle véritablement dans l’erreur, Louise, car les termes choisis me semblent plutôt ironiques et le si cela vous plaît, restez comme vous êtes anticipe joliment ce que vivent aujourd’hui les prolétaires d’hier tellement soucieux d’appartenir à la trop fameuse classe moyenne. L’apathie, conjuguée à la mise sous séquestre de la liberté individuelle pour cause d’accession à l’indispensable confort moderne, aura eu raison de la révolte. À la faveur de nos investissements coloniaux le rôle du prolétaire fut confié à l’émigré – on dit désormais le migrant, pour bien lui signifier qu’il n’est que de passage et qu’il n’irait quand même pas jusqu’à demander la sacro-sainte nationalité française (on préfère parler d’identité afin de se distinguer occasionnellement des propos extrémistes dont il faut savoir n’user qu’avec tact).
Oui, restez comme vous êtes, les banquiers internationaux que vous n’avez même pas élus et qui pourtant dirigent l’Europe savent ce qui est bon pour vous, ils vous offriront tous les crédits nécessaires afin que vous n’ayez pas à descendre dans la rue où le désordre, la chienlit, risqueraient de menacer votre emploi qui est, ne l’oubliez jamais, précaire, nonobstant la terrible et tout à fait possible annulation des vacances d’octobre et de février, à la neige celles-ci.
Si cela vous plaît ? Mais bien sûr que cela vous plaît, il n’y a pas de honte à se faire plaisir, n’est-il pas ? Avez-vous seulement songé à la générosité de ces employeurs qui vous donnent du travail. Car ils vous le donnent et pourraient ne pas le faire. Sans compter ce que leur coûte l’emploi dont ils vous font ainsi cadeau pour vous permettre de vous reproduire, de changer de voiture et de téléphone portable, démontrant ainsi que vous n’êtes pas, ou plus, l’un de ces quelconques prolétaires perpétuellement assistés.
Et Louise de faire semblant de s’interroger : N’y a-t-il pas assez longtemps que la finance et le pouvoir font leurs noces d’or à l’avènement de chaque nouveau gouvernement ? Ces lignes ont été écrites vers la fin des années 1880 et lues au cours d’un cycle de conférences organisé en 1904, peu avant la mort de leur auteur. Tout est depuis lors largement vérifié, amplifié, c’est que la quantité de monarques et sous-monarques n’a fait que croître, notre république a des rois par milliers et ils ont le sens du partage, pourvu que ce ne fût qu’entre eux. Toi qui ne possèdes rien, tu n’as que deux routes à choisir : être dupe ou fripon. Hélas, hélas, hélas ! lui répondit en 1961 et bien involontairement un général pour qui la France était une préoccupation majeure, d’autant qu’elle s’étendait alors de Dunkerque à Tamanrasset. Fripon – crapule, corrigerai-je – est souvent plus profitable sauf à croiser le chemin d’un plus fripon que soi, tandis que dupe est l’exemple même de la discrétion, de l’anonymat confortable. D’autant que dupe n’engage à rien : Dites-nous, camarades de toutes les ligues, est-ce que vous allez continuer ainsi, usant les urnes, le temps et l’argent, usant vos vies inutilement ? Oui, car la question se pose-t-elle encore de savoir s’il vous mieux voter pour tel sagouin plutôt que pour tel autre.
Depuis le marasme où nous a plongé un socialisme perverti, je te salue, Louise…

Louise Michel. Prise de possession. Editions d’Ores et Déjà.
septembre 2016

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capron 16/09/2016 01:02

A présent, nous n'avons plus de vierge rouge mais des vierges roses , vertes ou bleu marine prêtes à se sacrifier pour garder le troupeau de brebis. bêlant le nouvel hymne national :" allons enfants de l'apathie".
Suis je fripon ? crapule? encore dupe ? non , mais complètement désabusé..

jcd 15/09/2016 14:19

Merci à toi, Jean. Nécessaire ? Nombreux sont ceux qui affirmeront le contraire. Joli, je ne sais pas mais au moins sincère. Tu me diras que la sincérité, qu'est-ce qu'on en a à foutre dans cette société de merde et cette époque à la con. Certes certes, mais on ne se refait pas.

Jean Klépal 15/09/2016 13:39

Joli. Nécessaire. Merci.